U HERBE LEROUX
se cacher ou de fuir, il arrive comme d'habitude à l'imprimerie du journal.
Tout à coup des agents s'y précipitent.
Ou veut s'emparer de sa personne ; mais les compositeurs rossent la police, la jettent dans la rue, prennent ensuite les armes et vont faire le coup de feu.
Leroux est à leur tête.
Après la victoire, il se rend à l'Hôtel de Ville en toute hâte, afin d obtenir de la Fayette qu'il proclame la République. Le vieux général hésite, ou plutôt semble hésiter, car l'escamotage au profit de l'orléanisnie était déjà convenu.
Messire Odilon Barrot survient.
La Fayette cause avec lui, sort au bdut
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de quelques minutes, comme pour le reconduire, el notre héros attend vainement trois grandes heures le retour de ses espérances républicaines.
Elles étaient au Palais-Royal, eu train de se marier à Louis-Philippe, avec lequel les malheureuses devaient faire si triste ménage.
Le lendemain, M. de Rémusat dit à Pierre Leroux :
— Vous avez été parfaitement joué, mon cher. Ceci se tramait de longue da(c. Et puis, entre nous, votre République est une franche utopie!
Tous les rédacteurs du Globe devinrent ministres, dépulés, ambassadeurs, préfets ou conseillers d'Éta-L
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Pierre Leroux adressa des félicitations ironiques à cette niellée de fonctionnaires, et conclut alliance avec les saint-simoniens, dont la religion bizarre lui semblait sympathique aux intérêts de l'humanité souffrante.
Saint-Simon, jadis, lui avait expliqué sa doctrine.
Il s'arrangea pour que le Globe lût vendu aux disciples de ce grand réformateur, et le voilà bel et bien affilié à la secte.
On l'envoie en Belgique avec trois ou quatre membres de la nouvelle Église, afin d'y exercer la prédication. Chemin faisant, un des apôtres révèle à notre candide
humanitaire quelques points secrets du dogme.
Pierre Leroux, indigné, quitte la bande, regagne Paris, et somme Bazard et Enfantin de lui donner des explications.
Ces messieurs désavouent les propos du frère indiscret.
Notre apôtre se rassure. Il s'abandonne pleinement à la fièvre de la propagande, prêche matin et soir, nuit et jour, le long des rues, au milieu des promenades, dans les cafés, dans les salons, dans les mansardes, partout.
Deux fois la semaine, assisté de son frère Jules, il appelle le public à de solennelles conférences, ouvertes place Sorbonne.
Bref, il part, en compagnie de Jean Reynaud, pour catéchiser les régions méridionales.
Tour à tour Lyon et Grenoble reçoivent le pain de la doctrine. Mais, sur les entrefaites, on apprend que les turpitudes et les abominations, niées d'abord par les apôtres en chef, viennent d'obtenir une sanction formelle et se prêchent ouvertement à Paris. '
Leroux et Jean Reynaud se décident à une rupture éclatante.
« Vous êtes encore trop imbus des préjugés du christiauismè, leur écrit le père Enfantin, pour comprendre le saint-simonisme et pour vivre dans sa communion. »
Ces paroles sententieuses du grand prêtre de la doctrine furent impuissantes sur l'esprit chaste de notre héros.
Dans presque tous ses ouvrages, il s'est élevé, depuis, fort énergiquement contre les impuretés saint-simoniennes et foùriéristes.
On l'a vu se constituer l'inexorable adversaire du monstrueux système de promiscuité féminine adopté par ces deux sectes. Comme Proudhon, jamais il n'a compromis les bonnes mœurs dans le naufrage de sa logique.
Après sa rupture avec Enfantin, nous le voyons reprendre la plume.
Il travaille à la Revue des Deux Mondes, qui s'était faite, en 18o0, sinon dé m ocra-
tique, du moins excessivement libérale.
Un jour il apporte à Buloz un article sur Dieu.
—-Eh! miséricorde! qu', voulez-vous que j'en fasse? dit l'entrepreneur littéraire. Dieu ! ça n'a point d'actualité, mon cher monsieur Leroux. Trouvez autre chose.
La Revue des Deux Mondes cesse tout à coup d'être libérale. Elle se déclare la très-humble servante de la monarchie de Juillet.
Pierre Leroux, au premier signe de revirement, retire ses articles des mains de Buloz, les offre à M. Carnot *, acquéreur
1 Le même qui, nommé ministre sous la République, se vit si complément écrasé par le souvenir de son père.
de la Revue encyclopédique, et collabore très-activement à celle publication.
11 y amène, comme rédacteur, son ami Jean Reynaud.
Tous les deux sont si pauvres, que, le jour où ils commencent leur premier article, il ne possèdent pas quinze sous pour leur déjeuner commun.
Notre philosophe, dans le journal de M. Carnot, jette la base de sa doctrine de Y Humanité. Plus tard, en 1833, il continue son exposé de principes dans l'Encyclopédie nouvelle, éditée par le libraire Gosselin.
Cette œuvre n'eut qu'un succès d'estime.
Fort bien accueillie des gens de lettres et des savants, elle trouva le public froid, et cessa de vivre, faute de souscripteurs. Pour vendre le tirage, on fit un raccord entre les quatre premières lettres de l'alphabet et le Z, en consacrant un ou deux articles à chacune des lettres qui n'avaient point été traitées. Les principaux mois développés par Pierre Leroux sont : Calvin, — Égalité, — Abstraction, — Bayle,
— Bentham, — Bonheur, — Saint Bcnaventure, — Confession, — Confirmation, — Canonisation, — Catéchisme,
— Cartes, — Voltaire, — Dieu, — »
Culte, — Concile, etc.
Une dissidence relative à divers points de philosophie, notamment à la question de la vie future, s'étant enlevée entre lui
et Jean Reynaucl, il se retira pour ne point rompre l'unité de doctrine.
Son départ ne fut pas étranger à la nonréussite de l'œuvre.
Pierre Leroux prenait un rang glorieux parmi les philosophes ; mais sa bourse n'en était pas plus ronde, et maintes fois ses disciples furent obligés de lui prêter cinquante centimes pour acheter du tabac.
La misère fut le partage de toute son existence,
Un soldat ventru du bataillon sacré de Victor Cousin, ne pouvant pardonner à Leroux sa force de stoïcisme, écrivit, en guise de réfutation, « que le creux de ses théories était adéquat au creux de soi] gousset. »
Cette plaisanterie charmante fut lancée à propos du livre qui a pour titre Réfutation de V éclectisme, où Pierre Leroux attaque avec énergie son ancien collaborateur du Globe et ses adhérents.
Quelques années plus tard, il remit Cousin sur la sellette, à propos de la mutilation d'un ouvrage posthume de Théodore Jouffroy.
Nous donnerons là-dessus quelques détails dans la notice que nous réservons au père de la philosophie éclectique, système commode qui permit à son auteur de devenir ministre de Louis-Philippe, après avoir fait l'éloge de Marat.
0 comédiens! nous vous démasquerons tous.
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George Sand et Louis Viardot proposèrent à notre héros, en 1841, de fonder avec leur concours la Revue indépendante, publication pour laquelle le docteur Ferdinand François, riche ami du socialisme, dépensa soixante mille francs, sans avoir la joie de conquérir des prosélytes au système.
La Revue indépendante mourut de consomption.
Pierre Leroux, en mémoire de la défunte, publia sa brochure intitulée De la Ploutocratie, où il démontre que la fortune de la France, pays de trente-six millions d'àmes, se trouve enlre les mains d'un million d'individus.
Il ne conseille pas aux trente- cinq mil-
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lions restants de réclamer !c partage; mais les frères et amis se chargeraient volontiers de conclure pour l'auteur, si jamais on leur en offrait l'occasion.
Comme écrivain, Pierre Leroux a un style ténébreux, dont nous devons doïuier un spécimen.
m L'amour, dit-il, est Vidéàlité de la réalité d'une partie de la totalité de Vetre infini, réuni à V objection du moi et du non moi; car le moi et le non moi, cest lui. »
Qu'en diles-vous, chers lecteurs?
Des lignes aussi bizarres et aussi abstraites méritent, vous en conviendrez, d'être lues uniquement par l'homme qui
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les compose, el c'est là précisément ce qui arrive à noire héros.
Nous lui pardonnons ses ouvrages, puisque la lecture en est impossible.
Mais, d'autre part, nous lui ferons un crime d'avoir inspiré certains volumes de madame George Sand.
Car madame George Sand a du style, un style puissant, hélas! qui donnerail, s'il était possible, une auréole au diable. Madame George Sand excite à merveille les passions politiques ou autres; madame George Sand se fait lire et pénètre dans les masses.
Pierre Leroux le savait si bien, qu'il s'empressa de dicter à sa noble amie le plan de Consuelo.
Les doctrines humanitaires, habillées de jolies phrases et présentées au public par Tailleur à'Indiana, reçurent bon accueil.
Notre philosophe, encouragé, dicta de nouveaux plans à l'illustre bas bleu,
Spiridion, — \e Péché de M. Antoine, — le Compagnon du tour de France et bien d'autres œufs littéraires ont été fécondés par ce coq socialiste.
— 11 faut pourtant apprendre à écrire d'une manière intelligible, lui dit un jour la mère de Lélia. Exercez-vous à vaincre les difficultés de la langue, en traduisant quelque œuvre remarquable, le Werther de Gœthe, par exemple.
Pierre Leroux suivit ce conseil,
On affirme, ce qui est inadmissible, qu'il traduisit Werther sans connaître un mot d'allemand. Nous croyons plutôt qu'il se lit préparer le mot à mot de Gœthe, et qu'à l'aide de son illustre amie il changea ce mot à mot en beau style, car la traduction a réellement du mérite.
Outre madame Sand, Pierre Leroux avait bon nombre de disciples enthousiastes qui se chargeaient d'expliquer ses théories.
De 1842 à 18-46, il y eut de chaudes conférences dans les mansardes parisiennes, et l'on essaya bientôt une première application du système humanitaire.
La petite ville de Boussac, dans la Creuse, l'ut choisie pour cette expérience,
M. puehàtei, alors ministre, accorde à Pierre Leroux, sou ex-collègue au Globe, un brevet d'imprimeur. Deux journaux, YËclaireiir et la Revue sociale, destinés à répandre le bulletin de la doctrine qu'on expérimente, sont rédigés à Boussacmênic par Pierre et Jules Leroux, madame Pauline Rolland, Grégoire Champleix et Luc Desages.
Outre ces journaux, on imprime, une foule de brochures socialistes.
Tout le département de la Creuse en est inondé.
Ceux des membres de l'association que ne récîame pas le service de l'imprimerie s'occupent aux travaux de la campagne, et cherchent à f rire produire au sol une
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plus grande quantité de céréales que celle obtenue jusque-là par la culture ordinaire.
Si le socialisme n'eût pas fait d'autres tentatives, chacun aurait battu des mains, et la couronne civique serait aujourd'hui sur le front de Pierre Leroux.
Mais la propagande agitait des questions plus graves que la question des céréales.
On arborait de menaçants étendards.
La guerre du pauvre contre le riche était prêchée sur tous les tons et dans toutes les formes, mais principalement dans la forme anticatholique.
Voici les titres des principaux ouvrages de Pierre Leroux, sortis des presses de Boussac : D'une Religion nationale, ou du Culte ; — De l'Égalité; —
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le Carrosse de M. Aguado, ou si ce sont les riches qui payent les pauvres; — De Dieu, ou de la Vie considérée dans les êtres particuliers et dans VÊtre universel (nous avons déjà précédemment cité cet ouvrage); De la Doctrine de là perfectibilité et du progrès continu; — Trilogie sur l' institution du dimanche, etc.
Limoges fut témoin d'une grande manifestation humanitaire et d'un banquet monstre qui fit répéter ses toasts aux échos de la France. On citait la communauté de Boussac comme donnant le plus bel exemple de concorde, de fraternité} de mœurs pures.
Pierre Leroux avait changé, disait-on, tous ses typographes en petits saiiits.
Il ne s'agissait plus que de les revêtir, ainsi que les anciens néophytes, d'une rohc blanche, symbole de la candeur, et d'employer leur zèle à une autre rénovation du monde.
Sur les entrefaites commencent les grandes manœuvres dirigées par Odilon Garrot en faveur de la réforme électorale.
Pierre Leroux croit son règne arrivé.
Le moment lui semble propice pour lancer à Paris tous les limiers de sa propagande.
Bientôt il arrive à leur tête, sous le costume pittoresque des paysans de la Creuse.
L'éditeur Furne et l'ami Jean Reynaud lui reprochent d'ameuter les passants, avec son feutre à bords immenses et ses
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longs cheveux boucles. Ils le décident, non sans peine, à prendre le chapeau bourgeois et à rogner sa chevelure.
Gela fait, notre Christ tondu sème le socialisme en pleine capitale, et se dispose à exploiter la révolution prochaine au profit de sa doctrine.
On lui laisse toute sa liber! é d'action.
Le gouvernement ne parait concevoir aucune inquiétude, et, chose étrange, les hommes du National seuls jettent le lacet dans ses jambes d'apôtre. Ils ne lui cachent pas que ses principes leur semblent séditieux, et que, le cas échéant, ils se montreront moins débonnaires que Louis-Philippe.
Pierre Leroux s'épouvante.
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Il désire de toute son âme que le roi citoyen reste sur le trône, persuadé que les libéraux du National, dans leur triomphe, renverront à la guillotine sans le moindre scrupule.
Entendant, le soir du 22 février, les premières clameurs de l'émeute, il quitte Paris avec précipitation pour retourner dans la Creuse, décidé à y mourir, si M. Marrast le juge convenable.
La troupe fidèle de ses disciples le rassure.
Quand le télégraphe apporte les nouvelles du 24, notre philosophe a repris assez de courage pour saisir au fond de sa province les rênes du mouvement et faire proclamer la République à Boussac.
m PIERRE LEROUX
On le nomme d'emblée maire de la ville.
Ceci devenait tout à la fois glorieux et rassurant. M. Marrast y mettra sans doute quelque mesure : le moyen de guillotiner le premier magistrat d'un chef-lieu d'arrondissement, sans exciter ni réclamations ni scandale !
Pierre Leroux quitte ses administrés et re tre à Paris avec confiance. 11 est accu il I i à merveille par les ultra républic ains.
Barbes, le grand Barbes, président du club de la Révolution, lui donne publiquement l'accolade.
Les hommes du National n'osent pas envoyer notre philosophe à la guillo-
line; mais ils profitent du 15 mai pour l'envoyer sous les verrous. Par malheur il est impossible de produire la moindre charge contre lui .
Caussidière, préfet de police, le fait rendre à la liberté.
Presque aussitôt sa candidature est mise en avant dans le Midi.
Messieurs du National dépêchent au plus vite le citoyen Trélat pour remuer Limoges et y combattre les prétentions du socialisme.
Quekpies milliers de voix sont enlevés à Pierre Leroux.
11 ri a pas l'honneur d'être nommé représentant limousin; mais l'élection de Paris le dédommage, et il arrive à la
Chambre avec cent dix mille votes, en même temps que Louis Bonaparte et Proudhon.
Son premier discours, veuf de toute profession de foi humanitaire, invite le pouvoir à coloniser l'Algérie.
On l'écoute religieusement,
Chacun s'étonne de trouver à l'un des ogres du socialisme un cachet de bonhomie si précieux, et de l'entendre proposer des choses si douces, si convenables, si dégagées de perturbation.
Ses collègues se disent à l'oreille :
— Mais il est fort bien, ce garçon-là ! D'honneur, il ne paraît pas méchant du tout.
Le 15 juin, autre discours.
Cette fois, la Chambre aperçoit un bout de l'oreille socialiste, et l'orateur est interrompu par d'assez violents murmures.
Ses disciples, le lendemain, lui font frapper une médaille, sur la face de laquelle on lit :
République démocratique et sociale.
Pierre Leroux.
El, sur le revers :
A SSE M BLÉ E N AÏIOiNA LE .
Séance du 15 juin.
« Depuis trois moisqiiavez-vous fait?
. liien. Comme Malthus, vous aussi, vous semblez admettre que, si un pojiivre riait
m PIERRE LEROUX
là oh m riche ri a pas besoin de ses services, ce pauvre doit se retirer du banquet de la vie. »
La Chambre pouvait répondre, à l'aide du bon sens naturel et des notions religieuses, infiniment plus respectables que la doctrine sociale :
Non, messieurs, non ! Toutes les carrières sont ouvertes pour le pauvre, s1 il possède, avec l'intelligence , V esprit de conduite et l'esprit de labeur. Nous vous défendons de citer un homme véritablement malheureux, sans qu'il, le soit devenu par sa faute, après avoir obéi aux passions mauvaises, ou cédé aux instincts vicieux.
Ceci est une règle absolue.
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Vous n'y Irouv&rez, messieurs, d'autres exceptions que vous-mêmes, et, à côté de vous, quelques individus déclassés, qu'une ambition sans excuse jette forcément dans la misère.
Toutes les autres soufl'iauees d'ici-bas ont leur remède dans la résignation, qui les préserve de l'aigreur, et dans la charité chrétienne, qui leur tend la main.
Foin de votre social isme, quand noiib avons l'Évangile !
M. Pierre Leroux publia, vers cette époque, son fameux livre de Y Humanité, qu'il espérait bien, définitivement et sans retour, mettre à la place de l'œuvre du Christ.
Or cette espérance échoua.
m P1EIU1E LEHOIJX
Le monde est si encroûté de vieilles erreurs et de préjugés gothiques!
Il paraît que l'Évangile doit nous rester longtemps encore, puisque la philosophie de Pierre Leroux, doublée de l'admirable talent de madame Sand, n'a pu réussir à le déchirer.
Pauvre sottise humaine, si tu savais comme tu nous fais rire !
La Chambre s'égaya bien autant que nous, lorsque le philosophe humanitaire vint lui proposer d'inscrire le principe de la triade dans le préambule de la Constitution.
11 reproduisit plusieurs fois son amendement intempestif, au milieu de huées olympiennes.
l'IMRE LEROUX 63
Enhu, va-t-on nous dire, qu'est-ce que la triade?
Nous accordons ici la parole au démocrate Thoré, jadis rédacleur de la Vraie République; il s'est donné la peine d'expliquer sérieusement cette partie de la doctrine.
« Pierre Leroux a remarqué, dit ce judicieux écrivain, que la loi de trinité, qui est le fond de sa philosophie, — sensation, senliment, connaissance, — liberté, fralernité, égalité, — industriels, artistes, savants, — était aussi le principe constitutif, non-seulement de la famille, — père, mère, enfant, — mais encore de toute fonction particulière; que toute fonction se divise en trois sortes de travaux
solidaires, mais pourlantdistincts, cl qu'elle s'exerce par trois hommes.
« Dans l'imprimerie, par exemple, il y a le compositeur, le correcteur, le presser, qui contribuent indivisément au même résultat.
« Dans Fart, il y a l'architecte, le peintre, le sculpteur.
« Cette loi lui semble générale, et il eu a lait l'expérience dans tous les arts et dans tous les métiers.
« Il faut clone trois hommes pour exercer une même fonction, et qui apportent dans le travail commun trois aptitudes principales, diverses, mais concordantes.
Chaque homme assurément est à la fois
industriel, savant, artiste, mais il s'ap* plique plus particulièrement à un certain ordre de fonctions.
« Or, par une merveilleuse précaution de la nature, il est remarquable aussi que les amitiés, les compagnonnages, s'établissent ordinairement entre trois hommes.
Deux amis n'ont pas la chance de vivre longtemps en harmonie. 11 leur faut réciproquement un lien, comme il faut un enfant au père et à la mère, » etc., etc..
Quelle triomphante et magnifique théorie!
Nous pourrions objecter à M. Thoré le démocrate, comme aussi à notre cher philosophe, que certaines fonctions, celle de
go Heure lehulx
déraisonner, par exemple, peuvent être exercées à merveille par un seul et même individu.
Mais nous sommes trop poli pour insister sur un point semblable.
Toutes ces niaiseries, comme on le devine, se débitaient pour favoriser l'avénement du fameux système d'association, que les sectes socialistes voulaient imposer alors, non comme utilité, ce que le bon sens ne condamne point, mais comme nécessité.
La sagesse conseillait à Pierre Leroux d'appliquer d'abord la triade à ses livres.
Deux cerveaux bien choisis, fraternisant avec le sien, l'auraient soutenu dans
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son argumentation . Ses écarts de logique n'eussent point été si burlesques.
Voyant tout par les yeux de sou principe et l'appliquant au premier objet venu, il demande que le drapeau national soit blanc, or, azur et pourpre.
Mais voilà quatre couleurs! direz- vous.
Sans doute. Permettez-lui de s'expliquer.
« Le rayon de lumière est un et triple à la fois, comme la société, comme l'État. L'unité du rayon est le blanc ; sa triplicité produit les trois couleurs or, azur et pourpre. Toute la symbolique prouve que l'homme, par un sentiment instinctif, a
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reporté constamment les trois couleurs primitives aux trois facultés indivises qui constituent sa nature, de cette façon : la couleur d'or à la connaissance, l'azur au sentiment, le pourpre à Facti vite. »
0 sublime raisonneur!
Si les femmes savantes de Molière avaient connu ce joli passage !
Il était impossible que l'Assemblée écoulât bénévolement les sornettes philosophiques de M. Pierre Leroux. Celui-ci, tout à fait dépourvu de science oratoire, se perdait dans son discours comme dans un labyrinthe, ne retrouvait plus le fil conducteur et pataugeait au milieu des ornières de la digression.
■ — Concluez ! lui criait- on de droite et de gauche.
Or Pierre Leroux, nous lavons dit, ne concluait jamais. Il s'emberlucoquait de ses phrases obscures et marchait dans ses ténèbres avec un aplomb vainqueur, appuyant chaque période de cette invariable locution :
a — C'est évident ! »
La Chambre prit le parti de se moquer de l'apôtre en tout et partout.
Un soir, elle s'amusa comme une bienheureuse de la parade grotesque d'un député d'Elbeuf, qui s'était mis à contrefaire le chef socialiste, à reproduire ses gestes, son intonation, sa pose, et à seau-
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cler sur tous les tons le fameux i C'est évident! »
M. Marra si se tenait, les côtés ï\ et les centres se pâmaient.
Un autre jour, dans une de ses harangues, notre philosophe s'efforce d'établir une distinction entre la véritable et la fausse propriété.
Sa démonstration paraît confuse, et le crayon de la caricature se charge de la rendre plus nette.
Il représente Pierre Leroux enlevant, de la main droite, un jeune garçon par les cheveux. Ces cheveux adhèrent parfaite-
1 II occupait alors le fauteuil de la présidence.
ment à Poeciput: — propriété véritable!
Mais, de la main gauche, l'Hercule socialiste a voulu également enlever un vieux bonhomme, dont la perruque lui reste entre les doigts : — finisse propriété!
Cette guerre du ridicule faite à Pierre Leroux dépassa les bornes.
On accusa le chef socialiste d'être le personnage le plus malpropre de France et de Navarre. Cela est faux. Il y a dans sa mise un manque d'élégance peut-être, joint à quelque laisser aller; mais il peigne fort bien ses cheveux et brosse fort bien ses habits.
Réélu à l'Assemblée législative, Pierre est de tous les banquets démocratiques et sociaux.
Il porte à l'ancienne Montagne des toasts solennels.
Nous avons vu, de nos propres yeux vu, le saint apôtre présider, dans la plaine de Mont rouge , le banquet des bergers.
0 la noble fête républicaine !
Agapes des premiers jours du christianisme, où êtes- vous? Il est difficile de bien vous juger, à la distance où nous vous apercevons dans les siècles ; mais, à coup sûr, vous n'avez jamais eu le cachet pittoresque et canaille des festins socialistes.
Ivres de vin bleu, gorgés de veau froid , les hôtes de Montrouge couvrirent d'applaudissements frénétiques un long discours que prononça l'apôtre.
Jamais il ne se montra plus tendre dans ses divagations : il parlait à des cœurs simples.
Pour lui ce fut un beau triomphe et un beau jour. Le banquet avait lieu dans une immense étable, autour de laquelle circulait une foule curieuse.
Tous les convives étaient des bergers ou des vachères.
Une de ces dames, électrisée par l'éloquence de Pierre Leroux, s'élança vers lui en criant :
■ — 11 faut que je vous embrasse !
L'exemple fut contagieux. Un autre convive féminin demanda l'accolade à son
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tour; puis un troisième, puis dix, puis quarante.
On ne compta plus.
Ce fut un déluge de baisers. Le pudibond philosophe tendit les joues à deux ou trois cents vachères.
Quelques mois plus tard, nous le voyons assister au banquet des dames socialistes, en l'honneur desquelles il a renouvelé, dit-on, le mot hardi d'Olympe de Gouges :
« — Vous avez le droit, citoyennes, de montera la tribune, puisque vous montez à réchafaud ! »
L'émancipation politique et sociale de la