DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
« Citoyens,
« J'accepte la candidature qui m'a été offerte, et j'ose vous demander vos' suffrages. Je répondrai à toutes les interpellations que vous me ferez l'honneur de m' adresser; je vous dirai ma vie privée et publique; je vous donnerai toutes les preuves (vous devez toujours les exiger), et vous jugerez si le passé peut répondre de l'avenir.
« Salut et fraternité.
« Pocage. »
« 49 bis, rue de Madame. »
retourne à la direction de l'Odéon, comme Dioctétien à ses laitues.
Ce fut alors qu'il écrivit à Frederick Lemaître :
« Cher ami, « Je voudrais avoir un trône à vous offrir; je n'ai que la scène du second Théâtre-Français : venez, vous y serez roi.
Frederick lui envoya cette réponse narquoise :
« Citoyen,
« 11 est vrai que je compte dans ma carrière dramatique deux ou trois rôles qui m'ont valu quelques applaudissements; mais celui de tous que je préfère, en raison même de son succès, vous me l'enlevez ! Vous savez bien que je suis lié avec MM. Cogniard frères.
« Salut et fraternité,
« Frederick Lemaître. »
Le rôle auquel faisait allusion Frederick était celui de Ruy Blas, que Bocage avait joué, l'année précédente, à la Porte - Saint-Martin.
Repoussé avec perte par le Kean français, notre directeur mit à l'étude François le Champi, pièce de la citoyenne Sand, où le socialisme, parlant tour à tour le langage de Théocrite et de saint Vincent de Paul, amenait cette conclusion triomphante :
a Se dissout et tombe en ruines dans la société tout ce qui n'est pas meunier, menuisier, domestique, adultérin ou bâtard. »
Le succès du Champi fit presque oublier les fameux bulletins que la citoyenne susdite avait rédigés pour le Provisoire. Madame Sand publia son drame, avec une
préface à son ami Bocage. Tous les interprètes de l'œuvre y étaient proclamés comédiens éminents, jusqu'à mademoiselle Volnays; mais l'éloge de Y ami Bocage atteignait aux extrêmes limites du style pompeux. On lui faisait tous les honneurs du mouvement romantique. C'était bien lui, c'était lui seul qui avait amené Fart théâtral dans les voies nouvelles.
Et cependant madame Sand ne voulait pas se moquer de son ami.
Bocage, après cent vingt représentations successives, imagina des plans magnifiques pour perpétuer l'état prospère de sa caisse. À l'en croire, le théâtre de la rive gauche devait êlre organisé comme un théâtre de province et jouer tous les genres.
11 engage Clarence et Deshayes pour le
mélodrame, Àchard pour F opéra-comique et le vaudeville, avec mademoiselle Désirée, madame Jules Séveste, el une douzaine de danseuses pour les ballets.
Au nombre de ces dernières se trouvait mademoiselle Ferdinand., sujet rare, qui excellait à lever un de ses pieds bien audessus de sa tête.
Mais les fantaisies musicales et chorégraphiques de M. Bocage ne se trouvent point être du goût d'Alexandre Mauzin, commissaire de la République près du second T héàtr e-Français .
Le soir de la représentation de la Farnezina1, le directeur le voit arriver tout ému.
1 Petite comédie de fery, ornée d'un bors-d'œuvre de chant et de danse.
— Citoyen Bocage, crie Mauzin, ce que vous faites n'a pas d'exemple !
— Qu'est-ce? qu'y a-t-il? que voulezvous? demande notre héros, s'appliquani le lorgnon sur l'œil droit.
— Je viens vous rappeler à votre mandat.
— Vous plaisantez, sans doute?
— Un commissaire du gouvernement ne plaisante jamais. 11 faut supprimer vos baladins et vos chanteurs. Cela est indigne du théâtre national de l'Odéon.
— Mais à l'Opéra, mon cher, on chante et on danse. A ta Comédie-Française on dansait et on chantait autrefois. Si vous l'ignorez, tant pis pour vous. Moi, Bocage, homme d'initiative et d'élan, je suis les traditions. Donnez-moi six cent mille francs comme à l'Opéra... vous verrez!
— Citoyen, je ferai mou rapport, dit solennellement le commissaire en quittant le cabinet directorial.
Il tint parole.
Bocage, sommé de mettre un terme à sos innovations, prit la chose en mauvaise part. Dans un but de vengeance et pour châtier le ministère, il eut l'inspiration malheureuse de faire jouer une pièce polilique, toute remplie d'allusions contre les hommes du jour.
Elle était intitulée Une Nuit blanche, fantaisie noire.
Ou nomme comme auteurs MM. Boquillon père et fils.
Les étudiants, tapageurs et républicains, saluent avec transport la Nuit blanche, qui est interdite et amène la
disgrâce administrative de M. le directeur l.
Bocage va donner quelques représentalions en province.
Au mois de janvier, la Porte-Saint- Martin le rappelle et lui offre un rôle confectionné tout exprès dans les nuances de son beau talent. Nous parlons du rôle de Claudie.
Succès pyramidal, et nouvelle préface
1 Bocage avait commis quelques autres méfaits, entre autres celui d'exciter les étudiants, chaque soir, à chanter la Marseillaise. Il savait déjà que son renvoi était décidé lorsqu'une estafette lui apporte une lettre par laquelle on l'engage à passer au cabinet du ministre pour affaire concernant la direction. Le grand républicain prend une plume et répond : * M. Bocage a l'honneur de prévenir M. le ministre qu'il est visible à l'Odéon tous les jours, de deux heures et demie à quatre heures. » Le ministre répond à son tour et sans désemparer : « M. le ministre de l'intérieur a l'honneur de prévenir M. Bocage qu'il lui retire le privilège de l'Odéon. »
de madame Sand. On y remarque ces lignes touchantes :
« Moi-même j'ai pleuré en vous voyant et en vous écoutant. Je ne savais plus de qui était la pièce; je ne voyais et je n'entendais que votre douleur et votre piété; et, comme le cœur saisi et rempli d'émotion ne trouve guère de paroles, ici comme là-bas, je ne sais que vous dire : Merci! C'est beau, c'est bien, c'est bon ! »
Le triomphe obtenu dans le rôle du père Rem y n'empêcha point notre comédien de disparaître, quatre années durant, de la scène parisienne
1 Depuis 1854, on ne l'a vu reparaître que trois fois : au Vaudeville d'abord, où le Marbrier ne conjura point la chute de l'administration Thibaudeau; à T Ambigu, où il reprit, sans beaucoup de réussite, quelques-uns de ses vieux rôles, et à la Porte-Saint- Martin, où Marc Fournier, jadis son plus violent ennemi (voir les collections de feu le Corsaire), lui confia
Ce fut pendant cet intervalle que les journaux annoncèrent la fugue étrange de mademoiselle Marie Bocage.
Ayant des idées antireligieuses parfaitement arrêtées, et ne supportant pas à cet égard le moindre reproche ni la moindre contradiction, l'illustre acteur avait jugé convenable de ne point délivrer son enfant de la tache originelle. La jeune tille approchait de sa quinzième année, et le sacrement de l'eucharistie semblait à monsieur son père aussi superflu que celui du baptême.
Or la conscience de Marie n'était point rassurée. Les convictions de Buridan ne
la triple besogne de représenter, dans le drame intitulé Paris, Merlin, Abeilard et Molière. Le citoyen Bocage se fait aujourd'hui professeur de déclamation et s'intéresse vivement aux jeunes personnes qui suivent ses cours.
pénétraient en aucune sorte dans son âme.
Une parente dévote, après avoir do nné secrètement une éducation pie? se à sa jeune cousine, lui conseilla d'échapper par la fuite au despotisme paternel, afin qu'elle pût demander à l'Église les deux sacrements qui lui manquaient.
La néophyte reçut l'eau sainte, fît sa première communion, et rentra chez son père, après cinq jours d'absence.
Il est probable que l'acteur démocrate et voltairien ne se consolera jamais d'avoir une fille catholique, apostolique et romaine.
Ah ! c'est un personnage très-ancré dans ses principes, chers lecteurs, que celui dont nous écrivons Fhistoire î Sur toutes choses il a des doctrines carrément établies, et