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Bocage

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Il est impossible d'écrire l'histoire littéraire et politique de ces trente dernières années sans consacrer quelques pages à l'un de nos plus fiers démocrates, au chaleureux interprète du drame moderne, à l'illustre citoyen qui a pris le romantisme et la République sous son patronage, et qui ne désespère pas encore, à

l'heure où nous écrivons, d'être élevé quelque jour au rang de premier consul.

Pierre-Marfinien Bocage-Tousez 1 est né à Rouen en 1805.

Simples cardeurs de laine, ses parents ne purent lui donner aucune espèce d'éducation. Notre héros, à l'âge de treize ans, ne savait ni lire ni écrire; seulement il avait retenu le nom des lettres et leur forme en les étudiant sur l'enseigne des boutiques ou sur Técriteau des rues.

11 finit par les assembler de lui-même et par apprendre à écrire sans maître.

Voici comment et en quelle occasion.

Forcé de travailler dans une fabrique à une époque de l'adolescence où le man-

1 Tousez est le nom de sa mère.

que d'air, la fatigue et surtout la mauvaise nourriture produisent des résultats si déplorables, Pierre-Martinien fut attaqué d'une fièvre cérébrale et resta pendant trois semaines entre la vie et la mort.

Ses parents, qui ne pouvaient perdre une seule journée, sous peine de tomber dans une détresse profonde, le confièrent à la garde d'un de ses frères, beaucoup plus jeune que lui.

Ce dernier fit boire de la tisane au malade, et chercha d'abord à le distraire en lui montrant les images d'un livre prêté par une voisine.

Mais, quand on eut examiné ces gravures à cinq ou six reprises différentes, elles n'offrirent plus le moindre charme.

Notre petit infirmier courut jouer aux billes ou à la marelle, laissant son frère en compagnie du volume et de la fièvre.

Resté seul, et feuilletant de ses doigts amaigris cet ouvrage, qui n'était rien autre que Y Ami des enfants d'Arnauld Berquin, le jeune malade étudia pour la première fois sur les pages d'un livre les caractères alphabétiques.

Un prodigieux travail s'accomplit dans ce cerveau surexcité par un mal aigu.

Pierre-Martinien Bocage assembla les syllabes, épela les mots, déchiffra successivement les phrases, et sut lire au bout de la journée.

Quand sa mère rentra de la manufacture, elle le trouva dans un état de délire affreux. 11 avait la tête brûlante; sou œil

injecté de sang paraissait vouloir sortir de l'orbite.

La pauvre femme crut son enfant perdu.

Mais, par une chance extraordinaire, cette tension d'esprit, qui devait accroître le mal, fit naître une crise favorable.

Le lendemain, Pierre était sauvé.

Dieu, — pardon, nous allions dire un blasphème! — le diable ne permit pas qu'Alexandre Dumas, chez lequel se développaient, vers la même époque, les premiers instincts littéraires, fût privé du seul homme capable de comprendre Antony et de représenter dignement ce héros de la lubricité fougueuse et de la passion frénétique.

A partir de sa convalescence, Pierre

eut un profond mépris pour les jeux de son âge.

Il devint sombre et taciturne.

Son âme était dévorée d'un immense besoin de lecture. Après avoir cardé delà laine pendant douze heures, il en prenait régulièrement cinq par nuit sur son sommeil pour lire tous les livres et copier tous les manuscrits qui lui tombaient sous la main.

Ce fut ainsi qu'il se passa de maître d'écriture.

Un vieux bouquiniste du faubourg de Martin ville, ami de son père, lui prêta tout son étalage.

— Ne te gêne pas, Pierrot, lui disaitil, prends à même! Je ne veux rien gagner avec toi, qui es mon filleul. Seule-

ment veille à la marchandise. Une tranche salie, un feuillet déchiré, me feraient perdre cinquante pour cent.

— Je ne veux rien pour rien, dit notre héros, déjà pourvu de ce magnifique orgueil que nous verrons chaque jour s'accroître.

— Pourquoi cela ? dit le parrain bouquiniste.

— J'ai mes raisons, répondit le filleul. Si je suis un jour quelque chose, je ne veux le devoir à personne qu'à moi. Votre vue s'affaiblit par l'âge, et je puis vous être utile en écrivant les titres sur la couverture des livres que vous rhabillez à neuf. De cette façon, nous serons quittes.

— Soit; comme tu voudras, Pierrot, dit le vieux Normand .

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Ce marché conclu, Bocage se mit à lire le Traité des lois ecclésiastiques du jésuite espagnol François Suarès, la Nef des dames vertueuses de Symphorien Champier, YHistoire des causes premières de l'abbé Charles le Batteux, et une foule d'autres ouvrages aussi intéressants.

Puis, un beau jour, il tombe sur le répertoire de la Comédie-Française.

Le premier volume qu'il ouvre agrandit les perspectives de son intelligence et lui révèle tout un monde.

11 débute par la lecture d'une char mante pièce de Marivaux, les Acteurs de bonne foi, petit chef-d'œuvre dramatique, étincelant de verve, que messieurs les comédiens ordinaires de l'Empereur se-

rafent bien avisés de reprendre, car il n'a pas été joné depuis environ cent ans.

On le devine, ceci fixa la vocation de Bocage.

Marivaux, père d'Àntony... 0 fortune!

voilà de tes coups.

En moins de six semaines, Pierre-Martinien connut tout le vieux répertoire.

Une sorte de fiât lux éclaira le chaos de ses lectures; il choisit dès lors ses ouvrages, apportant de Tordre et de la méthode dans son éducation de hasard, et s'imposant chaque jour une tache qu'il remplissait avec ardeur.

Pour se reposer de l'étude des œuvres dramatiques, il lisait de temps à autre quelques chapitres de roman.

Ce fut ainsi qu'il lia connaissance avec

Gil Blas, Tom Jones, Clarisse Harlowe et don Quichotte.

Le héros de Cervantes, ce fou doublé de sagesse, eut toute la sympathie du jeune Bocage, et de la sympathie à l'imitation la distance est courte. Voilà sans contredit l'origine de l'héroïsme burlesque et des innocentes allures de pourfendeur qui sont les principaux traits du caractère de l'homme que nous avons à peindre.

Bien que pourvu d'une dose d'ignorance assez forte encore, Bocage était infiniment plus versé dans la littérature théâtrale que la plupart des Français majeurs de son époque.

Jamais il n'était entré dans une salle de spectacle.

Aux foires de Darnetal, il avait bien vu

ça et là quelques parades de saltimbanques. Leurs grossiers lazzi, leurs gestes avinés et leur dialogue saugrenu ne pouvaient lui donner de l'art dramatique, vers lequel continuaient de l'entraîner toutes ses prédilections, qu'une idée fort incomplète. Ses chers bouquins n'avaient pas manqué de lui dire qu'il existait une autre comédie tout à la fois noble et familière, où la délicatesse et la gaieté se mariaient dans un aimable accord.

Mais sa mère, pieuse et digne femme, le suppliait de ne jamais franchir le seuil d'un théâtre, disant, non sans quelque apparence de vérité, que, dans ce séjour des mondains plaisirs, le démon régnait en maître et tendait ses pièges à l'innocence.

Or, à l'étalage de son bouquiniste,

Pierre-Martini en venait de découvrir quinze tomes dépareillés des œuvres de M. de Voltaire.

Lecture faite de ces volumes, il taxa de radoteries superstitieuses les observations maternelles, et prit résolûment, pour ses cinq sous, une place de paradis au grand théâtre.

On annonçait sur l'affiche les Ruines de Babylone, drame de Guilbert de Pixérécourt, qui avait fait fureur à Paris Tannée précédente.

Bocage ouvre tous ses yeux et toutes ses oreilles.

Mais, dès la première scène, il regrette les saltimbanques de la foire. La déclamation ampoulée des acteurs, le style

creux et flasque du dramaturge, lui causent une fatigue mêlée de dégoût.

— Ma foi, le sort en est jeté! dit-il à son jeune frère, en regagnant, après la représentation, le petit galetas où ils couchaient ensemble, sous les toits : je parsdemain pour Paris. Là seulement on trouve de bonnes pièces et de bons acteurs.

11 y avait beaucoup d'entêtement dan& sa nature et une promptitude extrême à exécuter les résolutions prises.

En vain sa mère déclare que Paris est une ville d'impiété, où l'on court grand risque de perdre ses croyances. Bocage,, l'esprit encore imbu de la lecture des- Lettres philosophiques, lui insinue que la* religion chrétienne pourrait bien n'être

qu'une sottise, et la pauvre femme à ces raisonnements sacrilèges ne sait répondre que par des pleurs.

— Mais, dit-elle, si tu tombes dans le besoin?

— Bah! je ferai fortune!

— Voilà ce que disait ton père, il y a deux ans, lorsqu'il nous a quittés luimême pour aller à Paris...

— Exercer l'état de tonnelier, mauvaise affaire !

— A s- tu donc une meilleure profession?

— Oui, je serai comédien.

— Jésus! c'en est fait de toi, malheureux enfant!

Les sanglots redoublent.

Pierre l'embrasse, la console, réussit à

force de caresses à obtenir une faible somme nécessaire à ses frais de route, et se dirige pédestrement vers la grande ville, cbaussé d'une paire de sabots et portant un modeste paquet de bardes au bout d'un bâton.

Félix Pyatj jadis, a raconté quelque part un épisode de ce premier voyage du célèbre acteur.

Pierre, ayant fait environ le quart du trajet, rencontre à la porte d'une auberge de village un jeune compatriote, fatigué comme lui du séjour de la capitale normande, mais qui, comme lui, ne semble pas devoir gagner à un changement de position. Fils de famille, opulent fuyard, il est traîné par denx chevaux de race dans une calèche superbe.

Entre l'enfant prodigue et le jeune cardeur de laine s'établit la conversation suivante :

— Où vas-tu?

C'était le maître de la calèche qui entamait ainsi le dialogue. L'aristocratie, comme la République, pousse au tutoiement.

— Je vais à Paris, dit le voyageur eu sabots.

— Moi aussi. Qu'y vas-tu faire?

— Essayer de m'engager comme comédien.

— Moi aussi, parbleu! Voilà qui est bizarre! dit le jeune homme, sautant avec vivacité dans sa voiture. Si nous voyagions ensemble, cher confrère... hein, qu'en {lis-tu?... Nous causerons théâtre.

— Volontiers, dit Bocage, regardant avec convoitise les coussins moelleux.

Il allait poser un sabot sur le marchepied, quand tout à coup Pautomédon, gros domestique gonflé de cidre et d'msolence, dit à son maître :

— Pardine ! on rencontrera bien là-bas quelque fillette dont les jambes seront plus fatiguées que celles de ce lourdaud !

Sans attendre la réponse, il fouette l'attelage, qui part ventre à terre, laissant Pierre-Martinien profondément blessé dans son orgueil.

Approuvant sans doute la raison victorieuse du cocher, le jeune voyageur ne se retourna même point, afin d'adresser un signe d'adieu à celui qu il venait d'appeler confrère.

Ce fut à partir de ce jour que Bocage eut les aristocrates en haine.

Il jura de prêter main-forte partout et sans cesse à ceux qui voudraient les démolir.

Quelques années plus tard, il retrouva le maître de la calèche dans un théâtre secondaire. Le malheureux s'était pris à tous les pièges et à toutes les chausse-trapes des coulisses ; il y avail laissé le dernier lambeau de sa fortune sans acquérir l'ombre de talent, et remplissait fort mal l'emploi des utilités.

— Où donc racolez-vous de pareils mufles 1 ? dit Bocage au régisseur. Débarrassez-nous de cela au plus vite.

1 Épithète aussi élégante que pittoresque, empruntée à l'argot des coulisses.

L'utilité fut mise à la porte le soir même.

Notre héros eut soin de lui glisser à l'oreille ces mots impitoyables :

— Je te poursuivrai partout... partout je t'écraserai! Souviens-toi de l'auberge et de l'homme aux sabots !

Mais reprenons le fil de notre histoire.

Arrivé pédestrement à Paris, Bocage alla, comme de juste, descendre chez son père, qui le reçut de la façon la plus brutale et ne lui offrit même pas une chaise pour se reposer.

— Qui te demande ici? lui cria-t-il.

J'ai déjà beaucoup de peine à me tirer seul d'affaire. Va au diable!

Il le renvoya sans miséricorde.

Voyant qu'il ne fallait pas compter sur

l'appui paternel, Pierre-Martinien ne perdit point courage et pria les passants de lui enseigner le Palais de Justice.

On va croire peut-être qu'il avait dessein de recourir à la loi pour forcer son père à lui donner asile. Telle n'était point son intention. Normand jusqu'au bout des ongles, il songeait que toute grande ville a nécessairement un anlre où siège la chicane avec son cortège de juges, d'avocats, de procureurs, de greffiers, de plaideurs, de criminels et de gendarmes.

— Là, se dit-il, on a toujours beaucoup de papier timbré à noircir, et je trouverai sans doute à utiliser mes talents de scribe.

En effet, il s'élait promené vingt minutes à peine dans la salle des Pas- Perdus, qu'un avoué l'engagea comme petit clerc,

BOCAGE m

sur sa bonne mine et sur ses longues jambes, aux appointements de trente francs par mois.

Seulement Bocage, une fois installé dans son poste, apprit qu'il aurait beaucoup plus à s'exercer du jarret que de la plume.

Le petit clerc son prédécesseur était mort d'une fluxion de poitrine, gagnée à faire les courses de l'étude.

Un autre point obligatoire de l'emploi était d'aller, chaque matin, acheter le déjeuner de messieurs les clercs supérieurs, qui dévoraient outrageusement sous ses regards des biftecks de premier choix ou de fines côtelettes, sans lui offrir autre chose que la croûte frugale octroyée par je patron.

Bocage, orgueilleux comme un hidalgo,

déplorait surtout la nécessité cruelle où il était de servir le second clerc, grand benêt, pourvu d'un nez pyramidal, d'un regard louche et d'une insolence extrême.

Ce second clerc devint sa bête noire.

Tout en lui prodiguant des marques de déférence, il lui jouait les plus abominables tours.

Ainsi, par exemple, il avait soin de lui acheter son déjeuner dans un gargot infect, tandis qu'il demandait celui des autres à quelque restaurant confortable.

Son ennemi détestait l'ail.

Par ordre de Bocage, tous les plats en étaient infectés. Il le traitait en vrai fils de la Cannebière.

Dans cette lutte du lion et du moucheron, Finsecte fut vainqueur, absolument

comme dans la Fontaine, et l'infortuné second clerc, menacé d'une gastrite, donna sa démission.

Pierre-Martinien, le jour de son départ, passa d'emblée cinquième clerc.

C'était une position plus relevée sans doute; mais elle comportait infiniment plus de travail, sans augmentation d'honoraires. Il fallait être au bureau dès huit heures du matin, ne sortir que pour dîner, et revenir ensuite griffonner sur timbre jusqu'à dix heures du soir.

Mais notre fin Normand ne se plaignait pas.

11 médilait une échappée ambitieuse, et voulait seulement, par un apprentissage de trois mois, se familiariser avec le style de la procédure, pour aller frapper à la

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