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Boccace

L'OBJET de cet ouvrage est surtout d'étudier Boccace dans ses œuvres. Elles sont nombreuses, car il écrivit sans relâche depuis sa vingtième année jusqu'à son dernier moment, et il s'y peint au vif, car il éprouva toujours le besoin de s'épancher, de s'expliquer, de s'analyser. Ses premiers romans n'ont été composés qu'à cette intention ; tantôt sous le voile de l'allégorie, tantôt presque sans détour, il y conte ses espérances, ses joies, ses doutes, ses désespoirs. Plus de dix fois, il a retracé l'aventure amoureuse qui décida de sa carrière littéraire. On peut suivre de point en point et très exactement dans ses écrits la genèse et le développement de ses sentiments, l'évolution de son caractère, la crise morale qui l'amena, vers la cinquantaine, à se jeter dans la dévotion et à abandonner la poésie et le genre amoureux. La seule de ses œuvres dans laquelle il ne se montre guère et la seule où généralement on le cherche, c'est le Décaméron.

Sous une apparente variété, il y a dans l'œuvre de Boccace une grande unité ; les mêmes sentiments s'y retrouvent toujours, les mêmes personnages y reparaissent

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sans cesse. C'est un long drame dont ses divers ouvrages forment comme les actes.

Le Décaméron est en germe dans son œuvre de début, le Filocopo. En revanche, ses sentiments de dévotion s'y trouvent déjà aussi ; il y résume à deux reprises tout V Ancien et tout le Nouveau Testament.

Ce gai compagnon si prompt, disaient ses contemporains, au badinage grivois, était un curieux de science, un travailleur acharné, un savant universel. Toute sa vie se passa à rechercher, à lire, à annoter des livres; puis, lorsque l'heure vint de « rentrer au port », il mit à profit son acquis, qui était immense, pour composer des traités d'histoire, de mythologie et de géographie. Mais, même dans ces ouvrages, qui semblent favoriser si peu les confidences, il se livre tout entier, il donne son sentiment sur tout, en sorte que son œuvre est une confession continue d'autant plus franche qu'elle est souvent inconsciente, une autobiographie psychologique d'une rare précision.

Si ses romans nous font voir un amant suffisamment fidèle pour pouvoir accuser les femmes d'inconstance, très fin de sentiment, exalté et cependant très observateur de lui-même, et sans cesse appliqué à s'étudier; si ses livres d' érudition nous surprennent par leur science, ses lettres nous font connaître un patriote convaincu, un père tendre, un ami de toutes les heures d'un attachement inébranlable.

Mais, au fond, Boccace était avant tout poète, non

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pas seulement par la façon pleine de grâce et de sentiment dont il voyait et exprimait les choses, par son extrême sensibilité, mais aussi au sens plus élevé qu'il donne au nom de poète. Le poète devait être à son avis, et il Va bien des fois répété, un interprète de la nature et du monde métaphysique, un savant et un vulgarisateur en même temps qu}un guide, presque un directeur, et il estime, en fait, que la poésie est un sacerdoce qu'on ne doit accepter qu'avec crainte et humilité. Aussi ne manque-t-il jamais à faire œuvre de moraliste ; à tout propos, il gourmande ceux qui sont portés à la paresse, à la vanité, à l'avarice et au libertinage, et conseille la pratique des vertus dont ses personnages donnent parfois si peu l'exemple. Ses derniers ouvrages sont un cours de morale en action. Même dans ceux qu'il écrivit au fort de ses passions, on renco?itre des réflexions morales et philosophiques, de sages conseils, de louables dissertations. Et il parle avec conviction autant qu' avec force. Modeste, mais d'une modestie ombrageuse qui le portait à des éclats d'orgueil, « d'une vaniteuse humilité », comme le disait Pétrarque, il aimait passionnément la gloire sans la vouloir tapageuse ; son humeur inquiète et un peu irritable lui -fit préférer la retraite de Certaldo à la vie agitée de Florence, ou à la fastueuse mais un peu servile hospitalité qui lui était offerte dans les demeures seigneuriales. De plus, il y allait de sa réputation de poète de rechercher la retraite.

Tels sont les traits du caractère de Boccace qui appa-

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raissent dans ses œuvres et qu'on s'est efforcé de dégager.

On ne peut, au surplus, le connaître exactement qu'au moral ; sa vie matérielle, le détail tout au moins de ses actions nous échappe. On en est réduit à tout moment aux apparences, aux conjectures, aux déductions souvent ingénieuses, mais incertaines, de ses nombreux biographes. Rien de précis n'est connu ni sur sa naissance, ni sur sa jeunesse, ni sur aucun des événements capitaux de son existence. Elle fut active cependant, plus diversement que sérieusement remplie, en tout cas agitée à ce point que ses amis l'appelaient, par antiphrase, « Jean de la Tranquillité ». Boccace a parcouru l'Italie entière, la Provence, le Trentin et sans doute le sud de l'Allemagne, et l'on ne connaît qu'à peine l'époque et l'itinéraire de ses voyages. De même pour ses ambassades. Ses concitoyens l' estimèrent assez pour lui en confier plusieurs et de fort importantes ; mais on n'en sait guère que l'objet et le moment. De sa correspondance, qui fut immense comme celle de Pétrarque, il ne reste presque rien, parce qu'il n'a pas pris soin, comme Pétrarque, qui songeait beaucoup à la postérité, d'en faire tenir copie.

C'est pourquoi on est si mal renseigné sur ce qu'il fit, alors qu'il semble que rien n'est ignoré de ce qu'il pensa.

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