AVANT-PROPOS
Au moment où l'Italie célébrait le sixième centenaire de la naissance du grand conteur florentin, il m'a semblé utile d'exposer avec quelque ampleur, surtout à l'intention du public français, ce que fut exactement Hoccace; car on le sait fort mal.
Que l'auteur du Décaméron se rattache en quelque manière à la lignée des écrivains gaulois, on peut d'autant moins le nier qu'effectivement il eut pour mère une Parisienne. Mais nous sommes trop tentés de le juger à travers les pimpantes et libres fantaisies que lui a empruntées La Fontaine, et qu'il n'a pas empruntées à lui seul, sans prendre garde que le poète français a clioisi d'ordinaire ses modèles, de propos délibéré, parmi les contes les plus licencieux du Florentin, et qu'il les a transformés par son tour d'esprit personnel, pour en faire des cliefs-d'œuvre de grivoiserie légère. Le Décaméron, pris dans son ensemble, est très différent des Contes de La Fontaine,
VIM AVAXT-PBOPOS
,1 d'autre part Boccace a écrit bien d'autres choses que le Décaméron. Ceux-là seuls le savent qui sont familiers avec ses œuvres — avec toutes ses œuvres; mais ils sont une infime minorité. C'est à tous les autres que s'adresse ce volume.
J'aurais voulu le leur présenter sous une forme aimable, je n'ose pas dire amusante, mais au moins dépouillée de tout l'appareil d'une érudition rébarbative ; et je m'aperçois, en terminant, que le livre est touffu, et qu'il n'évite pas les discussions arides et encombrantes. Il est vrai que je crois avoir une excuse; la voici.
Lorsqu'on entreprend d'écrire la biographie d'un personnage mort depuis plus de cinq siècles, sur lequel les documents authentiques sont rares, ou se prêtent à des interprétations incertaines et contradictoires, il est fatal que l'on rencontre sur son chemin une suite ininterrompue de petits obstacles, de menus problèmes, peu importants pris un à un, mais dont l'enchaînement forme la trame même de la vie qu'il s'agit d'écrire. En ce qui concerne Boccace, la série des rébus commence avec sa naissance, et ne s'achève guère qu'à sa mort, avec son dernier voyage à Naples et son commentaire public de Dante : partout on hésite, on tâtonne, on discute, aussitôt qu'il s'agit de iixer une date. Dès lors, il n'y a de choix qu'entre deux partis : ou bien s'en tenir à ce qui est définilis ement acquis et certain, en glissant sur le reste —