‹ BocageChapitre 13 sur 16 · P 1 E H U E LEROUX · texte numérisé non relu

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femme est le dada favori do Pierre Leroux. Madame Sand n'a pas contribué médiocrement à le lui faire enfourcher.

Celte utopie fantasque semble au premier abord dériver de la doctrine de Saint- Simon; mais elle en diffère essentiellement, car celui qui la prêche n1 entend affranchir la femme électeur ni de la fidélité conjugale, ni de la chasteté, ni du dévouement maternel.

Jamais il n'a voulu détruire la famille et le mariage.

On se rappelle qu'il est l'auteur du fameux amendement qui déclarait inéligibles les individus condamnés pour adultère. Nombre de députés bien pensants, mais qui n'étaient point d'irréprochables époux, se trouvèrent pris au piège.

A propos de son système d'émancipation du beau sexe, notre homme fut tancé vertement par ce bourru de Proudhon, qui ne balança point à le qualifier d'insigne charlatan.

Le doux philosophe prit la plume et répondit :

« Mon cher Proudhon, vous êtes l'enfant terrible du socialisme. »

Du reste, malgré sa boutade, l'auteur de La propriété, c'est le vol, conserve pour Pierre Leroux beaucoup d'estime. Quelques injures de plus ou de moins chez Proudhon ne tirent pas à conséquence.

L'année dernière, il dit à un ami du philosophe, qui revenait de Jersey :

— Je voudrais serrer la main à Leroux comme je vous la serre. Pourquoi ne consent-il point à revenir parmi nous, puisque l'Empereur l'y a fait inviter? Véritablement il nous manque. Ma personne, à moi, n'inspire aucune sympathie, tandis que Leroux est aimé de tout le monde.

Effectivement il est impossible de ne pas éprouver une sorte d'indulgence affectueuse pour cette bonne et franche nature, tombée dans le traquenard du paradoxe par la faute des circonstances et de son éducation.

L'attachement des adeptes de Pierre Leroux va jusqu'à l'idolâtrie. Jamais ils ne l'appellent autrement que notre pèfë Pierre.

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Et voilà, sans contredit, le plus grand malheur de la situation.

Car les masses inintelligentes et démoralisées par notre sotte bourgeoisie voltairienne, les ouvriers qui joignent à la sincérité du cœur l'ignorance de l'esprit, tous ceux enfin que l'exemple qui part d'en haut vient corrompre, et que vous apprenez à rire des croyances de nos pères, cherchent naturellement une religion pour remplacer celle qu'ils ont perdue.

Voyant un honnête homme égaré comme eux et prêchant Terreur, ils ne supposent pas qu'il se trompe. Ils vont à lui en toute conscience et en toute droiture.

Puis, une l'ois leur conviction faite, ils n'en démordent pas.

Si vous prononcez devant eux le nom du Christ, ils vous répondent : Pierre Leroux.

Heureusement la Providence est là pour réparer la sottise des hommes. Du principe même du mal, elle fait découler presque toujours un remède victorieux.

Pour vous en convaincre d'une manière absolue, récapitulons.

Le héros de cette histoire débute par l'athéisme.

Bientôt, néanmoins, sa conscience le ramène à Dieu et à la nécessité d'une foi

religieuse. 11 cherche, il trébuche de théories en théories, et se rapproche graduellement du christianisme, point immuable et sacré, qu'on retrouve toujours après avoir parcouru le cercle des tâtonnements philosophiques.

À l'heure qu'il est, si Pierre Leroux n'est point encore orthodoxe, on peut dire qu'il est essentiellement chrétien.

Nous ne saurions trop insister sur ce point.

Pour lui, comme pour ses disciples, il ne reste plus qu'un pas à faire, et l'on sera tout surpris de voir cet épouvantable fantôme du socialisme se fondre dans l'Évangile.

Après les événements de décembre, madame la comtesse d'Àgout (Daniel Stern) cacha noire philosophe, au logement duquel on faisait une perquisition rigoureuse. Pierre Leroux, âgé de cinquantecinq ans, n'était pas curieux d'expérimenter les douceurs d un cachot politique.

Les messieurs Pereire, ex-saint-simoniens, lui obtiennent un sauf-conduit. Madame la comtesse d'Agout lui donne trois cents francs, et il pari pour Londres avec toute sa famille.

Bientôt il s'y trouve exposé à la plus terrible détresse.

11 rejoint à Jersey ses frères Jules et Charles, employés l'un et l'autre dans un

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atelier typographique. Mais les ressources partagées ne peuvent suffire à la nourriture commune.

La famille de Pierre Leroux à Jersey se compose de trente et une personnes,

On dit que les savants n'engendrent pas; Pierre fait mentir l'axiome. Il a eu neuf enfants de son double hymen, Ses frères, mariés eux-mêmes, ont une nombreuse progéniture.

Notre philosophe ouvrit à Jersey un cours de phrénologie, avec entrée payante.

Il débuta par un magnifique portrait de saint Augustin, capable de convaincre ceux qui douteraient encore de la franchise de son retour et de sa prédilection

sincère pour les hommes comme pour les choses de la religion.

Ce morceau d'éloquence chrétienne est imprimé; chacun peut le lire.

Pascal et Bossu et we le désavoueraient pas.

Malheureusement Pierre Leroux, qui très-souvent manque de lucidité pour ses compatriotes, fut beaucoup moins clair encore pour des Anglais. Après s'être montrés assidus pendant quelques semaines, ceux-ci ne vinrent plus à son cours.

Sachant Télat de misère de la pauvre famille, Jean Reynaud s'empressa d'organiser une souscription à Paris.

Quelques milliers de francs, expédiés au philosophe, arrivèrent à propos pour l'aider à résoudre son problème du circulus.

Ici nous le laisserons lui-même vous donner des éclaircissements.

(( Oserai-je, dit-il, montrer jusqu'à quel point le principe des économistes sur la rareté de la subsistance, comparée à la multiplication humaine, est réfuté par la nature? Pourquoi ne le ferais-je pas? pourquoi la délicatesse de notre langue m'empêcherait-elle de répondre, au nom de la nature, à celui qui a osé écrire : « Un homme qui naît dans ce monde déjà « occupé, si les riches n'ont pas besoin

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« de son travail, est de trop sur la terre?»

« La nature a établi un circulas entre la production et la consommation. Nous ne créons rien, nous n'anéantissons rien ; nous opérons des changements. Avec des graines, de l'air, de la terre, de l'eau et des fumiers, nous produisons des matières alimentaires pour nous nourrir ; et, en nous nourrissant, nous les convertissons en gaz et en fumiers qui en produisent d'autres.

« C'est là ce que nous appelons consommer. La consommation est le but de la production, mais elle en est aussi ta cause.

« Que Ja religion, si méprisée des

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économistes, est belle, et que leur science est petite î La religion, qui enseigne à l'homme sa spiritualité et lui assigne la vie éternelle, ne craint pourtant pas de lui dire qu'il est poussière, cendre, terre; qu'il eu est sorti et qu'il y rentrera.

« Les savants de nos jours ne sont pa^; même capables dé tirer quelque conclusion élevée de leur science matérialiste,

« Consultez-les, ils vous diront que l'engrais excrémentiel de l'homme est le plus fécondant qui existe, et que la quantité de cet engrais provenant du genre humain suffirait à la fécondation des terres qui contribuent à la nourriture en céréales de ce genre humain tout entier,

chaque homme en fournissant assez pour ta reproduction de la quantité de froment nécessaire à sa propre alimentation1.

« Ils ont reconnu ce rapport ils devaient en conclure le droit de chaque homme à la subsistance.

« Mais il y a si peu de lieu aujourd'hui entre toutes les sciences, que, tandis que les agronomes découvrent cette vérité, les économistes l'ignorent ou n'en concluent rien, plus occupés qu'ils sont de la prospérité des capitaux que des droits de l'homme. »

» 1 Voyez les ouvrages de Thaër et de Wogth, les cours de l'école de Griguon, les analyses des chimiste?, et celles, entre autres, de MM. Payen et Boussingault. »

Ainsi voilà le circulas de Pierre Leroux expliqué, ou à peu près.

Il veut associer les hommes, en les groupant. Mais cela ne suffit pas; il faut trouver moyen de les nourrir pas l'association.

Donc, il se préoccupe, depuis son arrivée à Jersey, de l'emploi d'une sorte de guano, qui rendrait ferlile le sol le plus ingrat.

N'ayant pas un pouce de terre à sa disposition, le vieux socialiste eut la constance de répandre cet engrais sur la berge des chemins.

Au bout de sept à huit jours, il allait constater le résultat.

Un gazon magnifique et luxuriant croissait partout.

Les propriétaires de l'île, qui font un grand commerce de fleurs et de fruits pour Londres, adoptent les procédés de Pierre Leroux, s'en trouvent à merveille, et lui témoignent de temps à autre leur reconnaissance par un banquet.

Toute la famille est aujourd'hui dans une ferme de la baie de Saumarez, près Saint-Bélier.

Grâce à la souscription de Jean Reynaud, le philosophe a pu louer cette ferme et y continuer ses expériences sur une grande échelle.

A partir du moment où sa doctrine so-

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ciale se réduit à chercher la richesse pour tous dans l'agriculture, nous souhaitons de grand cœur qu'il obtienne un plein succès.

De pareilles idées n'arment point la guerre civile.

Pierre Leroux, nous le répétons, est le plus excellent homme de la terre, une sainte et candide nature, tin cœur d'or.

■ — Il ne donnerait pas un soufflet à une mouche, a dit Proudhou.

Ses mœurs sont pures; il mène au milieu des siens une vie patriarcale, et sa plus grande peine est de vivre hors de France.

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Il eût certainement accepté l'invitation que lui a faite l'Empereur, s'il ne craignait pas les reproches et la colère du parti brutal auquel il a le malheur d'appartenir. Ses frères et ses gendres ayant, à diverses reprises, parlé d'une émigration au Canada, Pierre Leroux n'y donna point son consentement.

■ — Je veux, dit-il, mourir dans la vieille Europe, et sentir encore, à travers la mer, le souffle de la patrie.

Pis.

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