CHAPITRE II
Les chapitres précédents ont signalé à diverses reprises quelques-uns des ouvrages qui permettent de classer Boccace, en bon rang, parmi les promoteurs de l'humanisme, en particulier ses églogues allégoriques en latin, dont la série est étroitement liée aux principales étapes de sa vie. L'ensemble de ce Bucolicum carmen est couronné par une composition finale, qu'il y aurait eu avantage à placer au début, car c'est la dédicace de tout le recueil ' à Donato degli Albanzani, ami commun de Pétrarque et de Boccace. On y assiste à un dialogue entre Apenninus (Donato2) et la seizième églogue elle-même, la « messagère », qui pousse devant elle ses quinze sœurs, modestement présentées
1. Cette place continue à me paraître un solide argument en faveur du classement des églogues simplement dans l'ordre où elles furent composées. De même, dans YAmeto, l'épitre dédicatoire est restée à la fin.
2. Il était né dans le Casentin, et pour ce motif était souvent appelé par ses amis « Apenninigena » ; en 13G3, Boccace l'avait rencontré à Venise chez Pétrarque; antérieurement, ils s'étaient connus à Ravenne, et sans doute en Toscane {Ihdl. It., t. XI, p. 211-212).
sous forme de brebis pauvrement nourries et éclopées1, et l'on y est renseigné sur la grande admiration que Silvanus (Pétrarque) inspire à Cerretius (Boccace, l'homme de Gertaldo), sur l'insistance avec laquelle Silvanus invite son ami à quitter sa pauvre retraite2, et sur la résolution qu'a prise Cerretius de se contenter d'un genre de vie qui, en échange de quelques privations, lui assure une entière liberté3. Ces préoccupations furent bien celles de Boccace lorsqu'il s'établit à Certaldo au lendemain de sa visite à Pétrarque, à partir de septembre 1363, et nécessairement avant les deux voyages qu'il fit pour aller revoir son ami en Vénétie, en 1367 et 1368. Après cette époque, Boccace ne s'occupa plus de poésie bucolique, sauf pour retoucher le texte de ses églogues, dont le manuscrit original, raturé et corrigé par le poète vieillissant, a été conservé4; il fut ainsi dans ses habitudes à peu près constantes de remanier ses œuvres érudites, même après que des copies en avaient été mises en circulation. On en va voir d'autres exemples.
1. Apenninus dit à Angelos (la messagère, comme l'explique Boccace, tout fier de son grec) : « Sed pecus hoc claudum, servans vix pellibus ossa, Quid mihi? Silvano deouit misisse, videret Et morbi causas lœta et medicamina môrbis. »
2. Cerretius décrit, sans l'embellir, le pays de ses pères : « Pascua sunt nobis Gerreti montis in umbra Heu sterili nimium, nullis frondentia lucis, Nec salices capris surgunt, nec surgit hibiscus. »
3. « Pan nobis praegrande dédit nec spernere munus Est animus : pauci contentor munere panis, Silveslres coryli pascunt, dat pocula rivus.... »
4. C'est 0. Hecker qui l'a identifié (Boccaccio-Funde, p. 43 et suiv.); la revision des églogues s'est prolongée au delà de 1368 (ibid., p. 60-62). O. Hecker estime (p. 69), comme moi-même, que la composition de l'églogue XVI n'est pas antérieure à 1366; cependant on verra plus loin pour quelle raison il n'est pas impossible que Donato degli Albanzani ait demandé cette dédicace à Boccace plusieurs années avant cette date, avant même 1360 (voir ci-après, p. 425, fin de la longue note). Si, comme je le crois, l'égl. XV est de 1359, cette amicale requête de Donato n'a rien d'invraisemblable immédiatement après.
Des épîtres en vers latins, qu'il lui arriva d'écrire à ses amis, subsistent quelques rares spécimens; la plus connue de ces pièces est celle qui accompagnait l'exemplaire de la Divine Comédie offert à Pétrarque1; il faut y joindre les correspondances poétiques avec Cecco da Mileto a et avec Zanobi da Strada 3, sans parler de fragments juvéniles de moindre importance4. On attribue encore aux derniers mois de la vie du conteur un poème en 180 vers, adressé directement à YAfrica, l'épopée de Pétrarque, dont Boccace avait toujours ardemment désiré la publication, d'ailleurs refusée avec obstination par son auteur. Mais Pétrarque étant mort (en juillet 1374), le bruit courut qu'il avait brûlé son œuvre, ou exprimé la volonté formelle qu'elle fût détruite. Sous le cou]) de l'émotion que lui causa cette rumeur, Boccace improvisa cette épître, dont l'expression est pourtant loin d'être aussi heureuse, et même correcte, que l'inspiration en est évidemment sincère5.
Quant aux neuf livres de compilation historique et morale qu'il intitula De Casibus illustrium vivorum, les limites de temps entre lesquelles ils furent rédigés — de 1355 à 1360 — ont été déjà indiquées, ainsi que les caractères généraux et le plan de l'ouvrage G. Un problème fort embarrassant reste à poser : celui de la