‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 152 sur 199 · Voir ci-dessus, p. 347 et suiv · texte numérisé non relu

Voir ci-dessus, p. 347 et suiv

publication du De Casibus, et de la revision importante à laquelle le soumit son auteur.

Le traité est dédié à ce Florentin fixé à Naples, Mainardo dei Cavalcanti — un chevalier (miles), dont les services furent fort appréciés de la reine Jeanne — , auprès duquel Boccace, rebuté par le mauvais accueil d'Acciaiuoli, avait trouvé une généreuse et réconfortante hospitalité. Dans sa dédicace, l'auteur déclare qu'il est le parrain du fils de Mainardo l . Or une lettre, adressée de Certaldo au même personnage le 28 août 1373 2, le félicite de son récent mariage; on en a conclu, un peu vite, que le filleul de Boccace était né en 1374, et que, peu après le baptême, Mainardo reçut l'hommage du De Casibus. Ce système paraissait fortifié par les premiers mots de la dédicace : « Cet ouvrage^ vaillant chevalier, est resté longtemps inutilisé par devers moi3... » Cependant de très sérieuses difficultés s'opposent à cette manière de voir : tout d'abord, Boccace ne retourna certainement plus à Naples après le voyage qu'il y fit en 1370-71 ; comment donc y auraitil, en 1374, tenu sur les fonts baptismaux un fils de Mainardo? Savons-nous d'ailleurs si celui-ci n'avait pas été marié une première fois, ou s'il n'avait pas eu d'enfant hors mariage?

Mais voici qui est plus grave. L'examen des manus-

1. Boccace se dit à lui-même : « Nonne huic (Maghinardo) sacra affinitate junctus es? Secum, si meminit, unici filii ejus communis pater es : illi enim dédit ipse naturali lege ut esset; tu, Paraclito opérante, spiritum ut bene esset dedisti, dum illum ex sacri fonlis lavacro suscepisti » (Gorazzini, p. 366).

2. Boccace y a écrit très nettement : « Sexagesimum annum ago » (Gorazzini, p. 233).

3. Ibid., p. 363. Depuis Baldelli, tous les biographes de Boccace ont admis ce système, quitte à hésiter, pour l'année, entre 1373, 1374 et même 1375!

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crits du De Casibus montre que la rédaction de cet ouvrage a été entièrement revisée par l'auteur : en dehors même de quelques additions importantes, il n'y a pour ainsi dire pas une phrase qui n'ait été retouchée au point de vue de la correction, de la clarté et de l'élégance. Or la dédicace à Mainardo se lit dans certaines copies de la première rédaction aussi bien que dans les manuscrits de la seconde1, ce qui conduit à penser (pie la première rédaction était déjà dédiée à ce Florentin, devenu maréchal de la reine de Naples.

1. Par exemple dans le Palal. 223, de la bibliothèque Laurentienne ; voir aussi, à Paris, ms. lat. 0250 de la B. Nat. ; en outre, le premier traducteur français de Boccace, Laurent de Premierfait, qui a eu sous les yeux la première rédaction, a cependant traduit la dédicace à Mainardo. A. Horlis, en décrivant les mss. des œuvres latines de Boccace (Siudl, p. 916 et suiv.) a relevé quelques variantes caractéristiques des deux rédactions, mais sans marquer que la présence ou l'absence de la dédicace, dans les manuscrits, est indépendante des variantes proprement dites. Après avoir étendu à de plus longs morceaux la collation des deux groupes de manuscrits, afin de mieux mettre en relief l'importance de la revision, j'ai appelé « première rédaction >» la plus courte, et « seconde » celle qui, en outre des corrections, renferme quelques additions. Il va de soi que F. Torraca a soutenu que la plus longue était la première, et que la revision n'avait abouti qu'à des coupures (Per la biografia di G. B., p. 203-223). — Que la rédaction plus courte puisse sembler préférable, c'est affaire de goût, et cela ne prouve rien; avant de se prononcer ainsi, il eût été bon de compulser les manuscrits; il y a telles additions qui ne peuvent absolument pas avoir trouvé place dans la première rédaction pour disparaître dans la seconde; voir ci-après, p. 396, note k. D'autre part, j'ai relevé ci-après, p. 409, n. 2, une coupure dans la rédaction en général la plus longue, pour laquelle il est impossible de supposer l'ordre inverse. Je tiens encore à rappeler l'addition déjà signalée par A. Hortis, l'invocation à Pétrarque qui se lit dans le paragraphe final, unie à une sévère profession de foi chrétienne (si quid minus forsan christianae religioni seu philosophiez veritati sit consonum... emendetur in melius); il est évident que ce sont des idées bien conformes à l'évolution des sentiments religieux de Boccace après 1360, ainsi qu'à son admiration croissante pour Pétrarque; F. Torraca pense que le nom de Pétrarque a été au contraire supprimé, parce que, à la fin de 137'i, celui-ci était mort. Ainsi, au lendemain de celte perte, qui le mit si profondément en deuil, Boccace n'aurait rien trouvé de mieux à faire que de raturer ce nom vénéré?

D'autre part, la première rédaction eut très vite une large diffusion, attestée par le nombre relativement élevé des manuscrits que nous en connaissons; il faut donc que Boccace ait continué à remanier son œuvre après l'avoir publiée et dédiée. Mais ce travail suppose des loisirs et exige un certain recul ; on en vient ainsi à repousser nettement une date aussi tardive que 1374 pour le « lancement » de la première édition. Concilier ces diverses données, en l'absence d'un point de repère tout à fait certain, est une tâche malaisée; on est r réduit aux hypothèses; mais l'hypothèse, en attendant la révélation de quelque fait nouveau, mérite d'être exposée, au moins à titre provisoire.

Il semble donc probable que Boccace ayant achevé, vers 1360, la rédaction de son livre, le laissa reposer quelque temps, indécis encore quant au choix du grand personnage auquel il en ferait hommage. La morale du De Casibus ne s'adresse guère qu'aux princes, à ceux que leur puissance expose le plus aux coups de la Fortune; et peut-être Boccace avait-il pensé l'offrir à Louis de Tarente, \\ ce protecteur d'Acciaiuoli, auquel, dès 1350, le poète du Bucolicum Carmen avait consacré des vers élogieux1, en attendant de lui accorder ce témoignage que, à la fin de sa vie, il avait été un excellent roi2; mais ce prince mourut en mai 1362, et la perplexité de Boccace redoubla. Dans sa dédicace à Mainardo, il raconte qu'il passa en revue les divers souverains d'Europe, mais que leur indignité morale lui fit horreur. Il y a là une curieuse énumération satirique, renouvelée de Dante3, et qui mérite de retenir

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