HÉRBAÜT, LA CO.V1TESSE
LA COMTESSE
Vous avez peut-être tort, mon cher Herbaut, de ne pas accepter une proposition qui n’avait rien que de flatteur.
HERBAUT
C’est possible. Mais je tiens à mon indépendance ; puis la solitude vous devient chère, à la longue : on s’habitue à tout, môme à penser, et à penser tristementl
Ll'8 INGIIATS
LA COMTESSK.
C’est vrai, mon pauvre ami, je m’aperçois, à vous écouler, je vois, à regarder votre visage, qu’il y a en vous comme une corde brisée, une douleur cachée, une plaie secrète.
HERBAGT.
Mon secret est bien simple et bien banal. Tenez, je suis une de ces pincées de lest dont je parlais tout à l’heure... quelque chose d'utile hier, de dédaigné aujourd’hui... On parle de l’oubli des morts! Je ne sais rien de plus triste que l’oubli des vivants I
LA COMTESSE
Les vivants?
HERBACT.
Se sentir indifférent à l’être qu’on a aimé, adoré, pour lequel on a tout donné, le sang de ses veines, le pain de sa bouche; savoir qu’on n’est pas compris, qu’on est méconnu, que le bailemeol de votre cœur ne correspond plus au battement de celui qui autrefois était tout pour vous, c’est le plus atroce, c’est le plus déchirant des supplices! Certes je ne voudrais pas mourir inutile, mais l’homme qui me brûlerait la cervelle serait comme le bienfaiteur qui apporte la grâce du condamné.
LA COMTESSE
Mon pauvre commandant! vos paroles m’entrent au cœur plus que vous ne croyez peut-être ! Vous avez raison de dire que l’oubli des vivants et l’indifférence de ceux qu’on a aimés sont les deux maux les plus cruels. Vous, ce que souffre un homme, vous le savez, mais il y a pour les femmes d’autres déceptions aussi profondes et aussi amères!... Mais que vais-je dire là? Étrange façon de vous consoler! Et pourquoi se plaindre? Il est écrit que le dévouement s’expie comme s’il était une faute.
HERBACT.
Ëh! bien, femme déçue, vous pouvez tendre la main au père navré !
LES INGUATS
LA COMTESSE
Quoi! ce fils pour lequel vous avez lutté si longtemps, si noblement?
HERBADT.
Lorsqu’il a eu vingt ans, j’ai partagé avec lui le peu de fortune que j'avais et lui ai dit ; Prends, travaille, lutte, je ne te demande rien que de m’aimer et d'étre un honnête homme.
LA COMTESSE
Vous a-t-il donc, comme on a me l’a dit, abandonné? Où est-ilî
HERBAUT
Lui?... 11 est à Paris, lancé dans un monde qui n’est pas le mien, riche en apparence, plus séparé de moi par son existence d’aventure qu’il ne le serait par un gouffre.
LA COMTESSE
Quoi! jamais?
HERBAUT
Le hasard seul me le fait revoir. L’autre jour, je l’ai aperçu, étendu dans sa voiture, l’air à la fois sombre et altier. J’ai détourné les yeux! 11 m'a semblé que ce n’était pas lui qui passait mais le spectre d’une affection morte !