‹ Bob au salon de 1889Chapitre 3 sur 4 · BOB A. U SALON · texte numérisé non relu

BOB A. U SALON

jour me plaît beaucoup... le 1993... cette jeune fille appuyée sur une chaise... en robe gris vert...

L’homme sérieux. — C’est de mademoiselle Marie Naylor...

— C’est original et agréable !...

— Et ça change de l’éternel portrait convenu et banal...

L’oncle Jean. — Superbes, les bœufs de Princeteau !...

— Oui!... c’est ce que j’ai vu de mieux de lui jusqu a présent!... il y a là une puissance, une force admirables...

L’homme sérieux. — Voilà un beau paysage de Quignon... « le Blé noir »...

— C’est vrai... il est très beau!...

lion, en arrêt devant le Rochegrosse. — Ah!... qu’est’ c’qu’ça peut bien être qu’ça ?...

L’abbé. — Je l’ignore complètement. ..

Bob. — Ben, r’gardez dans vot’ catalogue, m'sieu l’abbé!...

L’abbé, lisant . — « Dans un bal donné par la reine » Isabeau, des seigneurs dansèrent déguisés en satyres... » ils se firent coudre dans une toile enduite de poix, sur » quoi fut collée une toison d’étoupes qui les faisaient )> paraître velus comme des ours. Pendant que le roi, » sous ce déguisement, lutine sa jeune tante, la duchesse » de Berry, le duc d’Orléans, son frère, qui avait passé

» la soirée ailleurs, rentre avec le comte de Bar ; ces » malheureux étourdis imaginent, pour faire peur aux » dames, de mettre le feu aux étoupes. Ces étoupes » tenaient à la poix; à l’instant, les satyres flambèrent. » Ils étaient enchaînés l’un à l’autre, la toile était » cousue. Rien ne pouvait les sauver. Ce fut chose hor- » rible de voir courir dans la salle ces flammes vivantes, « hurlantes... Heureusement, la jeune duchesse de » Berry retint le roi, l’empêcha de bouger, le couvrit » de sa robe, de sorte qu’aucune étincelle ne tombât » sur lui. Les autres brûlèrent une demi-heure et » mirent trois jours à mourir.. . » [Il respire.) — Voilà.

Bob, narquois. — C’est déjà fini?. . .

Le grincheux. — Il est abominable, ce tableau!... Et « Vitellius » et « Andr omaque » étaient du même peintre, c’est inouï !...

L’homme sérieux. — Nous entrons dans la salle 15, où il faut admirer d’abord les deux paysages de Pointelin... « le Bief d' Amont » et « la Roche du Loup-Blanc ».

— Tiens !... il y en a un des deux qui est beaucoup plus pâle que d’habitude !...

— Enfin, pâle ou foncé, c’est toujours beau !...

L’homme sérieux. — Voici « Jacob et Rachel » d’Ary

Renan...

— J’aimais mieux « les Bords du Jourdain près de la mer Morte » du dernier Salon...

— Et surtout ce grand portrait de femme d’une si belle allure , d’une coloration étrange... verte et jaune...

Bob. — Oh! H R’gardez m’sieu l’abbé, « /’ Vitriol » d’Pelez!... c’est ça qu’est tapé, hein?... dommage qu’y ait l’pendant... la femme qui coud dans du rose...

Le gommeux, retirant sa canne de sa bouche. — En broyant du noir. . .

— B y a rudement de l’énergie dans la tête de la

vitrioleuse !. . . '

— Oui.., Pelez comprend admirablement les misères, les souffrances, les résignations des humbles, et moi j’aime ça !...

Le gommeux, retirant sa canne de sa bouche . — Moi j’aimais mieux le Bal des habits rouges , de Stewart...

La petite femme dans le train. — Gomme ils sont beaux, les paysages de Petitjean!...

L’homme sérieux. — « La Place de la Vierge », surtout!...

— - L’autre est charmant aussi!...

— Il a joliment du talent, Petitjean!... il comprend surtout, « le village » comme personne avant lui n’a su le comprendre...

— De qui, ce portrait de femme?,..

— Où ça?...

— Ici, sur le pan coupé, le 2194... il est très bien !...

EOB AU SALON

— De Presseq... l’an dernier, il avait aussi un joli portrait de jeune fille...

La dame vieux jeu. — Quel manque de tenue !... comment peut-on se faire peindre ainsi les jambes croisées et les mains dans les poches...

La petite femme dans le train. — Je le trouve au contraire posé d’une façon très amusante, ce portrait !...

Le grincheux, à demi voix. — Comment, vous lui répondez!... je vais voir ça, moi!... ça doit être bon, puisque ça lui déplaît ?...

L’homme sérieux. — C’est le portrait de M*** E. C. de Rixens...

Bob. — Ben, c’est joliment hurph, toujours !. ..

Maman. — Bob... je t’en prie... parle autrement ?...

Bob. — J’tâcherai... ça m’échappe... j’fais pas exprès !...

La jeune fille moderne. — Ah! le joli portrait!... là, cette enfant qui lit couchée sur un tapis... presque dans la pose de la Madeleine du Corrège...

— Elle est charmante, cette fillette !...

L’homme sérieux. — « Lazy » par mademoiselle Thérèse Schwartze...

— Elle a un talent tout à fait vigoureux... pas du tout féminin...

— Et il est pourtant d’une grâce extrême, ce portrait!..

— Ça ressemble à un Velasquez.. .

L’homme sérieux. — Passons à la salle 13... Voici « un Coin cle jardin » de Toudouze...

— C’est joli!... un peu tacheté, un peu papillotant, mais joli tout de même...

L’oncle Jean. — Ah! voilà un portrait amusant!... ici... cette jeune fille en robe de bal, qui relève sa robe sur son bras . . .

L’homme sérieux. — C’est de.Prinet...

Le grincheux. — Encore un jeune qui va joliment bien, celui-là!... il a un talent souple, très personnel... c’est le premier portrait que je vois de lui, et il est tout à fait remarquable !...

— Regardez comme la lumière tombe d’une façon amusante !... et les étoffes, les souliers... comme c'est joliment fait ?...

Le. monsieur 1840. — Eh bien, j’ai beau le regarder, ce portrait, je le trouve affreux !...

Le grincheux, entre ses dents. — Heureusement !...

La dame vieux jeu. — Autrefois on poétisait la pose, on entourait la femme d’accessoires, on l’habillait de couleurs mystérieuses... elle prenait cet air inspiré ou mélancolique qui sied à la femme qui rêve... la tète inclinée, le corps légèrement ployé...

Le grincheux. — Parfaitement !... Eloa tout de suite !...

Son aile était ployée, et sa faible couleur,

De la brume du soir imitait la pâleur !...

ou encore la Sensible Ernesime ... dans ce cas l’accessoire est une guitare...

L’homme sérieux. — Ici, est « la Tentation de saint Antoine » de Quost!...

La dame vieux jeu. — Ah ! ce moine et ces femmes!... fi l’horreur!...

Le grincheux. — Pourquoi « fi l’horreur» ?... Si les femmes étaient des nymphes, ou des figures de convention, comme celles qui dans les tableaux, provoquent habituellement ce pauvre saint Antoine, enfin si elles étaient toutes nues, vous trouveriez ça très convenable... et parce que, ici, au lieu de nymphes décolletées, vous voyez des petites modistes très vêtues, qui cueillent des fleurs bien gentiment, vous criez: fi l’horreur!...

Bob. — Alors, m’sieu l’abbé, c’est ça saint Antoine?...

L’abbé, voulant l’entraîner. — Oui... oui...

Bob. — Et, où donc, m’sieu l’abbé, qu’est la tentation?... vous la voyez, vous, la tentation?... moi pas!... et d’ailleurs même si qu’elle y serait, y la verrait pas, m’sieu l'abbé, puisqu’y s’met la main d’vant l’œil!...

L’abbé, pour dire quelque chose. — En effet, il ne la verrait pas...

Bob. — Ben alors, m’sieu l’abbé, si y la voit pas, y n’lui résiste pas, à la tentation, y l’évite !... c’est pas la même chose!... résister, ça serait lar’garderdans l’blanc d’i’œil et lui dire : « Ya, va, j’te vois!... je m’fiche

bien d’toi!... » Y triche, m’sieu l’abbé, saint Antoine?...

La petite femme dans le train. — J’aime mieux l’autre tableau de Quost... celui où il y a les chèvres...

L’homme sérieux. — C’est « le mur de Roches ( Doubs )».

— C’est très bien !...

L’oncle Jean. — Ah ! sapristi ! voilà qui n’est pas très bien, par exemple !... Voyez-vous cet affreux portrait sur le pan coupé ?. . .

— En robe de tulle bleu à pois... avec une sortie de bal doublée en couleur cuivre ?...

L’homme sérieux. — C’est le portrait de madame la vicomtesse de P***, de Tony Robert-Fleury...

Bob. — A la fête de Neuillv, y a l’enseigne d’là femme silure, qu’c’est tout à fait ça!...

Lily. — Non, c’est pas la femme silure, c’est la géante!... tu sais bien... celle qui dit qu’elle est la personne la mieux faite d T univers sans parler du reste du monde ?...

La petite femme dans le train. — Ah!... deux jolis paysages de Rapin!... Voyez-vous ce petit coin neigeux... là ?.. .

L’homme sérieux. — C’est « le Givre »... l’aulre, c’est « la Prairie à Lavans-Quingey »...

— Je préfère le paysage sans neige... il est très beau!... au dernier Salon, au contraire, je préférais la neige... je l’adore, Rapin !...

Labbé. — Voici un tableau charmant !...

L’homme sérieux. — C’est « /’ Angélus (en Savoie) », de Palézieux.. .

Le grincheux. — Encore un que le curé de Muenier empêchait de dormir!...

Bob. — Cristi!... la laide femme !...

L’homme sérieux. — C’est la « Madeleine » de Tony Robert-Fleury...

— J’aime encore mieux le portrait !...

Bob. — Oui... pac’qu’au moins, l’est habillé, l’portrait !... on n’est pas laid comme ça !... Non, mais m’sieu l’abbé, j’vous en prie, r’gardez moi c’corps en baudruche !... et la couleur !... on dirait qu’elle s’est roulée dans les mûres qui lui poussent sous l’nez !... l’a l’air d’avoir l’rouge, cette femme-là!...

La petite femme dans le train. — Ce qui me frappe surtout, ici comme dans le portrait du même peintre, c’est l’effroyable vulgarité de forme, de couleur et d’exécution... Ah!... voilà de très jolies vaches!...

L’homme sérieux. — C’est « le Troupeau du Mauverand » de Pezant... et voici « Brumaire »du même...

— Came plaît extrêmement!... c’est plein de vérité et de vie...

L’oncle Jean. — Comment trouvez vous ce Tanzi ?...

— J’aime mieux celui du grand salon...

— Moi aussi... celui-ci est miroitant...

La dame vieux jeu. — Voyez ce tableau qui représente la place de la Concorde par la pluie !...

L’homme [sérieux. — C’est « l’Averse » de Smith... c’est très bien!...

La dame vieux jeu. — Oui... mais... pourquoi peindre la pluie ?...

Le grincheux, énervé. — Plutôt que le beau temps !...

La dame vieux jeu. — J’allais le dire..

Le grincheux. — Je le pensais bien!...

L’homme sérieux. — Nous voici revenus au point de départ... il nous faut traverser le grand salon...

La petite femme dans le train, au grincheux. — C’est ici que vous lâchez ?...

Le grincheux. — C’est bien tentant !... d’autre part, si je ne vois pas tout...

— Vous ne pourrez pas tout bêcher?...

— Précisément!...

L’homme sérieux. — Nous commençons par la salle 11.. Voici d’abord « En été » de Roll...

— Ah!... c’est superbe !...

— C’est éclatant, c’est chaud !...

Bor. — Ça sue J ’soleil !...

— Que la jeune fille est jolie !..

Bob. — Moi, j’aime’core mieux la dame qui joue avec l’chien...

— Et le chien, donc ?...

L’homme sérieux. — Et « 1 Enfant et le Taureau », comment les trouvez-vous ?...

— Très beaux aussi !...

La jeune fille ancienne école. — L’enfant est bien laid !...

Le grincheux. — C’est ça qui me plaît !... j’aime les choses vraies, moi !...

La dame vieux jeu. — Cependant, il me semble que, un peu de poésie dans la peinture...

— Jamais Roll n’a fait mieux que cette année !... quel talent puissant et vigoureux !...

— Et délicat aussi !... regardez la tête de la jeune fille?...

L’oncle Jean. — Tenez, voilà encore une bien jolie chose de Prinet... voyez-vous... là?...

L’homme sérieux. — Ça s’appelle « Violoniste » !...

La PETITE FEMME DANS LE TRAIN. Oui, c’est joli !

c’est « vu » d’une façon très particulière, très intéressante... c’est un talent qui est bien lui, sans procéder directement de personne...

L’homme sérieux. — Voici un « Orphelinat bourgeois à Amsterdam » de mademoiselle Thérèse Schwartze...

— Celle qui a fait la fillette qui lit couchée à terre ?. . .

— Parfaitement...

— C’est très bien aussi, mais j’aime mieux l’autre !.. .

Bob. — Oh!... r’gardez, m’sieu l'abbé, l’médecin en tablier blanc. . . là-haut !>. .

L’homme sérieux. — C’est le « Portrait de M. le professeur Cornil » de Jean-Jacques Rousseau...

Bob. — C’est-y sur un vivant ou sur un machabée qu’y va professer, dites, m’sieu l’abbé, c’professeur-là?...

L’oncle Jean. — L’an dernier, Jean-Jacques Rousseau avait un portrait que je préférais à celui-ci...

— Celui-ci est bon aussi, mais il est si haut qu’on ne le voit guère...

Bob. — C’est des seaux pour l’sang, dites m’sieu l’abbé, qui sont pendus ?...

L’homme sérieux. — Nous passons à la salle 9...

La PETITE FEMME DANS LE TRAIN. — • Ah!... les jolis portraits de Raffaëlli ! . . . elles sont gracieuses, ces jeunes filles!,., les blancs sont fins. ..et ce ton bleu de l’hortensia est ravissant !...

L’oncle Jean. — Regardez donc aussi l’autre Raffaëlli . . .

« les Buveurs d’absinthe »... c’est ça qui est beau !...

L’homme sérieux. — Admirez-le « Louis XIV aux dunes » de Tattegrain . . .

— C’est très bien, mais j’aimais beaucoup mieux « les Débris du trois-mâts Majestas »... Ça, par exemple, c’était superbe!...

— Très bien aussi « Les Relevailles » de mademoiselle Rongier!...

Bob. — Voyez-vous la femme, m’sieu l’abbé, qui tient une pincette?... avec une chair qu’a l’air d’un beefsteak...

Le monsieur 1840. — Ça ressemble à la femme de Besnard qui se chauffait... (Le grincheux hausse douloureusement les épaules.)

L’homme sérieux. — « Le Marché aubeurre au Tréport », de Paul Thomas, est un excellent tableau...

Bob, hurlant . — Ah!... l’général, m’sieu l’abbé !... l’général!... et si Assemblant!...

L’homme sérieux. — C’est de Rondel...

L’abbé. — Quel général ?...

Bob. — Dame!... quand on dit l’général... c’est l’général !... y en a qu’un qui compte !...

L’abbé. — Vous voulez parler du général Boulanger?...

Bob , méprisant. — ... Turellement !...

Le grincheux. — Il est très beau, ce portrait du général!... très ressemblant, très bien peint... de plus, il m’apprend l’existence d’un livre que j’ignorais totalement...

— Lequel?...

Le grincheux. — « Le Cheval noir », par M. Joseph Reinach !... plus je regarde ce portrait, plus je le trouve remarquable... il a décidément du talent, Rondel!...

La petite femme dans le train. — Voilà une amusante

petite femme blonde, en gris, sur un fond gris... qui rit... une petite bourriche de pensées jaunes sur les genoux...

L’homme sérieux. — G est de Simmons!.,. les lumières de la tête sont drôles, n’est-ce pas?... Nous pouvons, je crois, passer à la salle 7...

L’oncle Jean. — Yoici de belles vaches. . . sur ce fond de sapins sombres!...

L'homme sérieux. — C’est le « Troupeau de vaches dans les Montagnes du Forest » de Vuillefroy... n’est-ce pas, c’est d’une étonnante intensité de couleur?.. . voyez cette vache, ici, à droite... et les sapins?...

Bob. — Epatants, les sapins!...

— L’eau aussi est belle...

— La tonalité du tableau est si harmonieuse!...

— Moi, j’aime toujours Vuillefroy, mais cette année je l'aime plus que d’habitude!...

La dame vieux jeu. — Oui, sans doute!... seulement, je trouve qu’il peint des animaux trop lourds !... ainsi, c’est très beau, une vache, mais enfin...

Le grincheux, interrompant . — Un chat est plus gracieux?...

La dame vieux jeu. — Evidemment !... j’aime certainement beaucoup Vuillefroy, mais je préfère...

Le grincheux. — Monginot?...

La dame vieux jeu. — Justement!...

Le grincheux. — J’en étais sûr!...

L’oncle Jean. — Ah!... que voilà une délicieuse chose ! . . . ici , ces petites femmes d'une si jolie couleur!... qui vont descendre dans l’eau...

L’hommme sérieux. — C’est « A l’air » de Zorn !

Bob. — C’est joliment bien nommé!... y en a-t’y dTair, y en a-t’y?... Hein, m’sieu l’abbé ?...

Le monsieur 1840. — Jamais je n’ai remarqué, observé, de semblables colorations de chair... jamais, il est vrai, je n’ai vu de baigneuses... clans... ce costume...

La petite femme dans le train. — Eh bien, moi qui vois ça tout le temps au bord de la Seine, je...

Le gommeux, retirant vivement sa canne de sa bouche. — Où voyez vous ça?... Où?... Où?...

— Pas des femmes, naturellement, mais des gamins... eh bien, leurs dos, leurs bras, vus contre l’eau ou sur l’eau, par un jour analogue à celui-ci, font un effet absolument semblable... ont une coloration identique...

— Jamais!...

Le grincheux. — Moi, je dis que ceux qui ne comprennent pas ça, n’ont jamais compris non plus la nature !...

Ni l’air, ni le soleil, ni le parfum indéfinissable et délicieux qui vient d’une fleur, d’une femme, d’une flaque d’eau ou d’un brin d’herbe, et qu’on respire dans ce tableau !...

— Enfin, vous m’avouerez cependant que, dans la nature, le contour d’un corps se détache plus nettement sur le fond que nous ne le voyons se détacher ici ?...

Le grincheux. — Dans l’atelier, sac à papier!... mais pas à l’air !... à l’air, entendez-vous?... le tableau de Zorn s’appelle « A l'air »! ! !

Le monsieur 1840. — Pourtant, je ne comprends pas comment.,.

Le grincheux, horripilé. — Mais ça m’est bien égal, que vous ne compreniez pas !... ça me fait même plaisir... [Entre ses dents.) pour Zorn, surtout!...

L’homme sérieux. — Yoici « Après P averse » de Schryver... c’est très bien, n’est-ce pas?...

La jeune fille ancienne école. — Comme c’est gris !...

La petite femme dans le train. — C’est extrêmement agréable!... très vrai, très vu...

L’homme sérieux. — Nous passons à la salle 5, où nous avons les « Lutteurs » de Yon Stetten...

L’oncle Jean. — La baraque de Marseille!... c’est tout à fait ça !...

Le gommeux, retirant sa canne de sa bouche. — C’est épatant!,..

La dame vieux jeu. — Fi!... c’est dégoûtant, ces corps entrelacés comme des serpents !...

— Il est amusant, ce tableau!..,, vivant, mouvementé... bizarrement éclairé...

— La petite femme qui se lève, pour éviter que la lutte se termine sur ses genoux, est d’un joli mouvement...

Bob. ■ — Et l’iutteur qui r’garde, assis là... au bout?... Est-y assez ça, m’sieu l’abbé?...

L’homme sérieux. — Nous entrons dans la salle 3...

Bob. — L’dépotoir ?...

La petite femme dans le train. — Je ne sais pas pourquoi on appelle ça le dépotoir?... et pourquoi personne ne veut y être placé?... je la trouve très bonne, moi, cette grande salle!...

L’homme sérieux. — Cette année, plusieurs belles choses-y sont placées... Voici « En 1889 » de Van den Bos...

— Ah! bien!... Si c’est ça que vous appelez une belle chose?...

L’homme sérieux. — Je ne dis pas que ce soit une belle chose, mais enfin il y a des qualités qui...

— Moi, je trouve ça affreux!...

— Moi aussi !...

— Pourquoi « En 1889 »?... est-ce que cette structure étrange est la marque de 1889?...

— C’est vrai, il y a le creux de l’estomac... et puis les pieds tout de suite...

Bob. — R’gardez un peu ça, m’sieu l’abbé?... c’est-y beau, dites?...

L’abbé. — Très beau?...

L’homme sérieux. — C’est le triptyque de Uhde « la Nuit sainte »...

— Ah ! que les anges qui chantent sont beaux !...

— Merveilleux !...

— Et les vieux bergers, donc?...

Le gommeux, retirant sa canne de sa bouche . — Comment peut-on prendre plaisir à peindre des bergers... vieux surtout?...

— Il y a, dans Uhde, une sorte de poésie naturaliste qui est très curieuse...

L’homme sérieux. — Yoici « Propagande » de Buland...

— Les têtes sont étonnamment faites. . . très vivantes. . .

— Et les détails?...

— Regardez les diables qui sortent des boîtes... dans la petite armoire du camelot...

L’oncle Jean. — Ah !... voilà un tableau d’Aublet qui me plaît infiniment !...

L’homme sérieux. — C’est F « Intérieur de cordier » au Tréport...

— Comme il y a de l’air et du lointain !...

— Où ça?...

— Par la porte ouverte...

Bob. — C’est rudement chic!... Vous savez bien, m’sieu l’abbé... c’est chez c’peintre-là qu’nous avons

été l’aut jour... voir son exposition... vous vous rappelez les fleurs, s’pas ?...

L'abbé. — Je me rappelle beaucoup de très belles choses.

Bob. — Oh ! si j’vous parlais des fleurs, c’est pasc’qu’elles sont si tellement jolies, qu’vous les avez vousmême r’marquées!... même qu’en sortant vous avez dit à m’man qu’y en avait pas un comme Aublet pour torcher une fleur...

L’abbé, 'protestant . — Permettez, je n’ai pas employé le terme que...

L’homme sérieux. — Je trouve que ce petit tableau est d’une grande finesse d’exécution... Regardez les poutres, les fils...

— Et les lumières bleues sur le métier?... sontelles amusantes?...

Bob. — Et les toiles d’araignées !...

L’homme sérieux. — Nous passons à la salle 4, où nous admirons deux très beaux Lewis-Brown...

L’oncle Jean. — Encore un qui a du talent, Lewis- Brown !...

— Et qui connaît les chevaux, lui, au moins !...

— Comme les paysages sont jolis !...

— Quel vert fin... « distingué »...

— Un vert absolument personnel. . .

— Regardez ce cheval... dans le 395... là... en avant... c’est admirable!...

— Et l’homme?... est-il bien assis?

Le gommeux, retirant sa canne de sa bouche. — C’t’épatant !...

— Jamais personne ne fera les chevaux comme Lewis-Brown!...

Le grincheux. — Un joli portrait de mademoiselle Breslau... là, tenez, le voyez-vous?... elle va joliment bien, mademoiselle Breslau!...

— Comme il est joli de couleur, ce portrait!...

— Et bien peint !. . .

— Regardez cette jacinthe?... est-il possible de trouver une plus grande délicatesse de ton et plus de crânerie dans « le faire » ?...

— Et cette peau de camélia rosé, si bien modelée ?...

Le gommeux, retirant sa canne de sa bouche. — Savoureuse, la peau !...

Le grincheux. — Voici une très jolie chose... perchée au ciel, naturellement!...

L’homme sérieux. — Ce sont les « Petites filles dans un intérieur »... de Blanche...

— C’est charmant!... Je reconnais la petite fille bleue qui est dans le fauteuil., je l’ai vue assise près d’une table, dans un autre tableau à l’exposition des Mirlitons...

Le gommeux. — De l’épatant !...

Le grincheux. — J’aime le talent de Blanche !... mais voilà!... il n’est pas élève de l’atelier sacré... du moins je ne le pense pas...

La jeune fille ancienne école, avec admiration. — Alors, vous reconnaissez de quel atelier on est l’élève comme ça... tout de suite... à la peinture?...

Le grincheux. — Je le reconnais surtout à la place du tableau!... enfin, bien ou mal placé, les petites filles de Blanche sont charmantes !...

La petite femme dans le train. — Ce petit tableau, qui est également mal placé, me parait très bien...

L’homme sérieux. — Oui... c’est F « Atelier de couture » de mademoiselle d’Anethan...

— C’est tout à fait joli !. ..

Bob, en arrêt devant le Bernard. — Mâtin!...

L’abbé. — Taisez-vous donc, Bob!... [Apercevant le tableau.) Ah!...

Bob. — Vous voyez bien?.. Vous avez fait « Ah! » et « ah ! » pour vous, ça dit autant d’épate que « mâtin ! » pour moi...

L’homme sérieux. — C’est la « Sirène » de Besnard...

La petite femme dans le train. — La tête de la femme est bizarre et charmante!... mais j’aimais mieux la petite femme qui se chauffe, et surtout le beau portrait de femme en satin rose, qui passe d’un salon sur une terrasse...

Bob. — Ben, en v’ià deux qui s'embrassent d’bon cœur, au moins!., à la bonne heure !...

L’homme sérieux. — Ce sont « les Amoureux » d’Adolphe Binet... c’est très bien... il y a là beaucoup de talent!... voulez-vous que nous entrions dans la salle 6?... où il faut d’abord voir V « Idylle » de Bonnat...

Le grincheux. — Est-ce bien nécessaire?...

L’homme sérieux. — • Eh bien ! comment trouvez-vous Y « Idylle »?

La petite femme dans le train. — Je la trouve boueuse... et inconvenante !...

— Gomme c’est brutal !...

— Et vieux, vieux, archi vieux !...

La petite femme dans le train. — Voilà un bien joli portrait d’Aublet...

L’homme sérieux. — Portrait de madame E**\

— Comme la tête est intéressante!...

— Moi, j’adore les portraits d’Aublet !...

— Ils sont élégants, mondains et solidement peints!...

— • Regardez donc le velours changeant de la robe?...

— Et les chairs?... Comme le front est joli!...

L’oncle Jean. — Voyez-vous cette femme qui se promène dans un parc avec un grand lévrier ?...

L’homme sérieux. — C’est « Solitude » de Brouillet...

— C’est bien joli !...

— Un brin mélancolique...

— C’est justement ça qui me plaît!...

— J’aime beaucoup ce que fait Brouillet, moi!...

— Il a aussi un beau portrait... là... en robe jaune, avec des bretelles de rubans lilas...

— C’est bien posé et joliment peint...

— D’une grande fraîcheur de coloris...

— U y a aussi un portrait de vieille dame, en noir, les mains croisées...

L’homme sérieux. — C’est de Baschet, c’est très remarquable, il faut le voir avant d’entrer à la salle 8...

Bob. — Oh! m’sieu l’abbé, r’ gardez la bergère!... elle en a, des plumes, et des volants, et des histoires!.., et pas une jolie tournure, toujours!...

L’homme sérieux. • — C’est le « Portrait de madame G. de M*** », par Jean Benner...

Bob. — Cristi! quel paquet! et l’œil qui dit zut à l’autre!... Une drôle d’idée quand on ressemble à ça de s’ faire faire dans c’costume-là !...

L’abbé. — Vous faites des observations inutiles et déplacées...

Bob. — Avec ça, m’sieu l’abbé, qu’sivous étiez tourné comme ça, vous vous feriez faire en bergère !...

L’homme sérieux. — Voici le « Portrait de madame P . G *** », de Carrière...

— Ilest très « immatériel»!...

— Et très joli !...

L’homme sérieux. — Et l’autre tableau de Carrière, « Intimité »?...

— Celui-ci, je le trouve grimacier, tiraillé, et profondément embêtant!...

L’homme sérieux. — Yoici « la Leçon » de M. Bouguereau...

— Un peu courtes, les jambes de la petite fille!...

L’homme sérieux. — Et « Psyché et F Amour' », de

M. Bouguereau déjà nommé?.

— J’ai beau me raisonner, jamais je ne me figurerai l’Amour aussi brun que ça !...

La dame vieux jeu et le monsieur 1840, ensemble. — C’est admirable !...

Bob. — Ah!... le joli paysage... c’est Levallois-Perret, s’pas, m’sieu l’abbé?...

L’homme sérieux. — Oui... c’est de Billotte !...son autre tableau « Un Brouillard d’hiver aux fortifications » est aussi très bien...

L’oncle Jean. — Ici, sur le pan coupé, regardez ce joli petit tableau ensoleillé...

L’homme sérieux. — C’est la « Mosquée Sidi-Abderrhamanà Alger », de Bouchor...

— C’est amusant!... rempli de lumière !...

— Je crois que j’aime encore mieux la mosquée que le paysage normand . . .

li U 13 AU SALON

Le grincheux. — Pas moi!... moi, l’Orient ne m'emballe pas... je déteste le soleil!...

L’homme sérieux. — Entrons à la salle 10... c’est la dernière!....

Le grincheux. — Ouf! ! !

L’homme sérieux. — Yoici d’abord « Jeunesse » de Raphaël Collin... c’est une des meilleures toiles du Salon...

La petite femme dans le train. — Ah ! oui ! c’est joli !.. . Regardez!... c’est la même idée que celle du tableau de Bonnat, et quelle différence!... P un est chaste, tendre, l’autre vulgaire et répugnant!... Et comme c’est riant, et doux, et frais!... comme c’est bien la vraie jeunesse !...

Bon. — Moi j’aime bien la jolie dame qu’est à la f nôtre !... elle est d’Raphaël Collin aussi...

L’homme sérieux. — Ça s’appelle « le Matin »... c’est charmant !...

L’oncle Jean. — Regardez cette jolie petite femme en blanc qui se promène... là-haut, au plafond...

Bob. — Joliment chic, ça !... en v’ià core un tableau où y a d’I’air !...

Le grincheux. — 11 y en a à enrhumer le jury !...

L’homme sérieux. — C’est la « Falaise fleurie » de mademoiselle Abbema... une très jolie chose qui méritait une autre place...

Bob. — La plus jolie fleur, c’est la p’tite femme qui s promène ?... non, mais Test-elle, hein, jolie?...

— C’est frais, gracieux, d’une charmante allure!... comment est-il possible qu’une peinture comme celle-là soit ainsi placée... tandis que des croûtes informes s’étalent aux cimaises?...

Le grincheux. — Dame! . . . quand on ne fait pas partie du bataillon sacré! ! !... Ça vous étonne, c’est pourtant comme ça !.. . Quand vous verrez à la suite du nom d’un exposant « Elève de M. Bourfuereau , Lefebvre ou Tony Robert-Fleury , » soyez sur que la petite machine — si mauvaise, si abominable qu’elle puisse êlre — ne sera pas placée à la cimaise d’en haut, allez !...

Bob. — C'est dégoûtant!...

Le grincheux. — C’est la justice !... cinqou six indépendants, mettez si vous voulez dix, perdus au milieu du jury, ne peuvent pas faire donner des numéros ou des récompenses quand la bande s’y oppose...

La petite femme dans le train. — C’est égal !... il y a de bien jolies eboses au Salon cette année !...

Le grincheux. — Oui... une trentaine de jolies choses !. ..

— Oh!... vous êtes dur!... enfin, si on vous disait de choisir quatre tableaux, lesquels prendriez vous?... Voyons, réfléchissez ?...

Le grincheux. — Ah! pas besoin de réfléchir!... Je

prendrais la « Madone » de Dagnan; « l'Été » de Roll; « les Bair/neuses » de Zorn, et le petit « Intérieur vert » de Lobre...

L’abbé, à Bob. — Et vous Bob?...

Bob. — M’sieu l’abbé?...

L’abbé. — Qu’est-ce que vous choisiriez dans toul le Salon?...

Bob, réfléchissant. — Dans tout l’Salon, m’sieu l’abbé?... [Illuminé.) La dame rose d’Benjamin Constant, que j’choisirais !... moi. j’aime c’qui m’rince l’œil!... pas vous, dites, m’sieu l’abbé?...

L’abbé. —

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