‹ Boccace: études italiennes (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · CHÈRE AUX MUSES TOSCANES · texte numérisé non relu

CHÈRE AUX MUSES TOSCANES

Tous les amis des lettres italiennes se réjouiront de cet hommage rendu à la muse populaire. Ils demeureront charmés de cette promenade que madame la duchesse Ravaschieri nous fait faire parmi les forêts de pins de l'Apennin pistoyais, et où j'ai pris plaisir à la suivre. J'ai gardé moi-même de contrées semblables des impressions aussi vives et aussi poétiques. J'ai joui^ moi

aussîj de la société de ces charmants paysans^ et j'ai souffert parfois du spectacle de leur misère.

Dans sa charité ardente^ madame la duchesse Ravaschieri voudrait appeler sur ces chères montagnes la fortune et la renommée des montagnes suisses. Elle voudrait attirer dans XAbetone les voyageurs et les touristes, y voir bâtir des villas et percer des routes. Elle a telle confiance dans les vertus patriarcales de ses poétiques montagnards, qu'elle n'y redoute aucun changement. On pensera peut-être autrement.

Loin de moi la pensée d'écarter la prospérité de ces pauvres villages ; mais si leur vie change, il est peu probable que leur âme reste tout à fait la même. Je ne le dis pas pour maudire la civilisation. Mais tout progrès ne mêle-t-il pas le mal avec le bien?

Je me réjouirais assurément que les paysans de r^6e/o;ze mangeassent de la viande, couvrissent en tuiles leurs maisons, apprissent à lire ; mais la poésie, au moins, y per-

dra^ car cette poésie^ telle que jeTai décrite^ est celle des peuples enfants, et qui ne connaissent point l'écriture. Ces vers riment pour Toreille et non pour les yeux. Les rimes ne sont que de riches assonnances.

Les poètes n'observent que Taccent, c'est-àdire ce que les oreilles perçoivent en écoutant, non ce que les yeux verraient, en lisant. Le rythme est pour l'oreille aussi, et Télision, Tapocope ont une importance qu'aucune poésie écrite ne pourrait tolérer.

En chantant^ en déclamant, on avale toutes les syllabes gênantes, et la mesure est juste, pourvu que l'accent soit justement marqué. La poésie écrite a des règles beaucoup plus sévères. Sa forme est savante, et son inspiration le devient aussi. Les peuples qui se servent habituellement de récriture n'ont plus de poésie populaire. Ils ont alors, il est vrai, une poésie savante, et Ton ne peut pas avoir tout à la fois.

L'amour de l'art ne doit pas primer Tamour de l'homme, ni l'esthétique l'empor-

ter sur la charité. Il vaut mieux sans doute manger de la viande et coucher à l'abri que faire des vers. Aussi^ je pense bien que T^betone ne restera pas seul en arrière du mouvement qui entraîne Thumanilé vers le désir d'un plus grand bien-être. Mais il est bien permis de jeter un regard en arrière^ et de fixer les yeux sur un tableau du passé qui^ sans doute^ va bientôt disparaître comme tant d'autres.

Sur la montagne^ au murmure des torrentSj au bruit harmonieux que fait le vent dans les pins, des bergères, des bûcherons et des charbonniers chantent des vers dans la langue de Dante et le rythme de l'Arioste. Et ces vers me font penser de nouveau à la beauté délicate des fleurs de l'Anthologie :

« Le Lundi, — chante un amant champêtre, — vous me semblez une fleur; ce Le Mardi, une vermeille rose ; « Le Mereredi, un beau lis d'amour; « Le Jeudi, une pierre précieuse ;

« Le Vendredi^ vous brillez comme un soleil;

(L Le Samedi^ vous êtes une chose divine ;

« Et puis, le Dimanche j lorsque vous arrivez, — vous êtes plus belle encore que tout ce que j'ai rêvé pendant la semaine. »

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