‹ BluettesChapitre 80 sur 83 · LES SAINTES AMES DU PURGATOIRE · texte numérisé non relu

LES SAINTES AMES DU PURGATOIRE

Quelle touchante idée a eue l'Eglise de nous rappeler le souvenir de nos chers morts pendant tout un mois, et de ne cesser pendant ce temps d'offrir des prières et des sacrifices pour leur soulagement. Combien seraient à jamais oubliés sans cette tendre sollicitude. Ah ! répondons à ses désirs et au besoin de notre cœur en priant, avec toute la ferveur dont nous serons capables, pour tant d'amis qui nous ont devancés dans la tombe, et qui bientôt, grâce à nous, seront nos intercesseurs dans le ciel.

La dignité des âmes qui souffrent en purgatoire leur donne de nouveaux droits à notre compassion, et doit, en même temps, exciter notre vénération. Quoiqu'elles soient présentement éloignées de Dieu et renfermées dans des cachots brûlants, elles n'en sont pas moins du nombre des élus. Elles sont unies au Seigneur par la grâce ; elles l'aiment par dessus toutes choses ; et au milieu des tourments qu'elles endurent, elles ne cessent de le bénir, de le louer et d'adorer avec une parfaite résignation la sévérité de sa justice.

Une circonstance qui doit particulièrement exciter notre compassion envers les âmes souffrantes eh purgatoire, c'est qu'elles ne peuvent plus mériter et qu'elles sont hors d'état de se procurer aucun soulagement. Elles ont beau faire entendre leurs gémissements, Dieu ne leur répond autre chose sinon qu'il faut que sa justice soit satisfaite. C'est donc à nous qu'elles ont recours ; comme elles n'ont point

de voix pour se faire entendre, elles empruntent celle de l'Eglise et d^ ses ministres qui sont les interprêtes de sa douleur.

Requiem œtemam dona e/s, Domine!

L'URNE DES iVORTS.

Albertine et Joseph, deux enfants de très riche et très chrétienne famille, avaient perdu leur mère ; Albertine avait onze ans et se disposait à faire sa première communion. Joseph en avait huit.

Un jour, c'était le jour môme de la Toussaint, la jeune fille rentrait à la maison les yeux mouillés de larmes. Joseph accourut joyeux au-devant d'elle, lui portant ses caresses ; Albertine, quoiqu'un peu légère encore, était si bonne pour lui ! Mais, ce jourlà, elle lui sourit à peine, répondit à peine à ses fraternelles agaceries : évidemment elle était préoccupée et triste. Aussi, le pauvre enfant n'insista point ; il n'eut point le courage de suivre sa sœur qui monta silencieusement dans sa petite chambre et s'y enferma.

Mais le soir venu, quand la prière eut été récitée en commun, quand la famille se sépara pour le repos de la nuit, Joseph, n'y tenant plus, se précipita, en sanglotant, sur les pas de sa sœur : " Albertine, lui dit-il, pourquoi pleures-tu ainsi toute cette soirée ? Ne m'aimes-tu donc plus, ou t'ai-je fait quelque peine ?... Oh ! si maman était là !...

" Maman ! interrompit Albertine, avec des larmes dans la voix, maman !... Ah ! c'est elle, mon petit frère, qui cause ma tristesse, c'est elle que je pleure. N'as-tu pas entendu, ce soir, le glas funèbre des cloches annonçant la fête des Morts ?... Oh!... si tu savais, mon cher Joseph ! J'avais bien pleuré notre mère, mais je me consolais en pensant que nous la reverrions au ciel. ..Et vois. tu, ce soir, à la réunion du catéchisme, sœur Saint-' Pierre nous a fait une peinture si pénétrante des souffrances des âmes !...

Il me semblait que je voyais maman dans les flammes, que j'entendais ses cris et qu'elle m'appelait à son secours... 0 mon Joseph... si maman est en purgatoire ! si elle brûle... si elle est malheureuse 1 si elle n'a pas la possession de ce bon Jésus

que je vais recevoir dans quelques mois! — Joseph s'était jeté dans les bras de sa sœur, et pleurait à chaudes larmes et à grands cris : Albertine... oh ! il faut soulager notre mère... Maman ! maman !... ma pauvre maman !...

" Mais j'y ai songé, reprit Albertine, et puisque te voilà si bien disposé, je vais te confier mon secret... tu pourras m'aider dans mon dessein...

" Oui, oui, je le veux, je veux soulager maman, s'écria Joseph de plus en plus ému.

Eh bien ! voici mon projet. Chaque soir, tu t'en souviens, notre mère nous prenait dans ses bras et déposait, avant de nous quitter, un baiser sur notre front. ..Il faut lui rendre ses caresses et son amour... ses sacrifices et son dévouement. Je vais, dès ce soir, établir sur cette petite console, l'urne que tu vois là, tout près ; tous les jours je ferai provision d'actes de piété, d'obéissance, de mortification, de vigilance sur moi-même, de saiutes prières, d'indulgence, j'offrirai le tout pour le soulagement de notre mère, et, chaque soir, je déposerai dans cette urne un petit billet portant l'indication de ces bonnes œuvres accomplies ; j'y joindrai les petites aumônes que je me propose de faire en vue de ma préparation à ma première communion... Ce sera u l'Urne des Morts," car je veux aussi satisfaire pour tant d'autres âmes qui me sont chères et qui souffrent peut-être en purgatoire."

" Albertine, reprit Joseph, oh ! je veux remplir avec toi l'urne des morts ; et moi aussi, je vais être bien sage... puis je me priverai de quelques friandises pour grossir ton petit trésor..."

" Merci, mon Joseph, dit Albertine, en l'embrassant Eh bien 1 commençons dès ce soir par une

bonne prière. Nous nous réunirons chaque soir pour verser notre cotisation spirituelle et notre aumône... Puis, le jour de ma première communion venu, nous porterons ces fleurs de bonne volonté sur la tombe de maman. Et pour que son âme s'en aille au ciel au plus tard ce jour-là, je donnerai la moitié de notre trésor aux pauvres et l'autre moitié servira à faire célébrer des messes pour sa délivrance.

" Et moi, s'écria Joseph, si je pouvais aller au ciel ce jour-là avec maman! Oh! le beau jour, A bertine !... Trois premières communions à la fois !..."

Les deux enfants se mirent à genoux et prièrent longtemps. Six mois après, Albertine montait joyeuse à la sainte table. Le lendemain elle échangeait sa robe blanche de première communion pour une robe de deuil et accompagnait au cimetière le petit Joseph mort le soir même de ce beau jour.

Page 1