‹ BoccaceChapitre 68 sur 112 · VOYAGE A NAPLES · texte numérisé non relu

VOYAGE A NAPLES

son frère Jacobo, et, après un court séjour à Naples, il se rendit dans la résidence que possédait à Baïes le sénéchal ; il y fut reçu non en ami, mais en hôte importun ; du moins c'est ainsi que son imagination, qui le portait à tout dramatiser, et son excessive susceptibilité lui représentèrent l'accueil qu'on lui fit. On lui attribua, raconte-t-il, une chambre dans les communs, comme « à un sous-muletier », ouverte à tous les vents, uniquement meublée d'un lit sans matelas et dans laquelle il était impossible de dormir à cause de la fumée et du grand tapage que menait la valetaille. Cependant un des familiers du sénéchal aperçut par hasard le grabat sur lequel il était couché, maugréant contre la superbe des grands, et « il vola à Pouzzoles pour lui procurer un lit garni de couvertures et splendide ' ».

A peine Boccace entrevit-il Acciajuoli durant le temps qu'il en reçut l'hospitalité. Bien plus, le sénéchal et sa maison ayant été obligés de quitter brusquement Baïes, Boccace et son frère se trouvèrent expulsés de leur logis et réduits à « errer comme des naufragés sur le rivage » sans un abri, sans aucun moyen de se

propos entre Gaspary et K.œrting dans le Zeitschrift fur Romanisehe Philologie et la Romania, 1880. D'autre part, quoi qu'on en ait dit, le ton de cette lettre est bien celui que Boccace, devenu très susceptible avec l'âge, aurait pris se croyant méprisé par un ancien compagnon de plaisir, et l'on peut dire aussi de comptoir, comme il a soin de le lui rappeler dans l'églogue VIII. La rancune tenace et violente de Boccace contre Acciajuoli, auquel il donne le surnom de Midas, qu'il attribuait auparavant au roi Robert, montre bien qu'il dut y avoir entre eux une rupture éclatante. Il lui rappelle que souvent les méchants ont réussi à s'élever uniquement parce que les hommes vertueux manquaient. 1. Corazzini, p. 142.

procurer de quoi vivre ni de retourner à la ville. Il fallut les aller chercher en barque.

La description que fait Boccace du lieu où il eut à loger ressemble tellement à celles que donnent des auberges romaines les auteurs classiques qu'on est bien tenté d'y voir une réminiscence. Toujours est-il que Boccace, qui était très vain et très chatouilleux1, ressentit cruellement ce manque d'égards ; il y eut échange de paroles aigres entre lui et son ami Francesco, lequel le traita de « caractère emporté » et d' « homme de verre », injure qui lui alla au cœur.

La peste régnait de nouveau à Florence. Boccace gagna directement Venise en traversant les montagnes ; là il passa trois mois dans la maison de Pétrarque, probablement les trois mois de l'été (juin-août) 1363 2; ce fut un temps charmant ; vers le soir, le chancelier de la République, Benintendi, arrivait en gondole, et les trois amis faisaient sur l'eau des promenades nocturnes, dont le souvenir les enchantait longtemps après. Le chancelier était plein de « candeur et de finesse », Boccace avait la gaîté et la verve, Pétrarque l'érudition et la philosophie. Parfois Donato degli Albanzani, qui portait dignement un nom illustre, se joignait à eux. On

1. C'est ce queditLeonardoBruni dans sa biographie. Lorsque NiccolaOrsinilui offrit plus tard l'hospitalité (Voir p. 202, note 1 ), il lui répondit qu'il était le quatrième à lui faire la même proposition, et il énumère coinplaisamment les noms de ceux qui ont voulu l'avoir pour hôte : Ugo di S. Severino, Pétrarque et le roi de Majorque, c'est-à-dire Jacques III, qui avait épousé la reine de Naples. (Corazzini, p. 3i3.l

2. Pétrarque lui écrivait le 1 3 mars et le 7 septembre. Son voyage se place donc entre ces deux dates. La lettre du /septembre suivit de près son départ, comme on le verra.

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