LE B. JOURDAIN DE SAXE
La Saxe fut la patrie de ce bienheureux, qui vint au monde dans le douzième siècle ; il était d’une famille dont la piété égalait la noblesse. Elevé de la manière la plus chrétienne, il donna dès l'enfance des marques de son attrait pour la vertu. Après avoir commencé ses études dans son pays natal, il vint les continuer à Paris, dont l’université était alors très célèbre. Il y conserva les sentiments de piété qui l'avaient animé dans la maison de ses parents; ce goût en lui était si vif,, que le vertueux jeune homme assistait toutes les nuits à l'office divin dans l’église de Notre-Dame.
Dieu favorisant les travaux du pieux étudiant, il se rendit habile dans les sciences profanes ; il publia dès sa jeunesse quelques ouvrages de mathématiques; mais bientôt il se livra à l’étude de la théologie avec l'intention d'embrasser l’état ecclésiastique. Il était déjà parvenu au grade de bachelier, et avait reçu le sous-diaconat, lorsque saint Dominique fit un voyage à Paris en 1219. La réputation de ce grand saint inspira à Jourdain le désir d'entrer en relation avec lui. Bientôt après il fit vœu de se consacrer à Dieu, puis l’année suivante, il prit l'habit des frères prêcheurs. Sa piété prit de nouveaux accroissements dès qu'il fut entré en religion. Il n’y avait que trois mois qu’il était novice, lorsque les supérieurs l’appelèrent au premier
chapitre général de l’ordre. Jourdain, revenu en France, fut chargé d'expliquer l’Ecriture sainte aux jeunes religieux du couvent de Saint-Jacques à Paris, et d’annorcer la parole de Dieu; mais, tandis qu'il s’occupait à convertir les âmes, il fut élu provincial de la Lombardie et obligé de quitter la France. On ne le laissa pas longtemps exercer cette charge : saint Dominique étant mort le 6 août 1221, le chapitre général, réuni à Paris, choisit Jourdain* pour le remplacer, quoiqu'il n’y eût que deux ans et demi qu’il fût entré dans l’ordre.
L'expérience prouva bientôt combien ce choix avait été sage : au zèle soutenu pour le salut des âmes, le saint général joignait l’esprit de pauvreté. Son détachement des choses d’ici-bas faisait l’admiration de ceux qui en étaient témoins. Dans ses voyages, il accoutnmait ses compagnons à ne parler qu'à Dieu et que de Dieu. C'était en se remplissant ainsi l’esprit de son divin maître qu'il obtenait les grâces dont il avait besoin. Ces grâces ne lui manquaient pas, on remarquait surtout sa prudence, sa fermeté mêlée de douceur lorsqu'il fallait reprendre et corriger. En se sanctifiant lui-même, le pieux général travaillait sans relâche à là sanctification des autres ; le Seigneur bénit ses soins et ses efforts, l'institut de saint Dominique prospéra sous son gouvernement,. et il reçut des sujets distingués qui en firent l'édification et la gloire.
Le serviteur de Dieu gouvernait avec sagesse depuis quinze ans l'ordre des frères prêcheurs, lorsque le désir de visiter les saints lieux, ainsi que les couvents des dominicains établis en Palestine, le détermina à faire le voyage de la terre sainte. Avant de l’entreprendre, il désigna, pour vicaire de tout l'ordre en Europe, le bienheureux Albert le Grand. La traversée fut heureuse, et il put satisfaire sa piété en parcourant les lieux si vénérables que le Sauveur a sanctifiés par sa présence visible. Il eut aussi la consolation de travailler dans cette contrée
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à la conversion des infidèles et à la correction des mœurs chrétiennes. Après avoir ainsi passé quelques mois dans les travaux que son zèle lui faisait rechercher, Jourdain songea à revenir en Europe, et s'embarqua avec deux religieux. A peine le vaisseau qu’il montait s’était-il éloigné de la côte qu'une horrible tempête l’assaillit et finit par le faire couler bas, Le 13 février 1237. Le saint général périt, ainsi que ses deux compagnons et presque tous les passagers. Son corps ayant été porté par la mer sur le rivage, les dominicains de Ptolémaïde, qui étaient peu éloignés de ce lieu, le recueillirent avec respect, et l’inhumèrent dans leur église. L'opinion qu’on avait de sa sainteté fut bientôt confirmée par les miracles qui s’opérèrent à son tombeau. On l’a toujours honoré depuis comme bienheureux : le pape Léon XIT approuva son culte le 10 Mai 1826. Ce même pontifé permit à l’ordre de’ saint Dominique de célébrer sa fête.
Le bienheureux Jourdain a composé des écrits qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Les historiens de ce saint ami de Dieu nous ont conservé plusieurs de ses réponses qui sont très spirituelles.
Un séculier lui fit un jour cette question : Maître, le Pater a-t-il autant de mérite dans notre bouche, nous qui sommes iaiques, et qui n’en connaissons pas la valeur, que dans celle des clercs qui savent ce qu'ils disent ? “Autant, lui répondit Jourdain, qu'une pierre précieuse, qui a toujours son prix dans la main de celui qui ne sait pas ce qu’elle vaut.”
Un frère lui demandant, avec beaucoup d'instance, d’être déchargé de l’emploi de procureur, il lui répondit : “Il y a quatre choses qu’on peut avoir dans les emplois : la négligence, l’impatience, le travail etle mérite. Je vous décharge des deux premières, et je vous laisse les deux autres pour l’expiation de vos péchés.”
Un autre frère l'interrogeait pour savoir ce qui lui serait le plus utile, ou de prier beaucoup, ou
d'étudier l’Ecriture sainte. ‘Lequel vaut mieux, lui demanda Jourdain, ou de boire toujours ou de manger toujours ? Comme il vaut mieux l'un et l'autre alternativement, ainsi faut-il se livrer successivement à l'étude et à la prière.”