‹ Boccace, étude biographique et littéraireChapitre 186 sur 199 · C. Salutali, Epistolario, éd. Novali, t. II, p · texte numérisé non relu

C. Salutali, Epistolario, éd. Novali, t. II, p

incroyable que Pétrarque ait découvert par hasard, et seulement la dernière année de sa vie, l'existence du Décaméron? L'auteur, dans ses entretiens avec son ami, n'avait jamais fait la moindre allusion à son chef-d'œuvre! Sans doute, il le désavoua sur le tard, comme immoral; mais au début de son intimité avec Pétrarque, en 1350-51, il travaillait encore à ses contes : pourquoi n'en avoir pas soufflé mot? Apparemment il avait jugé que ces bagatelles ne méritaient pas qu'on en parlât — et c'est a ces bagatelles qu'il est redevable de l'immortalité. Il a créé, comme en badinant, ne disons pas sans s'en douter, mais sans y attacher d'importance, une des œuvres d'art les plus vivantes que nous ait léguées le moyen âge; il l'a créée dans la joie, sans autre but que sa satisfaction personnelle, parce que, depuis des années, tous ces bons mots, ces farces et ces drames — ces sots, ces rusés coquins, ces victimes ou ces héroïnes de l'amour — hantaient son imagination; parce que dans cette vaste matière, d'où qu'elle lui vînt, il avait peu à peu versé toute son expérience personnelle de la vie; elle avait fini par se confondre avec les formes les plus familières de sa fantaisie. On pourrait la comparer à ces beaux fruits qui, à l'approche de l'automne, demandent impérieusement qu'on les cueille : la terre, l'eau, l'air, le soleil ont accompli le travail mystérieux qui les a portés a maturité, et ils tombent d'eux-mêmes dans la main qui se tend pour les saisir.

Le Décaméron n'est donc pas une œuvre d'imitation, un savant travail de marqueterie, un laborieux effort de combinaison, destiné à confirmer telle ou telle théorie poétique, encore moins à plaider une cause, à démontrer l'excellence de certains principes, ou à réformer quoi

que ce soit : c'est une œuvre saine et vigoureuse, qui a jailli spontanément d'une imagination bien disciplinée, avec une forme et avec un style qui ont été façonnés tout exprès pour elle. Mais cette œuvre légère, et qui ne veut rien prouver, prouve cependant beaucoup; elle est très révolutionnaire, sans y prendre garde. En elle retentit avec intrépidité la protestation de la chair, longtemps méprisée et tenue en bride au nom des intérêts de l'âme, en vue d'une existence future, de la chair qui réclame le droit de savourer toutes les jouissances que lui offre la vie présente. L'amour est sacré; la nature est bonne; ceux qui le nient sont des hypocrites ou des aveugles. Cette prétendue vallée de larmes peut devenir un paradis : il suffit d'en connaître les ressources et de savoir leur faire produire tout ce qu'elles contiennent de joie. La pensée, la science, la poésie, l'art ne servent qu'à embellir la vie, à rendre la terre plus habitable, à compenser d'inévitables misères.

Ainsi, trente ans après la mort de Dante, un souffle puissant d'épicurisme et de réalisme animait l'œuvre de Boccace. Lorsque le conteur essaie de s'approprier les procédés de l'allégorie dantesque, dans YAmeto ou dans YAmorosa Visione, il ne fait que consacrer la faillite du symbolisme mystique; au contraire, s'il s'abandonne à sa nature, il tire du Roman de Troie une charmante nouvelle galante, il ressuscite l'idylle erotique à la manière d'Ovide en célébrant les Nymphes de Fiesole, crée le roman psychologique pour exprimer la passion d'abord joyeuse, puis jalouse, inassouvie et torturante de Fiammetta, et enfin nous fait assister à une vaste comédie humaine, en cent actes, où le rire, parfois le ricanement, se mêle aux soupirs et aux sanglots. Evidemment, pour lui l'art n'a pas d'autre fin que lui-même,

comme la vie, suivant l'expression consacrée, est un banquet, auquel tout homme est invité à prendre place : honte a ceux qui refusent de s'y asseoir, ou qui s'en font chasser, ou qui roulent à terre dès le premier service! Le sage est celui qui en déguste jusqu'au bout les savoureux raffinements. Boccace nous transporte-t-il donc en pleine Renaissance? Des villas du Décaméron et de leurs parcs aux frais ombrages, peut-on entrer de plain-pied dans les palais enchantés du Roland Furieux, plus somptueux, mais déjà moins naturels?

A dire vrai, l'heure de la Renaissance n'avait pas encore sonné. Ces problèmes ne se sont pas posés- devant la pensée de Boccace dans les termes où nous les formulons; peut-être n'en a-t-il même jamais compris toute la gravité. Il n'a certainement pas senti, au fond de sa conscience, ce conflit de l'idéal et du réel, du terrestre et du divin, qui a si cruellement tourmenté Pétrarque. Plus irréfléchi que son grand ami, il s'était précipité à la conquête de la vie, avec l'impétuosité de sa nature ardente et joyeuse. Puis, quand il eut dépassé la

f quarantaine, il s'arrêta, se repentit; ne disons pas qu'il se convertit, car il n'avait pas l'âme religieuse ; mais il se soumit, non sans mauvaise humeur; il répéta des

\ formules et crut à la vertu des pratiques, parce qu'il avait peur de la mort. — Entre ces deux attitudes le contraste est plus saisissant, entre les deux morceaux de cette vie la cassure est plus nette, parce que, plus qu'un autre, Boccace s'abandonnait de tout l'élan de sa nature franche et impulsive à ses impressions du moment. Peu habitué aux luttes de conscience et aux conflits d'idées, il ignorait l'art des transitions adroites et des nuances subtiles, qui sont bien souvent des compromissions déguisées : il fut timide après avoir été auda-

cieux, mais il l'ut constamment loyal; jamais il n'essaya de tromper personne sur ses sentiments intimes.

Au reste, les occupations de sa studieuse vieillesse ne le détournèrent pas autant qu'on pourrait le croire de cette grande œuvre de Renaissance, dont le Décaméron avait donné le signai avec une crânerie un peu prématurée : il fallait que d'abord l'Italie se mît patiemment, longuement à l'école de l'antiquité. Le besoin en était si bien senti de tous que, la Divine Comédie achevée, Dante avait commencé à cultiver la poésie latine; Pétrarque s'appliqua constamment à rivaliser avec Cicéron, avec Tite Live, avec Virgile; quant à Boccacc, après le tournant de la quarantaine, il consacra ses vingt dernières années à la littérature antique — sauf pour composer ses traités d'exégèse dantesque.

Puis, cent ans plus tard, lorsque l'Italie, fatiguée par un siècle d'humanisme, se préoccupa de renouer la tradition ininterrompue de sa littérature en langue vulgaire, parce que, au contact de l'antiquité, elle avait pris conscience de ses destinées modernes, elle s'aperçut que depuis longtemps elle possédait d'incontestables chefs-d'œuvre. Sous une forme souple et variée, elle y trouvait excellemment exprimé son idéal artistique, en sorte que les lettrés des nouvelles générations ne voulurent plus avoir d'autres guides : Pétrarque fut le modèle des poètes, tandis que le maître incontesté de la prose fut Boccace.

NOTES RIBLIOCxRAPHIQUES

Les bons travaux bibliographiques ne manquent pas sur Boccace. Pour ce qui concerne les éditions de ses œuvres, et les manuscrits, on consultera :

F. Zambrini e A. Bacchi délia Lega. Bibliografia boccaccesca; série délie edizioni délie opère di G. B., latine, volgari, tradotte e trasformate (Propugnatore, Bologne, t. VIII, 1875).

E. Narducci. Giunta alla Bibliografia boccaccesca (Il Buonarroti, série II, vol. X, 1875, p. 377).

E. Narducci. Di un catalogo générale dei Mss. e dei libri a stampa délie Biblioteche governative d'Italia (L'article G. Boccaccio accompagne ce projet). Rome, 1877, in-4 (// Buonarroti, vol. XI).

Récemment, M. Guido Traversait a commencé la publication d'une nouvelle Bibliografia Boccaccesca; la 1IC partie est intitulée : Scritti intorno al Boccaccio e alla fortuna délie sue opère (Città di Castello, 1907, in-16); elle doit être suivie d'une seconde partie, annoncée dès l'apparition de la première : f Manoscritti délie opère di G. Boccaccio.

Les présentes Notes bibliographiques ne prétendent pas se substituer à ces excellents instruments de travail; elles constituent un simple classement de tous les ouvrages et articles que j'ai cités dans ce volume; il ne s'agit que de fournir au lecteur le moyen de se reporter aux textes sur lesquels s'appuie mon exposé. Celte observation justifie en particulier le parti que j'ai pris de ne renvoyer, pour les œuvres de Boccace, qu'aux éditions les plus récentes et les plus usuelles.

En ce qui concerne les études critiques, notamment sur le Décaméron, je ne me dissimule pas combien mon choix pourra

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paraître arbitraire. Bien loin cependant d'avoir cherché à allonger la liste, j'ai été plutôt tenté de la restreindre, car je ne vise aucunement à être complet. Ce qui me peinerait serait d'avoir omis, par simple inadvertance, quelque article ou quelque ouvrage auquel j'ai emprunté des renseignements ou des suggestions utiles; je ne voudrais pas encourir le reproche d'ingratitude. Malheureusement, dans un travail de ce genre, des oublis sont toujours possibles.

Dans l'indication des périodiques, les abréviations les plus fréquentes sont les suivantes :

A. S. I. — Archivio storico italiano. Florence.

A. S. P. N. — Arcliioio storico per le province napolelane. Naples.

B. It. — Bulletin italien. Bordeaux.

G. S. L. I. — Giornale storico délia letteratura italiana. Turin.

M. St. d. V. — Miscellanea storica délia Valdclsa. Gastelfiorentino.

N. Ant. — Nuoua Antologia. Rome.

Prop. — Propugnatore. Bologne.

Rom. — Romania. Paris.

Z. f. r. P. — Zeitschrift fiir romanische Philologie. Halle.

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