SALVE REGINA
—AÀ quoi pensez-vous donc, Agar ? demanda sérieusement miss Arvelling. Vous n'avez pas changé la garniture de ma robe, et vous savez que je veux la mettre ce soir !..
La négresse tressaillitcommesi elle sortait d'unrêve.
—Je vais me hâter, balbutia-t-elle, et j'espère avoir fini à temps; que ma gracieuse maitresse me pardonne.
—Vous êtes une singulière créature, Agar, reprit, d’un ton plus doux, la jeune Américaine. Je vous garde malgré ma tante, qui voulait vous échanger contre le groom de mistress Dauwers, et me donner une femme de chambre française. J’ai lutté contre la volonté toujours souveraine de lady Arvelling, et, au lieu de m'en témoigner votre reconnaissance par une plus grande soumission, vous vous permettez le plus inconcevable oubli. Cette robe rose me rend cent fois plus belle, et je vous ai déjà dit, Agar, que mon avenir dépend tout entier de cette soirée.
L’esclave fondit en larmes.
—Allez-vous pleurer maintenant, dit Régina, avec humeur ; je vous ai promis que vous me suivriez partout. Je vais même vous dire un grand secret ; —et elle se pencha vers la pauvre fille : Du jour de mon mariage datera votre liberte, Agar.
La négresse joignit ses mains, et son regard exprima si éloquemment la gratitude que la hautaine Régina en fut touchée. s
—Vite, à l'ouvrage, Agar, vite. Mais vous souf-
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frez.. que ne le disiez-vous plus tôt ! Je vais faire appeler Elizabeth, la petite bonne de ma cousine. Entrez dans ma chambre, Agar, vous ne pouvez vous soutenir.
Elizabeth accourut, et son aiguille diligente conti. nua le travail commencé. Miss Arvelling stimula son ardeur par l’appât d’une gratification, et, fermant soigneusement toutes les portes, elle rejoignit son esclave la plus aimée, la seule dont le sort l’eût pré. occupée jamais.
Petite et frèle, Agar avait eu beaucoup à souffrir dans son enfance. Enlevée par des trafiquants de chair humaine, livrée à des maitres cruels, accablée de mauvais traitements, elle avait connu toutes les tortures. Régina la rencontra un jour qui portait un fardeau qui la courbait jusqu’à terre. Un mouvement de pitié, une fantaisie d'enfant gâtée, disait lady Arvelling, porta la jeune fille à s'intéresser à Agar. Lady Arvelling l’acheta et Régina, charmée de sa douceur et de son adresse, s’obstina plus tard à la garder. Miss Arvelling pouvait à son gré être sévère, impatiente, maussade, exigente, Agar la suivait avec la mème sérénité. Bien que Régina fût imbue de tous les préjugés de sa caste, et considérât les nègres comme des machines plus ou moins bien organisées, elle était forcée de reconnaitre que son esclave était intelligente et fidèle, autant qu’aimante et dévouée. Un jour que lady Arvelling descendait le grand escalier de son palais, Agar ne put se retirer assez promptement pour échapper à la rencontre de la grande dame. Ce délit constituait un crime aux yeux de milady, qui, non contente de frapper rudement de sa cravache la coupable, résolut de la revendre. Une heure après, lady Arvelling se blessait en descendant de cheval, et Agar accourait à son secours, avant que ses cris d'alarme eussent attiré les autres serviteurs.
Quand Régina entra, Agar était agenouillée sur le tapis près de la fenêtre, les yeux fixés sur l’azur
des cieux. Miss Arvelling la toucha doucement sur l'épaule. L’esclave tourna vers elle son visage baigné de pleurs et illuminé d’une lumière surnaturelle. Régina recula d’un pas. L'idée, bien étrange, lui semblait-il, que cette humble fille noire était sa sœur devant Dieu, traversa son esprit. Agar était belle en ce moment, de cette beauté intérieure qui resplendit sur les traits du chrétien dans l’oraison.
—Qu'est-ce donc quise passe en toi, Agar ? demanda à mi-voix, miss Arvelling. Quel monde invisible écarte devant toi ses ombres ? Que vois-tu là-haut ? Mais, relève-toi, tu es prête à défaillir.
Agar obéit, son regard affectueux et doux n'était plus celui de l’esclave craintive ; elle appuya ses mains sur sa poitrine, et ses lèvres s’agitèrent. Elle invoquait le secours de son Dieu, de son Sauveur.
—Parle, mais parle donc ! ordonna Régina.
—Ma chère maîtresse, vous avez été bonne et compatissante pour la pauvre Agar ; elle ne vous oubliera pas dans sa patrie. Car, je m'en vais à mon Père, miss, et je lui parlerai de vous. Il y a aujourd’hui six ans, j'étais une misérable païenne, ignorante de mes destinées et des miséricordes de Celui devant qui s’effacent les distinctions de races et de couleurs. Un rayon céleste a éclairé mes ténèbres, la charité s’est penchée vers moi et m'a dit : ‘ Je te baptise, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Crois en ton Dieu, Créateur, Rédempteur et Sanctificateur. Déshéritée sur la terre, tu es appelée à un héritage éternel.”
Depuis ce jour, tout a changé d'aspect... Qu’importe l'esclavage ! IL n’y a de véritable servitude que le péché... Qu'importe la désolation d’un cœur sans joies humaines ? La seule allégresse désirable, c'est celle de la foi, de l’espérance et de l'amour... Qu'importe l'isolement ? Dieu est dans l’âme du catholique par sa grâce... Je suis bien loin de mon pays natal ; mais—Agar eut un sourire de béatitude—le ciel est proche, et là je naïîtrai à la vie qui
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ne doit pas finir. Je n'ai pas connu ma mère ; mais la mère de mon Dieu est aussi la mienne.—Oh ! miss, vous ne connaissez pas celle dont vous portez le nom. Salve, Regina, lui dit l'Eglise. Miss, c’est par elle que nous est venu le salut ; dites-lui, oh! dites-lui avec moi : Salve, Regina !.…
—Qui t'a enseigné ces choses, et que parles-tu de mourir, enfant! demanda Régina, dominée par une indicible émotion.
—Miss, j'ai au cœur un mal qui ne pardonne pas... Ma foi dat que, c’est un prêtre qui me l’a donnée, un prêtre de France, dont les journaux ont raconté le martyre chez les sauvages du nord de l’Amérique, l’an dernier.
Le soir, Régina ne parut pas dans les salons de sa tante. La robe rose que les mains mourantes d’Agar avaient touchée, miss Arvelling la garda comme une relique. La pauvre fille de la Nubie était morte dans les bras de sa jeune maîtresse, et lady Arvelling ne comprenait pas qu’on pût s’impressionner pour un fait si banal que le trépas d’une esclave.
Aujourd’hui, il n’y à plus d'esclaves sur les terres des Arveiling. La cornette des sœurs de Charité a remplacé, pour l’opulente mondaine, les parures d'autrefois, et c’est surtout auprès des petites filles novices que. s'exerce l’apostolat de la sœur Marie- Régina.