A M. HENRI LAROCHELLE
Je suis heureux d'inscrire votre nom ici, mon cher Larochelle,carc'esl à vous que jedois ia mise en scène des Ingrats, et ce n’était point la partie la moins réussie de cette co* médie légère comme son nom primitif et dont un titre nouveau avait fait malgré moi une étude un peu sombre.
Vous êtes de ceut qui connaissent le mieui cet art diffîkilo ôl âüirdnt de ià si^no. Ârliste, vdds ddnriéi la vie aux ()ersonnégcs. Dirbcleur, vdus laites agir tivec goût les gens yj[ui causent dans un salon, comme déns les ïüütHes, ou ceux t]ui traversent la Savane, comme déns Le ToUr du Monde. Un vous a toujours applaiidi doublemënt.
b’ëst (iourc^udi je vdus remercie deux fois, comme artiste bt comme ami, de votre cordial empressement et de votre aimable concours.
Dévouement et aETcction,
Jules CLARETIE.
1 ATI il 1875.
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PRÉFACE
La pièce que voici a été beaucoup trop louée par les esprits bienveillants, beaucoup trop attaquée par ceux qui demandaient à l’auteur plus qu’il ne voulait donner. ^
Dans son idée, ce n’était là qu’un essai, une façon de tâter le terrain et de placer ses batteries avant des combats futurs. On y a cherché ce qu’un titre trop ambitieux pouvait faire espérer et l’auteur tient à déclarer qu’il n’âvait pas la prétention de promettre tant que cela. L’enseigne de l’auberge était grosse, mais le répas apprêté ne voulait rien être qu’un fru- ‘ gai goûter.
11 y a dans ces quatre actes deux parties distinctes, un drame et une comédie. C’est la comédie seule qui nous avait tenté lorsque l'idée nous vint de l’écrire.
Cela s’appelait le Lest. Il s’agissait de fustiger, mais légèrement et comme en passant, ceux que l‘on a
II PftifAC*
appeléô un jour les tlaireurs de vent, ceux qui, ’ pour
s’élever plus haut d'un échelon, jettent à travers
l’espacé leurs amitiés et leurs souvenirs, comme
l’aéronaute jette son lest pour faire monter le ballon
qui l’emporte. Pendant que nous écrivions les scènes
de la comédie, Laferrière — un grand artiste doublé
d’un honnête homme — vint nous demander s’il n’y
avait pas dans la F<iè'ce füture un rôle p'oiir ldi; Il n’y
en avait pas; La pièce, je le répète, était une coniédie;
Mais l’idée noüâ vint alors, d’introduire pour l’artisté^ dans cette action fcomiqùe, un persdnnage Sérieux,' incarnant l’honneur et le dévoUeinent, inis en opposition avec l’ingratitude et la légèreté de cœur des autres personnages. De là, le drame intervenant dans la comédie. Il en est résulté que les deux éléments de la pièce sont plutôt parallèles que fondus enseiri-
ble, et la pièce changeant de titre et deteriant les «
Ingrats, l’intérêt du public, au lieu de se porter sur l’idée primitive du Lest , s’est tourné du côté du drame, de cette lutte entre le père sàcriüé et le fils oublieux, et lui a demandé, je le répète, plus que l’auteur ne voulait lui donner.
Il ne faut, on le voit, jamais modifier un titre lorsqu’il correspond à une idée première. Le Lest
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était énigmatique peut-être, mais il n’était pas du moins aussi lourd à poi’ter que ce magniÜque et sombre litre: Les Ingrats. — Nous eussions voulu mettre en scène les Ingrats que nous nous y serions certes pris autrement. — > Tel qu’il est, ce dernier titre a du moins, pour le public, le mérite de représenter une idée claire, nette, absolue. Voilà bien pourquoi on nous a conseillé de le substituer au preiifier titre, que nous avons toujours regretté et que nous regrettons parce qu’il était moins prétentieu.\.
Que«i l’on nous demandait quelle est notre opinion sur la pièce, nous le ferions volontiers, et ce ne serait pœ la première fois qu’on verrait un critique tendre son bras gauche au scalpel de sa main droite. Gérard de Nerval a rendu compte de son drame Léo Burckkardt, Théophile Gautier a certainement parlé lui-même de sa Juive de Constantine, Jules Janin s’amusa, un jour, à analyser son Ane Mort, à projtos d’unepièce que la Gaîté avait tirée de ce roman célèbre. M. Cadol a fait de la critique, comme Amédée Rolland à qui l’on fit souvent expier, sur la scène, SOS franchises de journaliste. Ce loyal et véritable écrivain, qui vient de mourir après quarante ans de travaux, Amédée Achard, tint à la fois, comme Paul
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Foucher, la plume de l’écrivain de théâtre et ce qu’on est convenu d’appeler le fouet de la critique.
Mais non, je laisserai au public le soin de juger la pièce nouvelle. Elle se présente à lui franchement, en honnête fille qu’elle est. Point de combinaisons étranges, point d’habiletés préparées, la plus simple des actions et le plus moral des langages. Eh bien, oui, je l’avoue, c’est une pièce morale. Nous savons aussi bien que personne tout ce qui lui manque ; mais nous sommes heureux d’avoir entendu applaudir ce qu’il y a. « Je ne sais, écrivait Denis Diderot, au lendemain de la représentation du Fils de Famille, je ne sais quelle opinion le public prendra de mon talent dramatique, et je ne m’en soucie guère (moi, je m’en soucie, je l’avoue) mais je voulais qu’on vît un homme qui portait au fond de son cœur l’image de la vertu et le sentiment de j l’humanité profondément gravé. Et on l’a vu ! »
*Gel homme, c’est Laferrière qui le représente. Il faut connaître les fièvres, les hésitations, et avec cela la bravoure et la foi d’un tel artiste pour comprendre avec qu’elle anxiété cependant résolue ce comédien de la grande race, qui a incarné Antony, c’estr-à-dire la fougue et la passion, s’est décidé à se présenter
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devant le public, sous tes traits du oommaadant Herhaut, qui doit être froid comme le devoir. Laferrière est dans ce ilêle magnifique d’attitude, de correction et d’autorité. L’auteur tient à lui exprimer tout haut sa reconnaissanoe.
Je n’oublierai jamais que Laferrière a consenti, pour cette pièce, à poser sur son front des cheveux blancs que l’âge n’y a pas mis et qu’il a combattu, le premier soir, en artiste et en soldat.
— t Je vous ai donnédinq ans de ma vie ! » nous disait-il, brisé, le soir de la première représentation.
Toute celte troupe de Cluny a d’ailleurs donné avec une foi complète dans ses lôles et un véritable dévouement. C’est plaisir dè voir, les soirs de première représentation, les acteurs convaincus relever le front et entrer hardiment en scène comme ils iraient au feu. L’auteur, lui, livre bien son nom au public, mais blotti derrière un portant, il peut encore dissimuler sa personne. Mais le comédien ! 11 faut qu’il entre en scène, il faut qu’il aille, coûte que coûte, au devant de cotte salle, qui est là, haletante, ou impassible, semblable à l’assemblée du cirque de-
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vaut laquelle tombaient autrefois les gladiateurs.
Mes gladiateurs ne sont point tombés. M. Paul Esquier a enfoncé plus avant, ce soir là, les éperons que la soirée de VIdole lui avait fait gagner. M. Péricaud a retrouvé son succès de la Famille en 1870-1871. C’est un artiste qui connaît le théâtre pour s’y faire doublement applaudir, et comme comédien et comme auteur. M. Mondet est amusant, hardi, tout en dehors. Il a fait rire chaque soir dans ce rôle de bourgeois hargneux. M. Bernés, classé par la critique dans l’emploi des « gandins, » a montré qu’il pouvait murmurer une déclaration d’amour aussi joliment qu’il peut lancer un mut ou une plaisanterie. M. Bourgeotte, élégant,' très chercheur, plein de zèle et de feu sacré, se fera certainement sa place. Ce n’est pas la première fois que le public le remarque et qu’il l’applaudit.
Les comédiennes ont eu le même dévouement.
M“* Larmet, qui joua VAHme, au Vaudeville, voix charmante, harmonieuse, talent très-réel et trèssympathique, sait se plier avec succès aux élégances de la comédie, après s’être livrée aux emportements du drame. Fanfan Benoiton — non, — Mlle Camille Schetler avec ses quinze ans et demi , son
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inexpérience pleine d’audace et son intelligence étonnante, est un vrai tempérament dramatique. Quant à M”® Raynard, tout le monde s’est accordé à la trouver excellente. Et nous lui donnions un rôle sentimental, à cette rieuse enfant, dont le geste franc et l’allure joyeuse nous promettent une soubrette de Molière !
Pour en revenir à la pièce même, je répéterai une troisième fois que nous n’avions pas eu, en l’écrivant, la prétention de faire l’œuvre qu’on attendait du titre, mais simplement une amusante esquisse, — une esquise, pas autre chose, — preste et railleuse, comme son étiquette primitive.
On a, à propos des ingrats parlé du Roi Lear, de Timcn d'Athènes, du Père Goiiot, de Shakespeare et de Balzac ! Pauvre de moi ! Nous voulions simplement donner la volée à quelques guêpes ; nous n’avions pus la prétention de faire rugir les lions !
LES INGRATS