‹ BocageChapitre 11 sur 16 · GUSTAVE HAVARD, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

GUSTAVE HAVARD, ÉDITEUR

15, RUE GUÉN-ÉGAUD, 15

L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de traduction et de reproduction à l'étranger.

Eu examinant le portrait du personnage que nous allons peindre, chers lecteurs, ne vous sentez-vous point émus ?

Quelle tête admirable de bonhomie!

(|uel regard plein de sérénité candide!

Le calendrier démocratique et social ne compte pas les saints en grand nombre.

Pierre Leroux est le seul peut-être qui soit véritablement digne de l'auréole.

0 grand apôtre du socialisme, nous nous inclinons devant ta face honnête!

A coup sûr, tes doctrines sont absurdes ; mais ton âme est loyale, mais ton cœur est généreux et plein de sentiments tendres. Dans tes œuvres illogiques règne la bonne foi la plus entière.

« Solon, dis- tu, voulait que, lors des discordes civiles, chaque citoyen se prononçât ouvertement pour un parti. »

Et tu ajoutes :

« S'il faut suivre la loi de Solon dans la discorde actuelle du genre humain, j'écris pour les esclaves contre les maîtres, pour les faibles contre les forts, pour

les pauvres contre les riches, pour tout ce qui souffre sur la terre contre tout ce qui , profitant de l'inégalité présente , abuse des dons du Créateur1. »

Excellent homme! digne et compatissante nature !

L'essai d'application de tes doctrines a failli jeter la société dans un gouffre, et tu serais resté, les mains jointes, an bord de l'abîme, à déplorer tardivement ton erreur.

Depuis Solon, le Christ est venu, mon pauvre philosophe. Il faut tâcher quelquefois de s'en souvenir.

Nous ne répéterons pas ce que nous avons dit vingt fois ailleurs.

1 De l'Égalité', page 10 de la préface.

8 PIERftE LEROUX

Ton histoire est une nouvelle preuve que les plus nobles intelligences s'égarent, dès qu'elles repoussent le flambeau céleste pour tourner exclusivement leurs yeux vers ce globe de boue, et y chercher le diamant introuvable qu'on appelle bonheur.

Le père de la triade est né à Paris, en 1797, sur le quai des Grands-Augustius, dans la maison actuellement occupée par le libraire Didier.

Ses parents, pauvres et laborieux villageois, originaires des environs de Paris, eurent trois autres enfants dont nous aurons à parler dans le cours de ce volume.

Renonçant, après la naissance de leur tils aîné, au séjour de la capitale, nous les voyons s'établir au village des Mureaux,

où ils possèdent une maisonnette et quelques arpents de sol cultivable.

Pierre, jusqu'à l'âge de huit ans, gambade sur la verte pelouse des prairies et à l'ombre des bois.

On ne songe même pas à lui apprendre ses lettres, quand un voisin de son père s'amuse à lui lire, un soir d'automne, au coin de l'âtre, les Aventures des quatre fils Aymon.

L'enfant, émerveillé de ce roman de chevalerie, en demande avec instance une seconde lecture.

— Apprends ta croix de par Dieu, mon petit homme , répond le voisin; quand tu sauras lire, je te prêterai le volume, et tu le recommenceras dix fois, si bon le semble.

Excité par cette agréable perspective, Pierre étudie l'alphabet, et lit couramment en moins de huit jours.

On crie au miracle .

Un ami de la maison, personnage fort instruit, se charge de diriger notre héros dans ses premières études. L'admirateur des quatre fils À y mon fait des progrès merveilleux.

Ses parents, décidés à tous les sacrifices pour achever son éducation, reviennent à Paris et l'envoient au collège Charlemagne.

A cette époque, les troubles révolutionnaires avaient éteint le principe religieux dans bien des cœurs. La famille du jeune élève n'était point chrétienne.

Pierre, à l'âge de douze ans, tranchait déjà de l'esprit fort et se permettait de condamner les points les plus sérieux du dogme évangélique.

On Temmène un dimanche à l'église Saint-Louis, au Marais, où il entend un prédicateur parler de l'enfer.

La peinture des supplices éternels le révolte. 11 se lève, tout courroucé, au milieu du sermon, et quitte le temple en criant :

— Ce n'est pas vrai! non, ce n'est pas vrai !

Peu de jours après, il tombe malade.

Dans son délire, il éclate en diatribes furibondes contre la damnation et contre ceux qui la prêchent.

12 PIERRE LEROljX

Guéri d'une lièvre maligne, Pierre retourne à Charlemagne. 11 obtient, au bout Je l'année scolaire, un prix au grand concours.

Ses frères sont nés.

Les ressources de la maison s'épuisent; il n'y a plus possibilité de payer pension au collège : la ville de Paris accorde au jeune élève une bourse complète au lycée de Rennes. Pierre va terminer ses éludes dans la vieille capitale de l'Armorique.

Sludieux et docile, noire liéros gagne l'affection de ses maîtres.

En même temps ses condisciples l'idolâtrent pour sa bonté de caractère et son obligeance.

Doué d'une magnifique facilité de travail, il a toujours terminé ses devoirs bien avant les autres, et consacre le temps qui lui reste à venir en aide aux élèves paresseux ou faibles.

Pendant les récréations, on se groupe autour de lui pour entendre des résumés d'bistoire ou de petits discours philosophiques, dans lesquels il donne déjà la preuve d'une originalité d'esprit fort suspecte de paradoxe.

On le considère comme l'oracle du lycée.

Quelques-uns des grands externes, ayant en leur possession les œuvres matérialistes du dix-huitième siècle, puisent dans celte lecture des principes odieux,

qu'ils ne se décident toutefois à professer ouvertement qu'après avoir consulté Pierre Leroux.

Celui-ci, lisant à son tour le Système de la nature et le Bon Sens du curé Meslier, se déclare pour la doctrine de l'athéisme et encourage ses camarades à la suivre.

Plus tard, il renia ce système désespérant.

Il daigna, comme M. de Robespierre, proclamer l'existence de l'Être suprême dans un livre qui a pour titre : De Dieu, ou de la Vie universelle.

Véritablement, c'est une concession dont la Divinité doit être fort reconnaissante à ces messieurs.

Le professeur de logique de Pierre Leroux agitant, par intervalles, certaines questions philosophico-religieuses, notre héros l'embarrassait par des objections aussi étranges qu'inattendues.

— Certes, dit un jour le maître à l'élève, le christianisme aura maille à partir avec vous, jeune homme. Vous lui ferez beaucoup de bien ou beaucoup de mal.

Après s'être destiné quelque temps à la carrière de. l'instruction, Pierre Leroux y renonça et concourut pour entrer à T école Polytechnique.

Ses examens furent heureux. On le reçut un des premiers.

Mais, son père étant mort, sur les entrefaites, et sa mère restant veuve avec

quatre enfants, il ne put songer à profiter de son admission *. Chef de la famille et comprenant ses devoirs, il s'empressa de chercher une place qui pût l'aider à nourrir les siens

Or une place est difficile à trouver, surtout quand on la cherche.

La pauvreté de sa mère devenait extrême, et ses frères étaient beaucoup trop jeunes encore pour gagner leur vie par le travail.

Enfin notre héros obtient un emploi de commis chez un agent de change. 11 lou-

1 Pourtant il n'abandonna pas tout à fait ses études. IL cultiva les sciences philosophiques, lut les écrits des stoïciens et se lia d'amitié shrêc Geoffroy Sa in t- Ililaire, dont il suivait les cours au Jardin des Plantes.

clie dix-huit cents francs d'honoraires. On fait l'éloge de son aptitude ; mais le spectacle de l'agio lui soulève le cœur.

Son patron le voit partir.

De tous côtés on lui offre des places analogues à celle qu'il abandonne, et avec plus d'avantages comme finances; il les repousse, déclarant qu'il veut être ouvrier, puisqu'il ne trouve à exercer aucune carrière à la fois libérale et honnête.

Ceci nous semble une assez curieuse assertion.

Bien évidemment notre héros tenait à mettre, dès cette époque, la société dans ses torts.

Prenez-les tous l'un après F autre; étu-

diez leurs débuts; sondez le caractère des personnages les plus honorables de la bande, le caractère de Proudhon, de Raspail et celui de l'homme auquel nous consacrons ce volume : ils tournent contre la société les armes qu'ils en ont reçues, et la rendent responsable de ses bienfaits.

Il est certain qu'avant la Révolution de 95 et l'émancipation des classes inférieures Proudhon serait resté tonnelier, Raspail aubergiste, et Pierre Leroux cultivateur.

Pour eux, les portes de l'intelligence se sont ouvertes. L'éducation leur a tendu sa mamelle féconde.

Que demandaient-ils de plus?

Une fortune acquise à l'instant même, sans travail et sans effort.

Oh! ne le niez point: tout le secret de votre conduite est là. Vous sentant des ailes, vous avez voulu gagner au plus vite les hautes régions.

Les obstacles vous ont irrités.

Trop nobles de cœur et trop probes pour demander le succès au vice et à l'intrigue, vous n'avez pas eu le bon esprit de le demander à la patience et au courage. Vous avez répudié le christianisme et ses maximes pour accepter un autre évangile, indigne de vous, celui qui prêche exclusivement les jouissances matérielles, et qui donne carrière aux instincts du ventre.

m PIERRE LEROUX

Il y a des riches et des pauvres...

Voyez rinfamie! En avant le socialisme!

aux armes !

Et voilà l'énigme expliquée.

La France s'est vue à deux doigts de sa perte, parce que MM. Leroux, Proudhon, Raspail et consorts, émancipés par nos institutions libres, et n'ayant pas la foi religieuse, unique sauvegarde des réformes et du progrès, ont donné pour base à leur apostolat de mensonge l'aigreur et les passions avides.

Ainsi notre héros, comme nous le disions tout à l'heure, tenait à mettre la société dans ses torts.

Nous le voyons entrer chez un entrepreneur en bâtiments, où il s'engage pour servir les maçons, jouant un rôle à peu

près analogue à celui que joua plus tard ce professeur de l'Université qui se prit à décrotter des bottes sur le pont Neuf, à la plus grande humiliation du ministre Guizot.

Un maître imprimeur, cousin de Pierre Leroux, M. Erhan, lui fait abandonner la maçonnerie et lui donne un emploi dans ses ateliers.

Il gagne alors de quoi soutenir honora» blement sa famille.

Ses jeunes frères, Achille, Jules et Charles Leroux, dirigés par lui, deviennent typographes.

Achille, cinq ans après, abandonna l'imprimerie pour se livrer à l'agriculture. Longtemps il s'occupa de culti-

±> PIERRE LLROUX

ver des champignons dans les carrières voisines de Paris. Tous les matins, il venait vendre lui-même ses produits à la Halle. Sur la fin du règne de Louis-Philippe, il obtint des concessions de terrain en Algérie. Probablement il y prêcha trop haut les doctrines socialistes, car, après décembre, il fut enlevé par l'autorité militaire et transporté six mois à Lambessa.

Jules, compositeur comme son frère aîné, s'occupa beaucoup de politique et un peu de littérature. On a de lui quelques opuscules, dont voici les titres : — De la nécessité de fonder une association pour rendre les ouvriers propriétaires de leurs instruments de tra vail (1 835) ;

— le Prolétaire et le Bourgeois (4 840) -,

— Thomas le Rageur, comédie-vaude-

ville (1 842) ; — Qu est-ce que la République? (1848). Il a écrit, en outre, beaucoup d'articles dans le Globe et dans l'Encyclopédie nouvelle. Une brochure révolutionnaire, adressée aux électeurs de la Creuse, est cause de son exil.

Charles se fit imprimeur, c'est-à-dire ouvrier pressier. Il est aujourd'hui à Jersey avec Pierre et Jules.

Nous revenons au héros de cette histoire.

En 1816, Pierre Leroux entre à l'imprimerie Panckoucke en qualité de prote.

On le charge exclusivement de la correction des ouvrages classiques.

L'année suivante, il perd sa mère.

Ses idées philosophiques prenaient déjà depuis longtemps l'extension d'un sys-

tème. ii faisait partout de la propagande, à l'atelier, aux champs, à la ville. L'œuf du socialisme était pondu par notre homme ; il ne s'agissait que de le couver et de le faire éclore.

Comme la plupart des libéraux sous la Restauration, Pierre Leroux était nuancé de bonapartisme.

Il épousa, vers 1821, une simple ouvrière qui lui donna cinq enfants. Celte première femme est morte, et l'apôtre a convolé, depuis, à un second mariage.

Le besoin de philosopher n'est pas la passion exclusive de Pierre Leroux. 11 a dans sa nature le génie des combinaisons mécaniques et celui des entreprises industrielles.

Voulant simplifier le travail des compositeurs d'imprimerie, il inventa pour eux le pianotype, machine ainsi appelée parce qu'elle possède comme le piano un clavier, sur lequel il suffit de poser le doigt pour faire arriver tour à tour chaque lettre à sa place dans un instrument où elles s'alignent.

Très-habile à façonner le bois et les niétaux, notre philosophe commence, avec l'aide de ses frères, la construction de cette machine.

Mais il est obligé de renoncer à sou projet, faute d'argent 1 .

1 Vingt ans plus tard, des capitalistes lui vinrent en aide, et le pianotype fonctionna, mais sans donner de résultats satisfaisants. D'autres, après Pierre Leroux,

Alors il s'ingénie à trouver pour la fonte des caractères un procédé aussi expéditif que celui dont il vient de faire la découverte pour accélérer le travail de la composition.

Jusque-là, on n'avait obtenu que cent cinquante lettres au moyen du procédé polyamatype. Grâce à une combinaison nouvelle, Pierre Leroux arrrive à un chiffre quatre fois plus considérable.

Il intéresse à son invention le duc de Luynes, le seul homme du siècle qui sache encore agir en grand seigneur.

Le duc lui donne quarante mille francs

ne furent pas plus heureux. L'imprimerie de Paul Dupont flt l'essai d'une de ces machines, et dut renoncer à s'en servir.

pour procéder à des expériences décisives. Mais, soit que la somme ne fût pas suffisante, soit que l'inventeur eût mal jeté ses plans, la fonte de caractères ne réussit pas, et tout fut perdu.

Même dans ses projets les mieux combinés, Pierre Leroux a été constamment malheureux.

Cette chance funeste Ta suivi partout.

Ses tentatives comme écrivain n'ont pas été plus fécondes que ses tentatives industrielles.

Admirés de quelques lecteurs d'élite, ses livres ne sont jamais devenus populaires. Il est resté pauvre après comme avant leur publication.

Dégoûté de l'industrialisme, il songe à créer un journal.

Sachant que l'imprimerie Cellot, dans laquelle il exerce les fonctions de prote, est à vendre, il la fait acheter par un de ses anciens camarades de collège, M. de Lachevardière.

Tous les deux s'adjoignent un troisième condisciple de Charlemagne, M. Dubois (de la Loire-Inférieure). Lachevardière avance des fonds, et le premier numéro du Globe s'imprime.

Arrivent aussitôt, comme rédacteurs, Guizot, Villemahi, Rémusat et Cousin.

Cette phalange doctrinaire se grossit de Léon de Malleville, de Duvergier de Hauranne et de Duchâtel.

PIERRE LEROUX t>

Notre héros, qui avait F intention de donner au Globe une tendance républicaine, est débordé de prime abord. En vain il glisse eà et là des articles sur la liberté d'association, sur la philosophie du droit, sur l'état de l'industrie et sur les systèmes financiers, la nuance doctrinaire triomphe et le socialisme est battu.

« Pierre Leroux, a dit quelque part M. de Rémusat, peut traiter, comme Leibr nitz, toutes sortes de sujets. »

Voilà, certes, un bel éloge, et qui rappelle agréablement le De omm re scibili et de qiiibasdam aliis. Mais le tort de Pierre Leroux a été peut-être d'embrasser trop de matières et d'entamer trop de discussions sans jamais conclure. Il donne

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ainsi une marge énorme aux fauteurs de trouble, qui le tiennent en laisse avec ses doctrines indécises, et parviennent à le conduire où il n'aurait jamais été de luimême.

Quelques articles fort remarquables sur Napoléon, publiés dans le Globe, excitèrent la curiosité du prince de Talleyrand.

— Quel est l'auteur de ces articles? demanda le vieux diplomate.

On lui cita Pierre Leroux.

■ — Allez prier cet écrivain de passer à mon hôtel, dit le prince. Je désire le voir et le connaître.

Mais le rigide philosophe s'imagina qu'on voulait le corrompre, ce qui, du reste, n'était pas impossible. Il refusa de

se présenter chez l'ancien ministre, et témoigna hautement son aversion pour celui qu'il appelait le fourbe par excellence et le traître à toutes les causes.

Talleyrand ne se découragea point; il vint lui même rendre visite à l'auteur des articles.

Celui-ci fut inflexible et ferma sa porte.

Il est certain qu'un homme agissant de cette manière est un honnête homme, quels que soient, d'ailleurs, ses torts en logique.

Lors de la création du Globe, il ne s'était attribué, comme prote, que de modestes appointements, et le succès du journal fut loin de l'enrichir. Son but, avant de s'occuper de sa fortune, était de livrer bataille aux hommes de la doc-

trine et de semer des entraves sur le chemin de leur ambition.

— Quand viendra notre ministère , monsieur Leroux? dit un soir Guizot, lui frappant amicalement sur l'épaule.

— Dites votre ministère, répondit le prote. Je ne serai jamais ministre; mais les personnages de votre trempe, monsieur, le deviennent toujours.

Guizot reçut le coup de boutoir et ne trouva rien à riposter.

Le 25 juillet 1830 arrive.

C'était le jour de la publication des ordonnances.

Pierre Leroux résiste aux conseils de Thomme de Gand, de Cousin, de Villemain et de toute la phalange doctrinaire.

Il brave les menaces ministérielles, fait paraître le Globe, et se rend, le 26, avec la députation de la presse, chez le grand patriote Dupin.

Fort mécontent du peuple et des journaux, ce dernier déclare qu'on ne doit point espérer son concours.

— Messieurs, dit-il , les ordonnances sont parfaitement valides. . . J'ai bien l'honneur de vous saluer !

Pierre Leroux signe, le 27, la protestation forgée dans les bureaux du National. Il l'imprime à la première colonne du Globe, et, le 28, un mandat d'arrêt est lancé contre lui.

Regardant comme une lâche action de

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