‹ Bluettes [microforme]Chapitre 80 sur 97 · CURIEUX PROCÈS · texte numérisé non relu

CURIEUX PROCÈS

Dans la Haute-Garonne (France), où les proverbes ont peu de cours, deux plaideurs ont failli se repentir d’un trop prompt bavardage. Le premier des campagnards avait acheté au second une vache, dont le prix avait été fixé à cinq cents francs ; ce marché se concluait au bord du chemin, près d’une pierre humide et moussue. L'«cquéreur venait d’enrouler à son bras le licol de la bête à cornes, et avait tiré de sa poche un portefeuille aux flancs rebondis. Le vendeur, tout joyeux, sifflait entre ses dents un air de danse villageoise, tournant le dos à demi en attendant ses fonds. L’acquéreur tend cinq billets de 100 francs, et, l’autre ne les prenant pas, les dépose sur la borne afin de rendre libres les doigts qui tiennent le portefeuille. Le vendeur, averti, se retourne, allonge la main ; mais avant qu’il ne se soit saisi des billets, la vache, d’un mouvement plus prompt, en broute un, et l’avale. Il ne reste sur la pierre que 400 francs. Qui doit perdre la différence ?

—Pas moi ! fait le vendeur.

—Pas moi ! s’écrie l'acquéreur.

L’alternative est délicate. Il s’agit de préciser avant tout, auquel des deux l'animal appartenait à l'instant fatal.

L’acquéreur dit :

—AÀ moi !

Le vendeur dit :

—AÀ moi |!

Pour le magistrat, l’éclaircissement était vague. Il réfléchit quelques secondes, puis :

—Pourquoi à vous ? demanda:t-il à l'acheteur.

—Parce que j'avais payé.

— Pourquoi à vous ? demanda:til au vendeur.

—Parce que je n'étais pas en possession de largent.

Alors, le juge dit au premier.

—S$Si la vache était à vous, l'argent n’était pas à vous.

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—Certes !

—Comme propriétaire de la bête, vous êtes donc responsable du dommage qu’elle a causé.

Grimace de l’acheteur.—Et le juge dit au second :

—Si la vache était à vous, l'argent n’était pas encore à vous ? l

—Assurément,. ji

—La responsabilité du dommage causé incombe, 4 conséquemment à vous seul. Fi!

Grimace du vendeur.— Le couple de paysans re- | grette d'avoir tant parlé.

— Voyons, à qui l'animal ?

—Pas à moi !

— Pas à moi !

—Il faut pourtant qu’il appartienne à quelqu'un.

—AÀ lui, alors !

— Non, non, à lui!

C'est maintenant à qui de nos campagnards rejettera la propriété sur l’autre. Mais la cause est entendue. Le vendeur et l'acquéreur ont été également imprudents, le premier en détournani son attention, le second en lâchant ses billets. Le magistrat les condamne à supporter par moitié le déficit.

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