P. OC A G F
dont il ne souffre pas que personne conteste l'infaillibilité.
La commission chargée de préparer au conseil d\ tat la loi sur les théâtres invite, un joui\ le citoyen Bocage à lui donner quelques éclaircissements, en sa qualité d'homme spécial sur la matière.
— Mon avis, dit-il, est qu'on expédie au plus vite dans les bourgs et dans les hameaux les plus reculés de France de bons acteurs, avec des théâtres portatifs. C'est Tunique moyen de moraliser les populations.
— A ce compte-là, monsieur Bocage, dit un conseil] err le Roman comique serait votre Évangile?
— Oui, monsieur, répondit-il gravement .
— Que pensez-vous de la censure? lui demande un autre commissaire.
— La censure, messieurs... absurde chose I Elle n'empêche rien. Tenez, moi qui vous parle, je désirais, en 1831 , faire de l'opposition au gouvernement. Une pièce de Lemercier, Pinto, me semble favorable à mes projets. Il y a dans cette pièce une conspiration ; Pinto veut détrôner un roi d'Espagne. Arrive une scène où on lui remet un papier; il s'écrie, en le lisant : « A bas Philippe ! » La censure ne biffe point ce passage, et je le prononce de manière à électriser toute la salle. Ou suspend la pièce, le ministre demande des coupures... Allons donc ! Je remplace par des gestes la phrase supprimée ; je glisse des allusions, et voilà de nouveau le parterre en incandescence. Non, messieurs,
y© BOCAGE
croyez-moi, point de censure! Elle est incapable de lutter contre un acteur de génie. »
Les conseillers d'État trouvèrent M. Bocage très-modeste, et lui surent gré des vives lumières qu'il apportait dans la question.
Cette confiance absolue de notre homme en lui-même lui attira plus d'un désagrément de la part du public.
Un soir, à l'Ambigu, M. Bocage avait oublié d'étudier son rôle et bredouillait de manière à rendre le dialogue inintelligible. Tout à coup un miaulement effroyable part des régions supérieures de la salle.
— Faut-il cesser déjouer? demandeTartiste, d'un ton superbe, aux spectateurs livrés à une hilarité bruyante.
— C n'est pas moi, m'sieu Bocage, cria la voix railleuse d'un lit i. . . C'est lui, c'est Polyte!
— Alors, je continue, fit Bocage, le front rasséréné .
Le jour de la première représentation des Sept Infants de Lara, il jouait avec tarit de nonchalance et de sans-gène le personnage de Gonzaîo-Gonzalès, qu'il ne prenait même pas la peine d'ouvrir la bouche pour débiter son rôle.
— Plus haut! crie impérieusement une voix du parterre.
Bocage fronce le sourcil comme Jupiter Olympien, jette un coup d'oeil rempli de menace à l'interrupteur, et continue de bredouiller.
— Plus haut! reprend la voix sur le même ton.
n BOCAGE
Bocage fuit un geste de colère, s'approche de la rampe, et dit :
— L'auteur de cette impertinence voudra bien déclarer si elle s'adresse au citoyen ou à l'artiste.
— Elle s'adresse au cabotin qui ne sait pas son rôle ! cria, du point le plus culminant du. paradis, un autre spectateur, beaucoup plus mal élevé.
Le parterre eut le mauvais goût de rire de l'apostrophe.
De semblables humiliations ne guérirent point M. Bocage de son orgueil.
Pendant sa phase directoriale, cet orgueil prit de nouveaux et de plus gigantesques accroissements.
A une illumination de la Saint-Philippe, aux Tuileries, noire héros se trouve un peu serré dans la foule et gourmande
cinq ou six ouvriers, au voisinage et à la presse desquels il attribue la gène de ses mouvements. Ceux-ci renvoient paître sans plus de façon.
— Qu'est-ce à dire?. . . À qui donc croyezvous parler? leur crie- t-il. Sachez que je suis Bocage !
— Connais pas, riposte un des prolétaires.
Et tous d'éclater avec impertinence au nez de M. le directeur, qui s'attendait aux plus humbles excuses.
Un autre jour, il rencontre Gérard de Nerval, qui avait la vue basse, et qui le coudoie sans le reconnaître.
Bocage entre à l'Odéon dans un état de colère effrayant, la figure blême, les lèvres convulsives.
— À-t-on jamais vu! s'écrie-t-il en plein
foyer, Gérard qui passe auprès de moi sans se découvrir!... Parce que la Revue des Deux Mondes insère de sa prose...
Faquin î... Comme si le dernier des artistes dramatiques n'était pas au-dessus du premier des hommes de lettres !
Ces paroles du grand acteur sont reproduites ici textuellement. Il y avait là trente ou quarante témoins qui peuvent certifier l'exactitude de la citation.
Mais, direz -vous, c'est de la folie! Pas le moins du monde.
Sans trouble du cerveau, sans aucune lésion organique, sans être malade, bien naturellement et bien franchement Bocage secroit le plus grand homme de sou siècle.