SCÈNE VIII
Les Mêmes, François, le commandant HERBAUT.
FRANÇOIS
Monsieur le commendant Herbaut.
LETOURNEÜR, ic lerant.
Tant mieux I
HERBA UT, apercerant ia comtesse.
Pardon... suis-je importun?
LETOURNEUH.
Vous, commandant, au contraire I donnez- vous la peine d’entrer. '
LA COMTESSE
Moucher commandant!
HERBAUT
La Comtesse de Rigny 1
LETOURNEUR
Le commandant a bien voulu se rendre à mon invitation. Il s’agit d'une alfaire qui nous intéresse tous... nous pou» vons donc la traiter ici. . .
LA COMTESSE
D’autant plus que, pour moi, le commandant est un vieil ami et un de ces amis rares et sûrs pour lesquels l’estime qu’on leur garde vient d’une sorte de vénération.
HERBAUT
Je reconnais bien là votre indulgence accoutumée, madame, et je regrette que mon dévouement pour vous ait été vain jusqu’à présent.
LA COMTESSE
' Tenez, Paturel, voilà encore un homme qui pourrait se plaindre de la nature humaine^ car je ne sais combien d’in> grats, puisque vous en parliez, il a faits autour de lui.
HERBAUT
Je vous prie, madame, de n’en rien dire.
LA COMTESSE
Que vous priiez, ou non, mon cher commandant, je tiens à faire savoir que je suis de vos amies, car j’en suis trèsfièrel
HERBAUT
J’aurais plutôt à m’enorgueillir d’être resté parmi les vôtres t
LA COMTESSE
Vous n’aimez pas l’injustice, Paturel?
LES inORATS
PATDRBL.
Je la foule au pieds !
LA COMTESSE
£hl bien, demandez au commandant ce qu’il en a rencontré dans sa vie 1
HERBAUT
Ce serait refaire la banale histoire de ce Monsieur Tout le Monde, dont parlait Voltaire.
Je me rappelle cette fameuse mise en batterie de vos quatre pièces, lorsque vous étiez capitaine d’artillerie en Algérie, à Zaatcha... Votre intervention dégage un bataillon de chasseurs à pied assez mal engagé... vos boulets font brèche dans les murailles arabes... les chasseurs s’élancent, — le faubourg est enlevé.... Et on porte à l’ordre du jour le chef de bataillon, bientôt nommé colonel, dont, sans vous, tous les hommes à la fois eussent été faits prisonniers!
HERBAUT
Je n’ai jamais fait mon devoir pour qu’on parlât de moi I
LETOURNEUR
Je lui donnerais la signature sociale, moi, à cet homme là!
LA COMTESSE
Et quelle existence ensuite, lorsque vous avez cru devoir quitter l'armée! J’apprenais que le commandant Herbaut donnait des leçons de mathématiques, menait sans regrets la vie sévère et monotone du professeur.
HERBAUT
J’instruisais les enfants, cela valait bien autant que de canonner les hommes!
LA COMTESSE
Puis, je vous avais perdu de vue... Depuis dix ans au moins je n’avais pas entendu parler de vous, lorsque cette horrible guerre survenant, j’ai appris que vous aviez redemandé du service en stipulant que vous ne vouliez accepter aucun grade au-dessus du vôtre,
LES IHGRATS
HERBAVT.
J’avais le coup d’œil moins sûr qu’auparavant, je ne pouvais exiger qu’on me donnât de l’avancement.
PATUHBL, à part.
Mais c’est un homme antique!
LE TOURNEUR, haut.
Ah ! commandant, si nous avions en beaucoup d’hommes comme vous 1
HERBAUT
Il y en avait beaucoup, monsieur, mais il est des heures où le courage ne suffit pas, il faut encore la fortune I
PATUREL
Vous devez avoir gardé bien des infirmités de ces rudes nuits de campagne ?
HERBAUT
Non. Je n’ai pas à me plaindre.
PATUREL
Moi, j’y ai attrapé une gastrite !
LETOURNEUR
Vous?,
PATUREL
Je ne digère plus... mais plus du tout.
Les nuits au rempart ? Le pain noir du siège?
PATUREL
Non... non... mais vous savez à Bruxelles, loin de tous, n’ayant rien à faire, nous passions notre temps à table... Oh! ce que j’ai absorbé d’huîtres d’Ostende !... Je me suis perdu l’estomac!
HERBAUT
Cela vous sera compté, monsieur !
LETOURNEUR
Une campagne, une gastralgie!
LA COMTESSE
Bref, mon cher Letourueur, si je connais un homme qui ait à se plaindre du sort, c’est le commandant Herbaut et je
LES INGRATS
n’ai jamais entendu dire qu’il ait proféré la moindre plainte et laissé paraître la moindre amertume I
HERBAUT
A quoi bon ? Je ne crois pas qu’il faille demander à la vie autre chose que ce qu’elle peut donner. Tout homme qui accuse les autres d’ingratitude laisse voir qu’il avait compté sur leur reconnaissance et par cela môme n’est pas digne de la mériter. Il en est de chaque créature humaine comme de ces aéronautes qui ont soif de s’élever sans cesse I Pour monter plus haut encore, plus haut toujours, ils emportent avec eux des sacs de lest qu’ils jettent au vent sans se soucier de cette misérable poussière qui cependant leur permet d’atteindre une hauteur nouvelle. Ce que le lest devient, peu leur importe. Poudre impalpable emportée dans l’infini, ou pincée de terre que l’eau du ciel délayera en boue, qu’est-ce que cela fait?... Le lest n’est plus utile : le ballon monte ! Est-ca que l’ambitieux se soucie du premier échelon de sa puissance? Est-ce que l’aifamé de plaisir s’inquiète de la première victime de son amour ? Est-ce que l’enfant devine les premiers tourments, les premiers sacrifices, de ceux qui lui ont donné la vie ? Ils jettent leur lest, ces aéronautes humains^ toujours altérés d’air nouveau, de sensations inconnues, de découvertes éternelles et qui souvent, pour avoir voulu monter trop haut dans l’éther retombent tragiquement et meurent broyés sur quelque roc ou étouffés dans la vase de quelque marécage! Seulement je préfère le lest oublié aux ingrats triomphants !
LA COMTESSE
Âhl que je vous reconnais bien là, mon cher commandant, soldat d’une seule consigne: le devoir !
HERBAUT, fait passer la comleteeao canapé.
Comtesse...
LETOÜRNEÜR.
Aussi bien, commandant, est-ce un poste important que je vous demande, certain qu’il sera bien gardé, de venir occuper chez moi !
LES IMGRATS . 33
IIERRAIIT.
Un poste?...
LETOURNEUR, s’ar.sied.
Mon cher commandant, nous nous connaissons depuis trop longtemps pour que je n’aie point pensé à vous plus d’une fois lorsque je gémissais sur la difficulté qu’oa éprouve à trouver quelqu’un qui soit, daus la maison, un autre vous môme... une sorte d’ami à qui on puise confier... {Bas k Patarel.) Le diable d’homme! il m’enbarrasso ! Je ne peux pas lui dire do but en blanc que je veux le prendre pour surveiller mes commis I
PAT CR EL, même jen.
Ce n’est pourtant pas bien difficile I
LETODRNBUR.
En un mot, commandant, si vous acceptiez de collaborer... une maison de banque, c’est une autre espèce de caserne... de... Enfin, bref, je voulais vous proposer d’entrer, je ne dis pas chez moi, mais avec moi, avec les fonctions qne vous caractériserez comme il vous plaira et les appointements que vous fixerez vous môme.
HERBAUT
Je comprends très-bien, cher monsieur, et je vous remercie.
LETOURNBDR.
Vous acceptez ?
IIERBAUT, 86 lerant.
Je ne puis accepter.
LETOURNEÜR.
Et pourquoi?
HERBAUT
Ma situation de fortune est médiocre, asssurément, mais je ne redoute point la pauvreté. — Je vis humblement, ce qui me permet de vivre dignement. Je pouvais, ayant porté l’épaulette et portant la croix, devenir professeur ; je ne saurais — sans aucun dédain pour une profession que je respecte —
LES INGRATS
accepter une fonction où ce serait moins l’homme que le titre qui recevrait une rétribution.
LETOURNEUR
Mais ce n’est pas seulement au commandant, c’est, à l’homme d’honneur....
HERBAÜT.
Que voulez-vous? Je suis d’un autre temps peut-être, et de cet honneur-là je ne voudrais pas me faire des rentes. Je suis prêt à mourir pour lui, je ne suis pas disposé à en yivre.
PATUREL, à la comtesse.
Il y a des honnêtes gens qui feraient détester l’honnêteté.
LA COMTESSE
' Us sont là pour faire contre-poids à ceux qui font aimer le vicel
LETOURNEÜR.
Commandant, n’en parlons plus... Seulement, si jamais par hasard, la réflexion...
HERBAÜT.
C’est tout réfléchi.
Si j’étais un égoîslo, je souhaiterais que la nécessité — qui fait sortir le loup du bois — vous forçât quelque jour,...
IIKRRAUT,
A modifier ma résolution ? Si j'en arrivais là, j’irais m’enterrer au fond de ma province et vous n’onlendriez plus parler de moi.
LETOURNEUR
On ne sait comment vous prendre! Vous êtes donc misanthrope?
LA COMTESSE
Ce ne serait pas un défaut.
HERBAÜT.
La misanthropie est toujours née d’une déception... Mais il y a assez d’honnêteté dans le monde pour qu’on se dévoue encore pour l’humanité.
LES INGRATS
PATUREL
Eh! quel entêtement! Commencez donc par vous!
HERBAUT
Moi?.,, j’ai Gni. (Ud domestîqae entra et tend nna carte à Letoarnenr.)
LETODRNEOR, lisant.
La personne que j’attendais ! (An domestique.) Faites entrer dans le salon.
PATUREL
Qui est là ?
LBTOORNEUR.
L’ami du ministre?
PATUREL
L’ami du ministre! Pouvez-vous me présenter ?
LRTOURNEU R.
Parbleu I Vous ne connaissez que lui: M. le baron de Bersac !
LA COMTESSE
Henri, ici! dans cette maison! Que vient-il faire ?
LBTOURNEUR, an commandant.
Toujours tout à vous, commandant, et de tout cœur. Venez, Pâture!, (il sort arec Paturel.)