BOB — L’ABBÉ
Ils entrent à l'Exposition par le pont et s’arrêtent sous la tour Eiffel.
L’abbé. — C’est véritablement merveilleux!!! ne trouvez vous pas ?...
Bob. — J’trouve ça gros... v’ià tout!... j’aime pas les choses laides qui n’servent à rien !...
L’abbé. — Qui ne servent à rien?... que voulezvous dire?...
Bob. — Bédame!... un’locomotive, par exemple, c’est vilain comme tout, mais c’t’utile... un’batteuse, une faneuse, un’machine quelconque... c’est toujours laid pac'que c’est un’machine, mais enfin ça sert à quequ’chose... tandis qu’un’tour Eiffel... j’vous d’mande un peu à quoi ça sert, un’tour Eiffel?...
L’abbé. — Sans doute, l’utilité absolue de la tour Eiffel n’est pas encore démontrée!... mais enfin elle
La d’moiselle a fichu un coup d’œil au monsieur qui monte. Mâtin !... quel coup d’œil !...
sert, jusqu’à présent, à éblouir les visiteurs de distinction qui...
Bob. — Éblouir?... pas l’Schah, toujours, qu’elle a ébloui!... y m’fait pas l’effet d’s’êtr’ beaucoup mis à g’noux d’vant elle, l’Schah!... on l’a traîné à la première plate-forme... y n’a pas trop ronchonné pac’ qu’il a pas osé... mais ça m’a tout l’air qu’il l’a trouvée mauvaise...
L’abbé. — - Le chiffre des recettes suffit à prouver que...
Bob. — Qu’ça épate des types?... des types comme ça !.. . [Il montre un groupe arrêté le nez au ciel au pied de la tour.) J’comprends que m’sieu Eiffel doit être fier!... R’gardez-les, m’sieu l’abbé!... sont-y assez descente d’train d’plaisir, ceux-là!... j’parie qu’y-z’ont du saucisson et du fromage d’ gruyère, roulé avec un peigne dans un’chemise pour changer, dans leurs poches !...
L’abbé. — Qu’est-ce que ça vous fait?...
Bob. — Rien !... j’suis pas obligé d’manger avec eux... ni d’ies embrasser, s’pas?... mais j’peux pas m’empêcher d’supposer des choses sur les gens que j’vois !... rien qu’en r’gardant la forme d’ieur piton, j’devine comment qu’ça doit êtr’chez eux...
L’abbé. — C’est absurde!...
Bob. — Que non!... ainsi chez ceux-là... j’suis sûr
Y va p'têlr’ inaugurer les ânes blancs!.
qu’c’est ratissé... qu’y a des p’tits carrés d’tapis tout partout... des fleurs en laine et des p’tites choses en coquillages sous des globes... qu’tout est astiqué, gratté... qu’la vieille peut pas voir un grain d’poussière!... et qu’avec ça, y n’se lavent pas!...
L’abbé. — Vous n’avez pas le sens commun. ..
Bob. — T’nez, m’sieu l’abbé, v'ià encore un’ famille train d’plaisir !... l’père,la mère et la fille!... y montent, ceux-là!... y s’contentent pas d’rester d’ssous l’bec en l’air!... Ab!... la demoiselle a fichu un coup d’œil à c’monsieur qui passait!... quel coup d'œil !... Ab !... y monte aussi , l’monsieur !... y s’engouffre derrière... l’fait est qu’si y n’ montait pas jusqu’au dernier p’tit colimaçon d’tout en haut... y s’rait rud’ment ingrat, l’monsieur !...
L’abbé. — Bob, je vous prie de ne pas vous occuper de ce que font ou ne font pas les passants.. .
Bob, criant. — Oh!..,, en v’ià une veine!... pour vous, m’sieu l’abbé, pour vous!...
L’abbé. — Quoi?... Qu’arrive-t-il?...
Bob. — M’sieu Carnot !... c’est comme exprès pour vous qu’y vient !...
L’abbé. — Le président?. . .
Bob. — L’« président » si vous voulez!... y préside pas grand’chose, mais enfin !... Ben, l’voyez-vous qui s’amène, l’président?...
Vous pensez qu’il est là... qu’son ch’val gratte par terre en attendant qu’y revienne. . . et ça vous embête !... /
L’abbé. — Ah! oui... en effet... il semble se diriger vers la partie droite du jardin...
Bob. — Y va rue du Caire !...
L’abbé. — Comment le savez-vous?...
Bob. — J’ie sais pas!... y m’I’a pas dit ! j’ie sup¬
pose !... y va p’t’êtr’ inaugurer les ânes blancs !...
L’abbé. — Vraiment?... je voudrais bien voir cela?...
Bob , riant. — Moi aussi!... seul’ment j’pense pas qu’nous l’verrons!... Dites donc, m’sieu l’abbé, ça a pas l’air chaud, chaud, l’public !... ça fait un peu l’effet qu’quand m’sieu Carnot passe, c’est au général qu’on pense... trouvez pas?...
L’abbé. — . . . .
Bob. — Vous l’trouvez... seul’ment v’voulez pas
l’dire ! ça vous chipote d’penser que l’général va
r’venir !...
L’abbé. — Oh!... revenir!... pas encore!...
Bob. — Tiens!... « pas encore ! »... y a deux mois v’s’auriez dit « pas du tout ! »... tiens, tiens, tiens!... avouez un’ chose, m’sieu l’abbé... c’est qu’quand vous vous r’présentez l’général qu’est là tout prêt à rentrer, qu’son cheval gratte par terre en attendant, ça vous embête d’voir que m’sieu Carnot est pas plus décoratif!...
L’abbé. — Mon Dieu, M. Carnot manque peut-être
un peu de taille... mais Napoléon Ier n’était pas grand, lui non plus, et...
Bob. — C’est pas la même chose!... l’était pas grand, Napoléon, mais c’tait un p’tit trapu... qu’avait des épaules... et même un p’tit bedon... tandis que m’sieu Carnot a ni épaules, ni rien!... et sa couleur, donc, m’sieu l’abbé?...
L’abbé. — Sa couleur?...
Bob. — Oui... Napoléon était jaune aussi, qu'vous allez m’dire... mais lui, c’tait la bile!... M’sieu Carnot, c’est pas même ça!... c’est tout blanc, blanc... l’a l’air d’avoir arrosé sa barbe avec son sang pour la faire pousser plus noire... y a trop d’barbe et pas assez d’sang. ..
L’abbé. — Mais tout cela m’est égal!... on croirait à vous entendre, que je suis un admirateur passionné de M. Carnot...
Bob. — Vous n’I’admirez p’t’êtr’pas, mais vous l’respectez. . . et vous voulez qu’on l’respecte , parc’qu’y r’présente pour l’moment l’gouvernement ! ... et qu’vous êtes pour qu’on respecte l’gouvernement... même si y n’ie mérite pas!... et ça... pas tant pour l’principe qu’à cause d’là cogne, pas vrai, m'sieu l'abbé?...
L'abbé. — Il est certain que je verrais avec douleur éclater une guerre civile qui...
Bob. — Un’ guerre civile!... vous croyez qu’des opportunistes, ça fait un’guerre... civile ou pas?... Ah! ouictie?... c’est trop flemmard!... et comme c’est eux qui sont d’un côté contre tout l’ monde d’I’autre, ça s’passera forcément à la douce !. ..
L’abbé. — C’est bon!... c’est bon!... regardez l'exposition au lieu de vous occuper de choses inutiles...
Bob. — M'sieu l'abbé, entrons au café Turc, voul'vous, dites?...
L'abbé. — Comment, vous voulez déjà prendre quelque chose?... mais ce n’est pas l’heure de votre goûter...
Bob. — C’est pas tant pour bouffer qu’j’ai envie d’entrer là-d’dans, qu’pour voir danser la femme qui danse... l'a un pantalon d’gaze, des babouches... des écharpes... des s'quins et tout T tremblement!... et puis, m’sieu l'abbé, faut voir ça!... elle se bascule, elle se trémousse, elle frétille, tout ça lentement, avec des mouvements d’un cocasse!... Y a une négresse... ou un nègre... j'sais pas trop... qu’est accroupi qui la r'garde!... M'sieu l'abbé, j 'suis sûr qu’vous avez jamais rien vu qui r'ssemble à ça?... malheureus'ment, j'sais pas si elle danse Tjour!...
L'abbé. — Ne vous préoccupez pas de savoir si elle
M sieu l’abbé, j’suis sûr qu’vous avez jamais vu ça !.. .
danse on ne danse pas... nous n’entrerons pas dans ce café, ainsi...
Bob. — Et pourquoi ça?... c’est xcessiv’ment convenable, cette danse-là !... tout l’monde y va!... moi j’y ai étéavecp’paetl’cousin d’Éméryllon...
L’abbé. — Eh bien, c’est précisément parce que vous y êtes allé déjà qu’il est inutile d’y retourner...
Bob. — Mais vous, m’sieu l’abbé, vous n’avez pas vu ça?...
L’abbé. — Je ne tiens pas à le voir...
Bob. — Ben, v’s’avez tort, m’sieu l’abbé!... c’est p’t’êtr’ pas très gracieux, mais j’suis sûr qu’ça vous plairait?... c’est vrai !... on sait même pas d’quel côté qu’la femme est tournée quand elle danse... si c’n’est qu'par derrière, elle a core plus l’air d’un tas !... entrons pourvoir, m’sieu l’abbé?...
L’abbé . — Je vous ai dit non !...
Bob. — Enfin, m’sieu \ l’abbé,, puisque j’vous dis que p’pa et fcoushf d’Éméryllon m’y ont conduit, là!...
L’abbé. — M. votre père vous conduit où bon lui semble... moi aussi...
Bob. — M’sieu l’abbé, c’est vraiment pas chic, c’que vous m’faites là !... qu’ je m’réjouissais tant d’voir ça !.. .
L’abbé. — Vous l’avez vu...
DTaut’ côté, on n’sait pas si c’est un homme ou une femme !
Bob. — D’ier’voir, si v’s’aimez mieux?... C’est d’ailleurs pas joli comme les p’tites Javanaises, mais c’est tout d’même gentil!... en fait d’danses, c’qui m’plait l’plus, c’est les Javanaises ... et puis un’danse qu’j 'ai jamais vu danser qu'une fois... Ben, t'nez!... c’est justement au cousin d’Éméryllon... que j'iai vue danser, cette danse-là !...
L’abbé, sans méfiance. — - Et qu’est-c’que cette danse?...
Bob. — Ali!... m’sieu l’abbé, j’vous dirai pas au juste... mais c’est un’ danse superbe!... et y semble qu’on la sait sans l’avoir apprise... ainsi, moi j’ai essayé, s’pas, depuis?...
L’abbé. — Depuis quoi?...
Bob. — Ben, d’puis l’jour où j’ai vu Fcousin d’Éméryllon danser comme ça...
L’abbé. — Et où avez-vous M. le marquis d’Éméryllon exécuter cette danse?. .. [Bob rit.) Qu’est-ce qui vous fait rire ?...
Bob. — M’sieu l’abbé, c’est pac’qu’vous avez dit : « Monsieur le marquis d’Éméryllon » et qu’à propos d’ça... ça m’paraît drôle!... à c’moment-là, l’avait pas du tout l’air majestueux, l’cousin d’Éméryllon!... la dame non plus!... pac’que faut vous dire, m’sieu l’abbé, l’était pas tout seul!...
L’abbé, inquiet. — Ah !.. .
L/cousin d’Éméryllon dansait avec un’ p’tite dame pas très distinguée, mais farce comme tout ! .
Bob. — Oui... voilà!... c’t’ait à Lion-sur-Mer. .. l’année dernière... un jour qu’vous aviez mal aux dents... qu’j’ ai étém’promener avec Pierre Pcocher... n’s’avons été à Cabourg... avec la p’tite voiture... et l’poney... l’matin... à déjeuner, tout F mon de avait dit c’qui faisait dans la journée. . . M’man allait à la pêche. . . P’pa allait en bateau... l’oncle Jean allait aux ♦ courses d’Caen... vous, v’s’aviez mal aux dents... L’abbé. — Vous l’avez déjà dit...
Bob. — « Yiens-tu en bateau avec moi?... — qu’dit p’pa au cousin d’Éméryllon! — j’vais jusqu’à Ouistreliam... là, j’iaiss’rai l’bateau et j’rviendraP à pied l’long d’là dune ?... — J’peux pas, — ] dit l’cousin d’Éméryllon, — j’me suis coupé la plante du pied sur 'un’ satanée p’tite roche en m’baignant, j’suis pas fichu d’faire un pas... puisque Antoinette va à la pêche, j’vais dormir dans l’jardin, dans son hamac. — Dors tant qu’tu voudras, — qu’dit m’man... — tu s’ras bien tranquille !... j’emmène Lily et Rikiky à la pêche, Bob demande à prom’ner l’poney avec Jean... les enfants n’te mécaniseront pas... »
L’abbé. — Mais allez donc au fait!...
Bob. — Après l’déjeuner, j’entends p’pa qui riait dans ljardin^avec l’cousin d’Éméryllon, en l’appelant farceur... et puis j’y fais pas autrement attention... Alors nous partons, Jean et moi, dans l’sabot... Y’ià
qu’en arrivant au pont d’Ran ville, Jean m’montre un p’tit panier qui filait d’vant nous sur l’pont... v’savez bien, m’sieu l’abbé, un p’tit panier avec un parasol avec des rideaux d’coutil... « Tiens, — qu’y m’dit, — on dirait m’sieu l’marquis?... — Non, — que j’réponds, — y dort dans l’hamac... y l’a dit... — Faut croire que m’sieu l’marquis aura changé d’idée, pac’que c’est lui, pour sûr!... » Moi j’lui soutiens qu’non... et l’panier continue à filer... faisait très chaud, nous n’ voulions pas bousculer Boulot...
L’abbé. — Mais il est impossible de comprendre ou vous voulez en venir?...
Bob. — Voilà!... à Cabourg, j’mourais d’faim!. .. alors Jean m’dit: «A cause des mouches, j’vas dételer pendant qu’vous goûterez, m’sieu Bob... promenezvous en attendant... j’vous r’trouverai là, à l’ombre, dans Favenue... » Moi j’enfile l’avenue!... un’jolie avenue, avec des jolies maisons dans des jardins... faisait une chaleur!... en arrivant à un beau clialet qu’était en bordure d’Favenue, j’entends l’quadrille d’Orphée... v’s’avez bien, m’sieu l’abbé, c’qu’il est dansant?... [Il fredonne .) Vous vous Frappelez?...
L’abbé, résigné. — Parfaitement...
Bob. — Et on riait là d’dans... on criait!... les persiennes d’là terrasse étaient fermées... mais y
avait un banc d’pierre cl’vant... alors j’monte d’ssus, j’coule mon œil...
L’abbé. — C’est très mal de regarder ou d’écouter ainsi...
Bob. — Et j’voisl’cousin d’Éméryllon — qui dormait soi-disant dans l’hamac, — son p’tit chapeau gris derrière la tête, un’ main derrière l’dos, l’aut’balançant en patte d’ours, qui dansait dans l’jardin, en face d’un’ p’tite dame pas très jolie, ni pas très distinguée non plus, mais farce comme tout!... et qui rigolait avec ses jambes !... Ah ! mais là, m’sieu l’abbé, c’tait étonnant!..- core mieux qu ’F cousin d’Éméryllon qu’elle gambillait ! . . . quoique c’pendant j’vous assure qu’sa plante avait pas l’air d’iui faire grand mal, au cousin, qu’y disait à p’pa qu’y s’était coupé dans l’eau... Jean n’s’était pas trompé... c’tait bien lui qui s’cavalait au pont d’Ranville...
L’abbé. — M. d’Éméryllon avait sans doute des amis à Cabourg, et...
Bob. — Ça, j’pense bien qu’c’tait pas avec un’ dame qu’y voyait pour la première fois qu’y dansait comme ça!... c’t’égal, m’sieu l’abbé, c’est un’chic danse!... c’est pas c’que vous appelez un’ « cadence noble » ,mais c’est joliment hurphtout d’même, allez! . . . c’est vrai,., même à l’Opéra... — et pourtant, c’est beau l’Opéra, — j’ai jamais rien vu d’aussi enl’vant !...
— C’est des p’tits mouvements appris, qu’ont un peu l’air en bois. . . comme les Heurs et tout!...
L’abbé, machinalement , regardant M. Carnot qui repasse. — C’est un autre genre...
Bob. — Oui... ça manque d’iaisser aller!... c’est des belles p’tites danseuses qui s’tiennent droites, avec des p’tits mouvements appris qu’ont un peu l’air en bois... tandis qu’la danse d’Cabourg était va comme j’te pousse!... avec des sauts xlraordinaires...
L’abbé. — Voici M. Carnot qui revient de ce côté?...
Bob. — Tiens!... y r’ garde l’üt américain qu’est là dans l’allée!... c’que j’donn’rais pour T voir d’ssus... ça fiche l’camp en arrière sans qu’on s’y attende, en basculant... Ali!... le v’ià qui r’salue!... Pauvre homme, va!...
Un demi-monsieur, qui passe. — Vive Carnot!...
Deux ou trois autres demi-messieurs, saluant et criant également. — Vive Carnot !...
Bob. — On n’a pas dû leur donner gras pour crier, à ceux-là!... y crient pas d’bon cœur!... Dites donc, m’sieu l’abbé, v’savez, si nous restons là, et qu’on crie encore Vid Carnot î ... moi j’crie Viv' Boulanger ! ... pour changer. ..
L’abbé, effaré. — Gardez-vous-en bien!... ces’rait un manque de tact absolu...
Bob. — Ça, j’sais bien qu’ça s’rait pas très commit*... mais pourquoi fait-on crier... qu’on voit si bien
C’que j’donnerais, pour lui voir inaugurer l’iit américain !...
qu’c’est des cris commandés... c’t’agaçant, à la fin!...
L’abbé. — Et pourquoi ne voulez-vous pas qu’on acclame M. Carnot?...
Bob. — Spontanément ?... la bonne farce!... on acclame un qu’a fait d’grandes choses... y n’en a pas fait!. .. ou un qui n’a rien fait mais qui est populaire.. . y n’fest pas!... est c’qu’vous avez jamais entendu acclamer m’sieu Grévy autrement qu’par des mouchards ou des payés ?. . . Ben, c’est la même chose !...
L’abbé. — Vous n’en savez rien...
Bob. — Si j’en sais!... un’foule qui acclame pousse pas des pauv’malheureux galeux d’cris isolés comme ça!... elle donne un aut’coup d’gueule!... j’étais sur la place d’là Concorde l’jour où l’général est allé à la Chambre... c’tait des acclamations, c’coup-là !... des pas payées!...
L’abbé. — Mon Dieu, un général a toujours un prestige aux yeux...
Bob. — Pas aux miens, toujours !... M’sieu l’abbé, j’suis pas panachard pour deux sous, vous l’savez bien!... chaque fois qu’y aura des guerres d’mon vivant, j’s’rai soldat... même si j’suis vieux!... mais l’uniforme par la paix, ça n’me chante pas du tout!... Oh! mais non!... et puis d’abord, l’jour d’là Chambre, l’général était en bourgeois... tout comme
rn’sieu Carnot!... Dites donc, m’sieu l’abbé, c’est drôle!... m’sieu Carnot, je l’vois toujours en habit... même quand il est en r’dingote !...
L’abbé. — C’est parce qu’il est très correct, probablement...
Bob. — ...bablement qu’c’est pour ça!... M’sieu l’abbé, voulez-vous qu’nous allions voiries fusils, les armes, les jeux?...
L’abbé. — Très volontiers...
Bob, — C’est par là!... B’gardez donc, m’sieu l’abbé, comme les marchands ont l’air grognon !...
L’abbé. — C’est qu’ils ne vendent rien... il paraît que, même à l’Exposition, les affaires ne vont pas du tout...
Bob. — Y a pourtant rud’ment d’monde qui y grouille, à l’Exposition !...
L’abbé. — Oui... mais ce monde n’achète rien...
Bob. — Et ça tient à quoi, ça?...
L’abbîé. — Mon Dieu... cela tient au trouble général des esprits... à la perturbation produite parles événements qui...
Bob. — Quels événements?... la Haute-Cour?...
L’abbé. — Certes, le procès intenté au général Boulanger est d’un effet fâcheux., mais...
Bob, frappant dans ses mains. — Tiens !... vous dites plus « msieu » Boulanger!... vous dites « l’gé-
néral »!... d’puis quand ça, donc, m’sieu l’abbé?... est-c’ qu’vous d’venez boulangiste ?...
L’abbé. — Je ne deviens pas boulangiste.. .je suis, je vous le répète, pour l’ordre...
Bob. — Ben, mais...
L’abbé, continuant — ...Et le respect des institutions établies...
Bob. — Ah ! ça !... c’t’aut’chose !...
L’abbé. — ... Mais je suis indigné, — comme doivent l’être tous les honnêtes gens, je crois,,, — de voir ce qui se passe, et à quelles basses manœuvres ont recours ceux qui devraient avoir souci, sinon de leur honneur personnel, du moins de celui du gouvernement qu’ils représentent...
Bob, pensif. — L’honneur d’un gouvernement?... ça doit êtr’ vague, ça !.. .
L’abbé, se laissant aller à parler. — Ce réquisitoire du procureur général est un tissu de mensonges... et de mensonges grotesques... qu’on ne peut même pas prendre au sérieux...
Bob. — J’ai entendu grand-père l’lire !...
L’abbé. — Il est inouï d’abaisser... de ridiculiser ainsi la justice...
Bob. — Pas seul’ment la justice qu’y ridiculise... mais aussi c’pauv’général Saussier « dont la noble Poitrine sert d’obstacle à tous les projets...» Aussi
On s’balance sans faire aucun effort
l’prospectus : «
moi j’aurais plutôt dit la large poitrine... surtout en parlant du général Saussier... «noble cœur,» ça va... mais « noble poitrine?...» Oh ! là là !...
L’abbé. — Si le réquisitoire ne renfermait que des erreurs de ce genre.
Bob. — Moi, c’est surtout c’genre-là qui m’frappe! . . . Oh !... r’gardez, m'sieu l’abbé... v’iàun beau trapèze en buis !... et un chic portique... et la p’tite escarpolette!... est-elle gentille?... Oh!... c’gros monsieur qui l’essaye !... y a écrit sur Tprospectus. . . « Pour se balancer , monter debout sur la planchette et se
laisser aller sans faire aucun effort. » Gristi! Ben,
il a pas l’air d’avoir beaucoup lu c’qu’y a sur la pancarte, l’gros monsieur !... et la p’tite dame qui pousse tant qu’elle peut!... [Il rit.) elle est rigolote !...
L’abbé. — Mais ne riez donc pas ainsi en regardant des gens que vdus ne connaissez pas !... rien n’est plus malhonnête !...
Bob. — C’est qu’il est si drôle, c’gros-là, m’sieu l’abbé!... l’a l’air tout mou... et la dame r’ssemble à un p’tit roquet... elle rage... t’nez, r’gardez c’qu’elle rage !...(// rit.)
L'abbé prend le parti de s'éloigner.
Bob le rejoignant en courant . — Y’s’êtes pas fâché, m’sieu l’abbé, s’pas?...
L’abbé. — .
Bob, câlin . — Dites qu’vous nTêtes pas, m’sieu l’abbé!... j’recommencerai plus!... promets, m’sieu l’abbé!... Voyons, faites pas un’lippe comme ça !...
L’abbé. — Je ne fais pas uneli... (Se reprenant .) Je ne fais rien... mais vous êtes réellement insupportable !...
Bob. — Ben, oui... là !... j’suis insupportable, j’ie r’ connais !...
L’abbé . — C’est heureux !...
Bob. — Mais j’suis un bon gosse !... pour ça, m’sieu l’abbé, vous pouvez pas dire que j’suis pas un bon gosse !...
L’abbé. — Je ne dis pas que vous ne soyez pas un bon gosse... un bon enfant, veux-je dire... mais il faut toujours vous répéter la même chose... vous n'écoutez rien... vous avez, à treize ans, un langage et des façons déplorables... c’est à se demander qui vous entendez et qui vous fréquentez !...
Bob. — Dame !... la cour du lycée, c’est pas l’salon dTambassade d’Angleterre...
L’abbé. — Vous n’avez, au lycée, que deux récréations... vous sortez à quatre heures...
Bob. — J’ai aussi l’déjeuner !... d’ailleurs, c’est surtout pour ça qu’on m’y a mis, ainsi...
L’abbé, stupéfait . — Pour que vous ayez des façons et un langage... que je ne qualifierai pas!...
Bob. — C’est pour l’frott’ment qu’a dit p’pa !... d’abord, m’sieu l’abbé, qu’j’aille au lycée ou pas, j’s’rai jamais un qui parlera la langue d’Louis XIY !... ou qui en aura les manières !... Si la famille compte sur moi pour gommer ou pour entrer à l’Académie française, elle a tort!... ça s’ra plutôt l’affaire d’Rikiki, ça !... j’sais pas si vous avez r’marqué, mais y parle pur, Rikikü... y fait jamais d’ taches à ses manchettes... et y déteste pas les gants la moitié tant qu’moi !... [Réfléchissant .) M’sieu l’abbé...
L’abbé. - — Quoi?...
Bob. — Une idée, m’sieu l’abbé!... faut qu’vous insinuviez à m’man d’nous donner un jeu d’gymnase comme celui d’tout à l’heure?...
L’abbé. — Je m’en garderai bien!... j’ai déjà trop peur de tous les accidents qui peuvent arriver sans qu’on les provoque pour...
Bob. — M’sieu l’abbé, c’est pas chic d’me r’fuser ça!... vous, quand v’s’avez envie d’un’chose, j’vous r’fuse jamais d’là d’mander à vot’place. .. [Mouvement de F abbé.) ...corel’aut’jour... des carreaux rouges dans vot’cabinet d’toilette... pour pouvoir faire d’là photographie !.. . et le p’tit orgue qu’vous aimiez mieux avoir dans vot’chambre... qu’moi ça m’rend fou quand vous en jouez... pac’que, c’est pas pour dire, m’sieu l’abbé, mais vous en jouez d’un mal...
— Moi, j’lui ferais rien de sanguinaire!... rien du président Bonjean à qui qu’y s’compare !...
L’abbé. - — Je commence...
Bob. — Ben, à vot’place, j’finirais tout d’suite, m’sieu l'abbé!... [Silence. ) M’sieu l’abbé, si l’parti national arrive au pouvoir, qu’est-c’qu’vous pensez qu’y fera à Lucie?...
L’abbé. — A Lucie?... qui est Lucie?...
Bob. - — L’procureur donc!... c’est comme ça qu’on l’appelle!... les gens bien élevés... parc’qu’les aut’s l’appellent... la dix-septième lettre d’ l’alphabet... v’savez bien?...
L’abbé, vivement. — Oui... oui... je sais!...
Bob. — Ben, qu’est-c’qu’on lui fera, qu’vous pensez, au procureur?... il a bien eu l’toupet dans son réquisitoire, pour tirer un’larme aux vieux crocodiles d’là Haute-Cour, d’ieur dire : « Quel' sort du président Bonjean était réservé au magistrat qui leur parlait... » As-tu fini?...
L’abbé. — Je suis, quant à moi, l’ennemi de toutes représailles... et si ce que vous appelez le parti national parvient à s’emparer du pouvoir, j’espère pour ce parti qu’il se contentera de mépriser ce magistrat sans conscience et sans honnêteté...
Bob. — L’inépriser ?... seul’ment!... Ben si on n’lui fait qu’ça, ça l’changera guère!... moi, j Voudrai s pas qu’on lui fasse quéqu’chose d’sanguinaire... mais j’voudrais qu’au moins on lui ex-
prime F mépris qu’vous dites d’vant tout l’monde ! ...
L’abbé. — Mon Dieu, on le lui exprimera probablement en public quand l’occasion s’en présentera...
Bob. — C’pas assez !... on pourrait, un’supposition, l’attacher à un endroit en vue... comme par exemple l’pied d’I’Obélisque... on mettrait au-d’ssus d’iui un tronc pour les pauvres... et en donnant deux sous ceux qui l’méprisent auraient l’droit d’iui... souffler su’l’nez... ça l’embêterait, mais ça lui ferait pas d’mal sérieux... et quand y n’ferait plus r’c’ette, on l’renverrait à ses chères études... sans plus!... [L'abbé hausse les épaules .) Sans compter qu’les pauvres fraient une noce à tout casser!... jamais ils auraient été si riches!... j’parie qu’ils auraient presqu’autant d’argent qu’les opportunistes en ont poissé...
L’abbé. — • Poi... quoi?...
Bob. — Poissé... volé, si vous aimez mieux, m’sieu l’abbé...
L’abbé. — J’aime effectivement mieux !...
Bob. — J’disais « poissé», pac’que j’trouve que « poissé » ça exprime bien un vol sale... sournois... c’est d’ailleurs un mot très employé...
L’abbé. — Ça dépend par qui...
Bob. — Videmment c’est pas par vous, m’sieu l’abbé, ni par grand-père, ni par bonne m’man...
Ben, nous lverrons Assortir !... ça sera pas plus mal!...
M’sieu l’abbé, si vous voulez r’voir m’sieu Carnot, l’rev’là !...
L’abbé. — En effet... il remonte du côté du quai...
Bob. - — Y va à l’histoire dThabitation.. p’t’être pour inaugurer la cité lacustre?... Non... y prend à gauche... c-’t’à la maison lapone qu’y tourne !... Ben. ça va êtr’ drôle de l’voir entrer d’dans!... y a pas, va falloir qu’y lâche l’général Brugère... y a pas d’place pour deux!... [L'abbé presse le pas,) Courez pas comme ça, m’sieu l’abbé. - . v’s’avez bien F temps ! . . . si nous arrivons pas pour l’voir entrer, nous l’verrons toujours r’ssortir... ça sera pas mal non plus !...
L’abbé, apercevant M. Carnot qui longe le quai sans s'arrêter . — Mais non... il n’est entré nulle part!... Comment!... c’est ça la maison lapone?... [Soupçonneux.) Et c’est là-dedans que vous disiez qu’il allait pénétrer ?.. .
Bob. — M’sieu l’abbé, j’vous assure qu’c’est pas pour vous monter un bateau qu’j’ai dit ça!... je l’croyais, m’sieu l’abbé!... il inaugure tant d’aut’ choses ! des choses pas plus utiles qu’ça!... [Silence.) Goûtons au café Roumain, dites, voulez-vous?...
L'abbé. — Vous avez déjà faim?.. .
Bob. — Comment « déjà » faim !... mais c’est cinq heures, m’sieu l’abbé !... vous n’avez pas l’air d’vous douter d’ça ?...
L’abbé. — Cinq heures!... [Il tire sa montre.) C’est vrai!... le temps passe ici avec une étonnante rapidité...
Bob. — Ben, m’sieu l’abbé, voul’vous qu’nous allions au café Roumain?... c’t’à deux pas... et y a des superbes musiciens !... un qui chante surtout !... et un aut’qui joue d’là flûte d’Pan, qu’c’ est absolument délicieux !...
L’abbé. — Ali!...
Bob. — Vous les avez pas core entendus?... c’est c’pendant à l’entrée d’là rue du Caire !...
L’abbé. — Mais je ne connais pas non plus la rue du Caire !...
Bob, stupéfait . — Vous connaissez pas la rue du Caire?... Non!... ta parole !... pardon, m’sieu l’abbé, ça m’a échappé!... Comment, vous avez pas core bu desp’tites cochonneries glacées... ni des bonbons qui collent aux dents, qu’les deux mâchoires ont l’air d’se réunir pour la vie?... mais alors, les âniers vous ont non plus pas core dit d’sottises?.. .
L’abbé . — Mais non! . . .
Bob. — Ah!... vous allez voir comine c’est amusant !... seul’ment, avant tout ça, m’sieu l’abbé, estc’qu’vous n’avez pas envie d’bouffer quéqu’ chose de sérieux?...
L’abbé. —
Non je n’ai pas envie de bouf. .. de
manger à cette heure... [Il tire sa montre .) mais c’est l’heure de votre goûter... que voulez-vous prendre?...
Bob. — Quéqu’chose d 'solide!... un’ sandwich et un bock... au restaurant Français, c’est très bon... allons-y !...
L’abbé. — Allons où vous voudrez !...
Bob. — Bon!... c’est par ici l’plus court, m’sieu l’abbé!... faut r’tra verser la galerie transversale...
L’abbé. — Parfaitement!... je viens si rarement à l’Exposition que je ne m’y oriente pas très bien... Tiens!... j’aperçois là-bas...
Bob. — M’sieu Carnot?...
L’abbé continuant. — ... Une sorte de rassemblement...
Bob. — Alors, c’est pas ça!... [Il regarde .) Ah!... c’est des gens qui r’gardent l’tigre que l’duc d’Orléans a tué...
L’abbé. — Leduc d’Orléans?... je verrais volontiers cet animal!... Ce prince, Bob, doué des qualités les plus charmantes...
Bob. — C’est c’qu’on dit !...
L’abbé. — ... Promettait à la France d’heureuses destinées et... qui sait?... si en 48 il se fût trouvé là, peut-être les événements eussent-ils pris un autre cours?...
Bob. — P’t’êtr’bien ?... seul’ment, comment l’duc d’Orléans aurait-y pu s’trouver là en 48?...
L’abbé. — Mais... sans ce malheureux accident...
Bob. — Ali!... Vous parlez du grand-père!... moi j’vous parle du duc d’Orléans d’maint’nant!... du fils du comte de Paris... qui a tué un tigre... vous savez bien, Y Voyage du prince Henri aux Indes?...
L’abbé. — Du prince Henri d’Orléans... Oui... je me souviens... ce livre que vous aviez sans cesse entre les mains?...
Bob. — Ben, c’est avec lui... ou dans un aut’
voyage, j’s’aisplus trop, qu’son cousin a tué l’tigre!
lai aussi, l’en a tué, des tigres, l’prince Henri!... à la bonne heure!... ça, c’est des chics chasses !... et c’est très chic’ment raconté aussi!... c’que ça a embêté les orléanistes vieux jeu... c’houquin-là!... et c’que ça m’a fait rigoler qu’ça les embête!... un tas d'croulants, qui viennent chez la tante d’là Balue... qui ronchonnaient dans leurs barbes : « qu’un prince d’vait pas écrire... surtout avant d'avoir mûrement réfléchi... xpérimenté la vie... connu les hommes »... et d’aut’balançoires comme ça!...
L’abbé. — 'Mon Dieu... les partisans d’un principe souhaitent nécessairement que les représentants de ce principe soient au-dessus de toute critique... et il est certain qu’un livre, quelque intéressant, quelque
bien écrit qu’il soit, pouvant néanmoins donner prise à la critique, les inquiète et les heurte...
Bob. — Enfin, si ça amuse plus l’prince Henri d’écrire que d’fumer des pipes, on peut pourtant pas l’en empêcher!... il est amusant comme tout, son p’tit livre!... vous rappelez-vous, m’sieu l’abbé, quand Charles Fouilloux dit...
L’abbé. — Charles Fouilloux?...
Bob. — Ben, oui!... comment, m’sieu l’abbé, vous vous rappelez d’jà plus d’Charles Fouilloux?...
L’abbé. — Non... j’avoue que Charles Fouilloux...
Bob. — L’valet d’chambre du prince Henri, qu’c’est!... un bon zig qui chasse les tigres et qui fait d’là photographie aux aut’s moments...
L’abbé. — Ah !.. . parfaitement !...
Bob. — Et lanuit.d’la cage, m’sieu l’abbé?... la nuit que l’prince est dans un’cage d'bambou, pour guetter l’tigre?... Hein! m’sieu l’abbé, si vous étiez dans un’cage d’bambou au milieu d’là nuit et d’un’forêt, vierge ou autre, avec un tigre autour... qui gratterait d’là harpe Hong des barreaux?... quelle frousse, hein?... N’empêche que j’voudrais bien faire quand j’serai grand un bouquin troussé comme celui du prince Henri... et un voyage aussi...
L’abbé. — Si vous continuez à travailler aussi peu
— Si v’s’étiez comme i’prince Henri, hein? m’sieu l’abbé... avec un tigre autour d'vot’cage ?... quelle frousse, hein ?...
84 BOB a l’exposition
et aussi mal que tous le faites, il est peu probable que...
Bob, protestant . — Peu, c’est possible! j’vous dis pas que j’m’foule...mais mal, c’t’aut’chose!...j’suis en s’conde, à treize ans et demi !... j’suis en avance, m’sieu l’abbé... et l’plus p’tit d’ma classe encore !... P seul en grand col et en mollets !... même qu’j’ai été assez souvent mécanisé pour ça !... et qu’j’aurais été rossé si j’étais pas plus fort qu’on n’croit!...
L’abbé. — Je trouve vos devoirs pitoyables !...
Bob. — N’empêche que j’suis toujours dans les dix premiers... sur 41... c’est pas d’jà si mal !... enfin, ça boulotte!... A propos d’boulotter, m’sieu l’abbé, nous v’ià d’vant l’restaurant Français...
L’abbé. — Ah!... il est très bien, ce restaurant!... Il monte les marches et va pour s'asseoir sur la terrasse du côté de T èau.
Bob. — Pas ici, m’sieu l’abbé... faut aller en bas!... ici, c’est F restaurant...
L’abbé. — Mais cette eau est beaucoup plus agréable que la poussière qu’on a de l’autre côté !...
Bob. — Jvous dis pas, m’sieu l’abbé ! ... c’est pour ça qu’si nous prenions un’ des p’tites tables, qu’nous salissions un’nappe, qu’nous dérangions un couvert pour dépenser vingt-cinq sous, F restaurant la trouverait mauvaise !...
L’abbé, redescendant les marches avec regret . —
Mettons-nous donc par ici... Tiens !... voici encore M. Carnot qui revient de ce côté!...
Bob, riant. — C’est à croire qu’y vous suit, m’sieu l’abbé !... y va inaugurer la bière d’Tanton-
ville! y dira qu’c’est la meilleure d’toutes. .. la seule
qui n’sente pasl’buis... la seule qui n’blanchisse pas en vieillissant... et puis... il ira faire fmême boniment en face!... Avouez un’cliose, m’sieu l’abbé!...
L’abbé. — Quelle chose?...
Bob. — Ben, qu’ça vous embête que m’sieu Carnot n’soye pas plus décoratif?... vous l’croyiez autrement, hein! m’sieu l’abbé?...
L’abbé. — J’avais vu des portraits de M. Carnot
et je...
Bob. — Oui... mais les portraits n’rendent pas l’étriqu’ment... et c’est l’étriqu’ment qui vous chipote surtout!... Ah! si vous saviez comme j’devine ça à
vot’tête ! (Mouvement de T abbé.) Si... si... ças’devine
très bien!... m’sieu l’abbé, vous avez eu tort d’vous acharner àl’suivre comme ça!... vTavez trop vu!... faut pas trop Fvoir!... (Silence.) M’sieu l’abbé, j’suis sûr qu’dans la famille, y sont plus fiers de c’ui-là qu’du vrai... vous croyez pas, dites?...
L’abbé. — Je ne comprends pas un mot de ce que vous dites...
Bob. — C’est pourtant clair!... j’clis que j’parie qu’la famille Carnot est plus flattée d’là place de c’ui-ci qu’des histoires dT autre !...
L’abbé. — Quelles histoires?...
Bob. — Ben, l’organisation d’là victoire... et tout ça!... moi, j’trouve que c’qui manque aux choses et aux gens d’maint’nant, c’est l'allure!., et c’est beaucoup, l’allure!... Ah!... la Révolution!... c’est ça, nrsieu l’abbé, qui vous avait d’I’œil !
L’abbé. — Mais, Bob, la Révolution a été une époque affreuse, une...
Bob. — Tout c’que vous voudrez, m’sieu l’abbé!... j’prétends pas qu’les choses s’passaient à la douce, mais c’tait grand!... et puis on travaillait pour l’honneur... les tripoteurs étaient xcessivement rares... et moi, m’sieu l’abbé, qui comprend très bien qu’on assassine...
L’abbé, saisi. — Comment, vous?...
Bob. — Oui, m’sieu l’abbé, mais j’comprends pas qu’on vole!... surtout qu’on vole pour garder c’qu’on a volé. ..
L’abbé. — .
Bob. — Ainsi... Louis XIY... ou bien l’Régent... ou Louis XV, ou les gros fermiers généraux qui dépensaient tout l’argent qu’y-z’avaient barboté à
droite et à gauche... qui faisaient chic’ment la noce avec...
L’abbé. — Mais . .
Bob. — Oui... qui donnaient des beaux soupers, qu’avaient des beaux carrosses, des châteaux, des chasses... qui buvaient du bon vin, enfin qui f’saient la fête, quoi!... Ben, ceux-là, j’trouve qu'on n’pouvait leur en vouloir qu’à moitié!... y dépensaient... tout l’monde profitait d’ieur noce!... mais voler fpays pour terrer l’argent qu’on lui vole au fond d’un vieux bas!... ou bien l’faire filer à l’étranger?... ben, m’sieu l’abbé, j’trouve ça mufle, vous savez!... j’trouve ça pleutre !...
L’abbé. — Il est vrai...
Bob. — C’est pour ça qu’si on fait r’cracher les
opportunistes... j’rigol’rai ! et grand-père donc!...
c’qu’y rigolera, grand-père!... y dit qu’y d’mande qu’à voir ça et puis à mourir tout d'suite après si l’bon Dieu veut!... l’est très chic, grand-père!... y n’se pâme pas d’vant la tour Eiffel, lui!... y trouve aussi qu’c’est idiot!... l’est pourtant élève d’I’École polytechnique!... j’I’adore, moi, grand-père!... c’est lui qu’j’aime l’mieux d’tout!...
L’abbé. — Madame votre bonne maman est excellente aussi...
Bob. — Tainement qu’elle est excellente, bonne
— Y doit croire tout l’iemps qu'Rocb’f'ort va sortir d’un’boîte et lui tomber d’ssus !...
m’man!... mais c’est pas la même chose... elle voit moins grand!... M’sieu l’abbé, j’ai fini ma sandwich et bu mon bock. . . et vous ?. . .
L’abbé. — Moi aussi !... je vous attends !...
Bob. — M’sieu l’abbé, v’ià m’sieu... j’sais plus son nom, qui vous dit bonjour!... un qui est conseiller à la cour, que j’crois !...
L’abbé, saluant. — En effet... [Le monsieur s'approche et cause longuement avec l'abbé. Bob écoute avidement la conversation.)
L’abbé, saluant le monsieur qui s'éloigne. — Mon pauvre Bob, le temps a dû vous paraître long... vous vouliez aller voir quelque chose rue du Caire et nous sommes restés là à parler de questions qui ne vous intéressaient pas...
Bob, se hérissant. — Qui n’m’intéressaient pas ?... l’procès d’là Iiaut’Cour ?... Ab! m’sieu l’abbé!... c’t’à dire que jalonnerais toutes les rues du Caire et toutes les expositions du monde, pour entendr’parler d’ça!... Ben, r’gardez, m’sieul’abbé !.. . c’monsieurlà, qu’est un magistrat nouvelles couches... car c’en est un nouvelles couches, s’pas ?... ( Mouvement affirmatif de F abbé.) oui... y m’semblait bien !... Ben, malgré ça, y dit qu’Q. d’Beaur’paire est l’dernier des drôles!... qu’son réquisitoire est un tas d’infamies, d’mensonges faits en sachant qu’c’en est, et
— Y t gardaient les fontaines avec des yeux!.,, c'iait a croire qu’y-z’allaient les sécher !...
qu’avec ça, il esthète, son réquisitoire !... qu’puisqu’il inventait des calomnies, il aurait aussi bien pu les inventer bonnes à qué’qu’chose... donner un’vraisemblance à c’qu’y racontait...
L’abbé. — Sans doute...
Bob. — J’pense qu’y vont Hacher, les opportunistes, Q. d’Beaur’paire, à présent qu’il est payé!... etmême, comme il a raté l’boniment, on pourrait lui ôter la croix... ou la place... enfin lui ôter un’portion de c’qu’on lui a donné... il a volé son argent!...
L’abbé. — Il est certain que le procureur est un vilain homme et un homme maladroit...
Bob. — M’sieu l’abbé, y doit avoir un’rude frousse que m’sieu Roehefort rentre, hein ?... y doit croire toutl’temps qui’ l’voit sortir d’un trou ou d’un’boîte pour lui tomber d’ssus?. . . Nous v’ià àlarue du Caire, m’sieu l’abbé... comment trouvez-vous ça?...
L’abbé, coudoyé et bousculé, cherchant vainement à circuler. — [Je trouve qu’il y a beaucoup de monde !...
Bob. — C’est l’genre!... si on peut r’muer, alors c’est pas chic d’y venir !... faut qu’ça soye une vraie purée...
L’abbé, ahuri. — Alors, il doit être très chic — comme vous dites — d'y venir aujourd’hui!...
Bob, riant. — M’sieu l’abbé, faites pas un’figure
— Vous pensez pas qu’on l’a assis sur l’jet pour voir si la pression était forte, c’pas
drôle comme ça!... vous r’ gardez la rue du Caire d’un air effaré !...
L’abbé. — Mais c’est que. . . en vérité, cette foule. . .
Bob. — Faut laisser ces têtes-là à ceux des trains d’plaisir.., Mâtin !... c’est qu’y font des têtes, ceux des trains d’plaisir !... c’est surtout aux fontaines lumineuses qu’on voit ça!... l’aut’jour y avait un monsieur à lunettes et un’dame à chaussons d’feutre qui r’gardaient les fontaines... non!... c’tait à croire qu’y-z’ allaient les sécher à force d’ies r’garder !...
L’abbé. — Elles sont si belles, ces fontaines !...
Bob. — Oui... y a des jolies teintes... les blanches, les jaunes... et aussi les changeantes lilas et bleu pâle... qu’on dirait un grand pudding qui flambe !... mais y en a aussi des bleues et des rouges qui font grincer des yeux!...
L’abbé. — Je n’ai pas remarqué. ..
Bob. — Ab !... c’est pt’êtr’ changé!... j’ies ai vues l’premier soir, les fontaines!... l’jour où m’sieu Carnot les a inaugurées...
L’abbé. — Ab!... ce devait être très curieux !...
Bob. — Curieux?... quand m’sieu Carnot a inauguré?... ma foi non!.., vous n’pensez pas, m’sieu l’abbé, qu’on l’a assis sur l’jet pour voir si la pression était forte?... non!... l’était tout bonnement au bord...
Elles sont gentilles, m’sieu l’abbé, les p’tites Espagnoles du chocolat !...
avec un tas d’gens pas chics du tout!... et y saluait... pour changer!...
L’abbé, luttant désespérément contre la foule. — Si vous ne tenez pas particulièrement à rester dans cette rue, Bob, nous irons visiter une autre partie de l’Exposition... cette bousculade me fatigue horriblement... on ne voit rien et on avale une poussière!...
Bob. — Comme vous voudrez, m’sieu l’abbé... j’tiens pas du tout à rester... j’attendais pour nous en aller qu’les âniers vous aient dit des sottises, mais y vous en diront probablement pas?...
L’abbé. — Mais je l’espère bien!...
Bob. — Tiens!... moi j’pensais qu’ça vous amuserait!... c’est pour ça qu’on vient... c’est l’clou!... M’sieu l’abbé... r’tournez vous un peu... vous verrez qui qui vient derrière vous?...
L’abbé, douloureusement. — « Qui qui vient »!... (Il se retourne et se trouve nez à nez avec M. Carnot .)
L’abbé, saisi. — Ah!!! comment Bob, vous me faites me retourner ainsi brusquement... sans me prévenir?...
Bob. — M’sieu l’abbé, j’vous ai prévenu ! ...j’vous ai dit qu’y venait quéqu’cliose derrière vous... Ah!... v’ià les p’tites Espagnoles du buffet qui lui offrent d’ieur chocolat!... y s’arrête?... l’a rud’ment bonne mine, c’chocolat-là!... l’est tout léger... tout moussu!
Vous voulez pourtant pas qu’y danse un p’tit pas... avec dés accroche-cœur et des castagnettes?
et la p’tite femme est bien jolie, avec ses ch’veux qu’ont l’air d’un’ calotte d’ satin noir!... ça doit embêter m’sieu Carnot!... c’est core d’un plus beau noir qu’sa barbe!... vous trouvez pas, m’sieu l’abbé?
L’abbé . — Vous êtes un insupportable bavard !...
Bob. — Ben, c’est tout d’même vrai que m’sieu Carnot a l’air embêté!... c’est d’ça ou d’aut’chose!... r’gardez-le?... et ces deux pauv’s’petites qui sont là à attendre !... franch’ment, y n’est pas à la hauteur, m’sieu Carnot!
L’abbé . — Enfin !... que voudriez vous qu’il fît?. . .
Bob. — J’vous dis pas qu’y faut qu’y danse un pas!... unp’titpas, avec des accroche-cœur et des castagnettes!... mais enfin, y pourrait tout d’même s’décarcasser un peu plus qu’ça!...
L’abbé. — Mais non...
Bob. — Mais si... m’sieu l’abbé ! on sait p’t’être des nouvelles de la Haute-Cour!...
L’abbé. — Non... on délibère!... les membres de la Haute-Cour ont beaucoup de pièces à lire... des dépositions à étudier mûrement...
Bob. — Une qui doit avoir besoin d’être mûrement étudiée, c’est la déposition du patriote Pressensé... car elle est guère claire, hein ! m’sieu l’abbé, celle-là?...
\ ous voudriez-l’y l’épouser quand elle sera grande, dites, m’sieu l’abbé?...
L'abbé. — Pourquoi dites-vous le ce patriote » Pressensé?...
Bob. — Bédame, j’répète, moi!. .. c’est Q. d’Beaurepaire qui l’dit!,.. Qu’est-c’qu’il a fait, m’sieu l’abbé, m’sieu d1 Pressensé, pour qu’on l’appelle P « patriote »?
L’abbé. — Mais, en vérité, je n’en sais rien !...
Bob. — - Ben, v’s’êtes au moins l’cinquième à qui j’deinande la même chose et qui m’répond qu’y n’sait pas !... Grand-père, p’pa, m’man, not’pion... personne n’sait quel acte d’ patriotisme que c’t’ homme-là a fait ! ... [Silence.) Quel jour pensez-vous qu’y auront fini d’juger, dites, m’sieu l’abbé?...
L’abbé. — Mais on croit que la Haute-Cour n’aura terminé l’examen des pièces que vendredi, et que samedi seulement sera prononcée la condamnation. ,.
Bob, sautant en l'air. • — La condamnation!... Comment!... sérieusement, vous croyez qu’y conr damneraient?. ..
L’abbé. — Mon Dieu... il est évident que le général Boulanger ayant voulu supprimer le Sénat, les sénateurs ne seront pas bienveillants pour. . .
Bob, suffoqué. — Oh !... et c’est ça la justice!.,, et c’est ça ce X ordre établi » qu’vous voulez qu’on respecte?... Ben, m’sieu l’abbé, c’est du propre!... [Un silence.) Voul’vous qu’nous allions voir la peinture, dites, à présent?... là, au moins, on n’entendra
Hein, m’sieu l’abbé, quelle tronche!... c’l’égal!. c’est chiqué! ...
pas geindre les marchands qui s’plaignent qu’les affaires sont arrêtées!... Ici... on n’entend qu’ça !...
L’abbé. — Allons à la peinture!...
Bob. — Mais, m’sieu l’abbé, elle est pas dans la galerie des machines, la peinture !...
L’abbé. — Dirigez-moi? . .. je vous ai dit que je ne sais pas du tout m’orienter dans l’Exposition...
Bob. — Ben ça, c’est joliment vrai!... le v’ià, m’sieu l’abbé, l’palais des Beaux-Arts... (Ils entrent dans les salles du rez-de-chaussée.) T’nez!... ça, c’est « Y Paysan blessé » d’Brouillet... c’est bien, s’pas, m’sieu l’abbé ?...
L’abbé. — C’est très bien.. . seulement je n’aime pas beaucoup les sujets tristes...
Bob. — J’en raffole pas non plus... mais comme sujet triste, j’trouve qu’c’est bien!...
L’abbé. — Je préfère regarder cette jolie petite tille... assise sur une très haute chaise...
Bob. — « L'Enfant rose » d’Aublet qu’c’est!... s’pas, c’est chic?... l’a pas l’air commode, « l'Enfant rosel »... vous voudriez-t’y l’épouser quand elle sera grande, dites, m’sieu l’abbé?...
L’abbé, reprenant machinalement . — On ne dit pas: « Vous voudriez-t’y l’épouser, m’sieu l’abbé?... » On dit : « Voudriez-vous l’épouser, m’sieu l’abbé?... »
Y m’plaît, c’portrail-là!... avec son bon gros cou et sa têle d’gosse!
répétez... [Réfléchissant.) Non... ne répétez pas... c’est inutile !...
Bob. — M’sieu l’abbé, si vous t’nez à voir les chromos de m’sieu Bouguereau, ben, les v’ià !...
L’abbé. — Mais, sans aimer précisément la peinture de Bouguereau, je...
Bob, reprenant. — De mossieu Bouguereau!... M’sieu l’abbé, quand c’est quéqu’un qui peint comme ça, faut toujours dire « mossieu »... Alors, vous disiez?...
L’abbé. — Je disais que je n’aime pas précisément cette peinture, mais que...
Bob. — Vous n’ia détestez pas?... Ben, j’ia déteste, moi!... oh! oui!!! .. B’gardez m’sieu l’abbé... ici, c’est les Cazin... un... deux... trois... quatre... cinq... vlà la « Ville morte » !... c’est c’lui qu’j’aime l’mieux!... avec une p’tite « Madeleine» qui est en haut... v’ià aussi la « Judith »...
L’abbé. — Ou voyez-vous Judith?...
Bob, indiquant du doigt le tableau. — Ben, là !...
L’abbé. — Comment!... Ça?...
Bob, riant. — Oui, ça!... c’est l’cach’nez tricoté qui vous défrise, hein, m’sieu l’abbé?... vous auriez pas cru qu’Judith s’habillait d’jà dans c’temps-là comme les cochers d’fîacre d’maint’nant?...
L’abbé. — En effet, ce costume n’est pas celui
que je me serais plu à rêver pour Judith... Où allezvous, Bob?.. .
Bob. — Je r gardé la p’tite maison au bord d’là mer. . . c’est tout d’même bigrement joli, les Cazin !... vous n’trouvez pas, m’sieu l’abbé? ..
L’abbé, sans enthousiasme. — Mon Dieu... c’est certainement très joli , mais. . .
Bob, interrompant . — Mais v’s’aimez autant les Bouguereau, s’pas?. . c’est bien c’que j’pensais !... T’nez, v’ià Bonnat, à c’t’heure ! ... j’parie qu’vous l’aimez, Bonnat?...
L’abbé. — Je trouve ce portrait du cardinal Lavigerie admirable . . .
Bob. — Pas moi!... j’trouve ça en bois comme tout !... et Ta pourtant un’chic tête, l5 cardinal!... doit êtr’joliment facile à faire!... Ben, c’est pas ça!... Un d’Bonnat qu’est très hurph, par exemple, c’est c’iui d'Jules Ferry!... [Mouvement de F abbé.) Dame!... j’vous dis pas qu’c’est un’ physiomnie sympathique, mais c’est chiqué!... il a d’là patte qu’on dirait un Yollon !... malheur qu’y ait un fond comme ça !.. . un vrai fond Bonnat, pour le coup !...
L’abbé. — Je le trouve affreux, Jules Ferry !...
Bob. — Et moi donc !... M’sieu l’abbé, si vous m’en croyez, nous monterons voir la peinture du
J’suis sûr qu’elle distingue seul’ment pas madame Récamier du général Prim !.
siècle?... c’ t’en haut... dans la gal’rie dTescalier. . . et dans des salles aussi...
L’abbé. — Si vous voulez?...
Bob. — Seul’ment, avant, faut voir les Roll!... c’est superbe, m’sieu l’abbé!... Y sont par ici... dans un’p’tite salle. . . R’gardez « la Femme au taureau »... c’est-ybeau, hein?... et M'sieu Alphand » ?...
L’abbé. — Je préfère monsieur Alphand...
Bob. — Moi, c’quej’aimel’mieux... c’est lafemme vue d’dos... avec un chien noir !... à la bonne heure!... c’est pas anémique, ça?... c’est frais, vivant... et les herbes!... et les taches d’soleilî... [F abbé s'éloigne et va au fond delasalle.) Oui, j’pense bien, v’s’aimez mieux m’sieu Alphand... [Silence.) Youl’vous qu’nous montions là-haut?
L’abbé. — Je vous suis!... [Ils montent au dôme.)
Bob. — M’sieu l’abhé, v’ià d’abord les portraits d’madame Récamier. .. c’luid’Gérard et c’lui David...
L’abbé. — Je préfère celui-ci. [Il montre le portrait de Gérard.)
Bob. — Moi l’autre !... l’est si cocasse, l’autre!... avec son gros cou et sa tête d’ gosse !... et ses p’tits doigts d’pieds tout roulés... et moi, m’sieu l’abbé, qui m’fîgurais qu’madame Récamier, c’t’ait un’dame austère?...
K gardez, m’sieu Tabbé, j’irouve ça superbe!... 1’bonhomme, les cochons, lïond... enfin tout, quoi!...
L’abbé. — Mais madame Récamier était effectivement une femme de mœurs austères...
Bob, — Ben, l’en a pas Fair là, toujours !...
L’abbé. — Ali ! . . . Voici « le Sacre » de David !...
Bob. — Et Lavoisier et sa femme?... ï’nez, m’sieu Fabbé, v’ià un tableau de m’sieu Ingres!...
L’abbé. — Où?...
Bob. — Là!... « Jupiter et Thétis »... Fa F profil grec et l’bras long, hein! Thétis?... M’sieu Fabbé, c’est-y du temps d’Jupiter qu’on avait des pieds comme ça... ou bien du temps de m’sieu Ingres?...
L’abbé. — Des pieds comment?...
Bob. — Ben, tout racornis... j’ai jamais vu d’pieds comme ça!... pourtant j’en vois, des pieds!... quand ça s’rait qu’à la mer!... et ceux que j’vois ont pas des doigts en escargots comme là!... (. Poussant un cri.) Oh!...
L’abbé, sautant en Fair. — Mais, Bob, défaitesvous donc de cette habitude de crier ainsi à tout propos !...
Bob. — M’sieu Fabbé, c’est qu’quand j’vois des choses comme ça, ça m’indigne!.,.
L’abbé. — Quelles choses?...
Bob. — Ben, un’vieille dame qui s’trimbale en s’faisant pousser dans un’p’tite carriole pour rien r’gar-
C’est si tel tellement beau,'» V Averse l
cler!... Y a un pauv'malheureux commissionnaire qui pousse, un larbin qui suit... et j’parie qu’elle saurait seul’ment pas distinguer madame Récamier du général Prim!.,.
L’abbé. — Qu’est-ce que cela vous fait?...
Bob. — Ben, ça m’fait que j’trouve ça grotesque, v’iàtout!... qu’les gens dormiraient aussi bien chez eux sans v’nir encombrer ici... car, regardez-la, m’sieu l’abbé... elle dort, la vieille dame!... ou c’est tout comme!... l’a les yeux fermés !...
L’abbé. — Entrons-nous dans ce beau salon!... [Il indique la grande galerie de la façade .)
Bob. — Sûr qu'nous y entrons... y a les Manet. .. les Puvis d’Cliavannes, les Baudry, les Bastien!... r’gardez, m’sieu l’abbé, v’ià un des Puvis cl’Chavannes qu j’aime l'plus...
L’abbé. — Lequel?...
Bob. — Là. . . dans l’coin. . . « /’ Enfant prodigue »... Voyez-vous sespauv’s petits cli’veux qui frisottent... et Fpaysage !.. et les cochons !... tout d’ailleurs que j’aime là d’dans! .. pas vous, m’sieu l’abbé?...
L’abbé. — Oui... sans doute...
Bob. — Vous dites pas oui d’bon cœur, m’sieu l’abbé !... enfin, chacun son goût, s’pas ?. . . l’tout c’est d mettre la main sur l’bon !...
J’veux la r’voir, la danseuse d’Glairin, m'sieu l'abbé?
L’abbé. — Il fait dans cette salle une chaleur!...
Bob. — Ben, prenons ces salles-ci!... Nous r’ tournons à l’escalier du bout... (L’abbé traverse rapidement les salles sans s’arrêter .) Oh!... m’sieu l’abbé!... voyons?... r’gardez au moins « T Averse » d’Bapin... qu’c’est si tellement beau!... et « la Neige » d’Bapin aussi!... et là!... accroché à la cimaille d’en haut, « les Débris du Maj estas » d’Tatt’grain... c’est core un’chic peinture, allez, ça, m’sieu l’abbé !...
L’abbé, montrant T escalier. — Où mène cet escalier?... à la sculpture?... (Ils descendent .)
Bob. — M’sieu l’abbé... à propos de sculpture... v’savez qu’on a été obligé d’ôter l’buste d’Ferry qui y était?... on l’secouait, on lui tirait l’nez, on lui crachait d’ssus... enfin, y a pas, l’a fallu l’terrer !...
L’abbé, consterné, voyant que Bob remonte F escalier opposé à celui qu’ils viennent de descendre.)
— Eh bien!... où allez-vous donc?...
Bob. — Là... dans la p’tite salle du haut!... rien qu’dans elle !... j’voudrais r’ voir la belle « Danseuse » d’Clairin... qu’est si jolie et qu’a si bien l’air de s’fîche du monde... celle qu’est à la porte du Paradis... v’savez bien, m’sieu l’abbé ?...
L’idée qu’y a des types qu’ont roulé leur bosse avec ça sur l'dos, ça l’fait suer!...
L’abbé, ahuri. — A la porte dü Paradis?...
Bob. — Oui... Priez! la v’ià!... est-elle assez jolie?... c’est-y pas vrai qu’elle a l’air de s’fiche d’vous!...
L’abbé. — Bob, je vous en prie, allons à l’air!... toute cette peinture me miroite devant les yeux et me fatigue terriblement... Bien n’est d’ailleurs plus fatigant à visiter que l’Exposition!...
Bob. — Alors, vous voudriez pas être à la place de m’sieu Carnot?...
L’abbé. — Non, certes!...
Bob. — Et vVêtes pourtant mieux bâti qu’lui pour supporter ça?... (Il rit.) L’pauvre homme!... l’aut’jour avec p’pa j’I’ai vu... y n’en pouvait plus!... c’tait à la guerre... devant les armures!... et y s’épongeait l’front!... Pensez donc, m’sieu l’abbé, rien qu’l’idée qu’y a eu des types qu’ont roulé leur bosse avec un’carapace comme ça sul’dos, ça l’faisait suer !...
L’abbé. — Vous avez une disposition à attaquer toujours le chef de l’État...
Bob. — Pac’que j’dis qu’ça l’fait suer d’voir un’armure?... ça vaut mieux qu’si ça lui donnait l’frisson!... et puis d’abord, j’vois pas pourquoi que j ’l’attaquerais pas, m’sieu Carnot?...
y s’évanouira en inaugurant!... et faudra que l’général Brugère l’rapporle?
L’abbé. — Parce que c’est T type de l’honnête homme et que...
Bob. — Oh! v’savez, l’honnête homme qui laisse faire un tas d’ malhonnêtetés, en tournant l’œil d’I’aut’ côté pour faire c’lui qui n’voit rien!... j’ie gobe pas beaucoup, in'sieu l’abbé!...
L’abbé .# — Mais...
Bob. — J’aime même mieux ceux qui font les malhonnêtetés... eux, au moins, y risquent leur peau! ... ou l’bagne!... tandis quTaul’ risque rien... c’est core moins propre!... [Silence.) Tout ça... çan’m’empêche pas d’plaindre m’sieu Carnot... en détail!... ainsi je l’plains d’inaugurer tant qu’ça... pac’qu’ça doit être sciant... un d’ces jours, y s’évanouira en inaugurant... vous verrez ! On l’mettra dans une p’tite voiture ou bien dans un pousse-pousse... et si c’est à un bout du jardin où y en a pas, ben on prendra un’brouette des jardiniers... et l’général Brugère la poussera...
L’abbé. — Vous supposez toujours des choses ridicules et invraisemblables.
Bob. — Invraisemblables?.. . pas tant qu’ça !... Y’ià la porte Bapp, m'sieu l’abbé... c’est-y par là qu’nous sortons?... ( Reprenant son idée) Y s’évanouira d’une façon ou d’I’aut’, vot’ m’sieu Carnot... y a eu aut’ chose avant, lui, s’pas?... y aura core aut’chose après...
Blaguez pas tant!... Il arrivera, pYêlre plus vile qu’on n’croit!..
L’abbé, descendant les marches de Autre chose!... ( Ironiquement .) Ah!..
Boulanger, sans doute?...
Bob, vexé. — Blaguez pas, allez!., p’t-être plus vite qu’on n’croit, F général