PREMIÈRE PARTIE
Tout porte à croire que Boccace est né à Paris. Cela blesse le patriotisme de quelques Italiens, mais cela ne flatte pas le mien. Je ne suis pas touché outre mesure d'apprendre que le premier air qu'il respira fut celui des bords de la Seine. Boccace est bien Italien par le génie, et sa gloire est incontestablement florentine ; mais il est né à Paris.
\\ nous apprend lui-même que son père était à Paris en 1 3 1 o, qu'il y exerçait le cômnierce et qu'il s y trouvait encore le 1 1 mars
i3i3. H était naturel que le fils n'oubliât pas cette date. Le vieux Boccace assistait à Texécution de Jacques de Moiay, grand maître des Templiers ^ Ce souvenir fixe Fépoque de son séjour à Paris. Si le père était à Paris en i3i3, si le fils, comme Pétrarque nous l'apprend^, est né cette même année, ces faits viennent à Tappui d'une assez ancienne tradition. Une autre la confirme encore : bien des années après, Boccace, au bas d'une lettre facétieuse, signait ainsi plaisamment son nom : Jannetto di Parisse, c'est-à-dire : Jannot de Paris.
Pour ces raisons et d'autres encore, il faut admettre le récit d'ailleurs bien vraisemblable d'une ancienne chronique* :
1 « Ut ai ébat Boccacius, genitor meus, qui... se his testabatur interfuisse rébus. » {De casibus illustHum virorum, lib. IX.)
« Ep. Sen., VIII, i (20 juillet i366).
' Je veux parler de rancienne traduction italienne de la chronique latine de Filippo Villani. M. Crescini ne la trouve point tout à fait explicite.
D^ailleurs, après une très lumineuse discussion, Téminent critique arrive aux mêmes concluions que moi au sujet de
BOCCACK.
Boccace le père, étant à Paris pour ses affaires, s'éprit d'une jeune fille « de condition moyenne, entre noble et bourgeoise » . Il ne la trouva point sévère et en eut un fils. On aimera peut-être à se rappeler, en lisant le Décaméron, que Boccace avait pour mère une pauvre fille, légère et folle, de notre vieux Paris écolier et joyeux. On pensera qu'il avait reçu d'elle, avec le sang, sa complexion joviale et, en même temps, cette inquiète disposition à se plaindre qui fit toujours alterner ses accès de tristesse avec ses plus folles boutades de gaieté.
D'elle lui venait peut-être le contraste même de ce caractère inconstant, susceptible, agité, déraisonnable, mais bon au fond, tendre et passionné. J'aime à le croire, et on peut bien le supposer. Mais s'il eut quelque touche, comme il est certain, de Tesprit français du moyen âge, plein de bonne humeur robuste et de polissonnerie bour-
la naissance de Boccace. {Contributo agli studj sul Boccac- CIO. Tori no. Loncher, 1887.)
geoise, il la reçut à la cour des Anjou de Naples^ entre ses vingt et ses trente ans^ non à Paris, avec le lait de sa nourrice.
Cest à peine s'il passa à Paris les premiers mois de sa vie. Un document nous fait croire que le père revint à Florence eni3 14* . L'enfant avait un an tout au plus, et la mère, comme des passages connus de VAmeto tendent à le faire croire, était sans doute abandonnée.
Cette douteuse naissance, en voyage, à l'étranger, donne à Boccace, plus qu'à tout autre, ce caractère de littérateur errant qui sera celui des humanistes de la Renaissance.
Tout ceci n'est que vraisemblable hypothèse. Mais, jusqu'à nouvel ordre, les plus
* Manni, Storia del Decamerone, Document d'après lequel Boccaccio et Vanni di Chellino, son frère, habitaient depuis quatre ans, en i3i8, à P^lorence dans le « populo di San Pier Maggiore ». Il est possible, et M. Cfrescini l'admet, que Boccaccio n'eût pas des i3i4 ramené son enfant à Florence, et Teûl fait seulement revenir plus tard de Paris. Mais cette supposition est inutile, et elle donnerait de la force à un 4cs arguments que mettent en avant les adversaires de la naissance parisienne. .^ ,•;
scrupuleux critiques l'ont admis comme prouvé, et on peut les suivre.
Le doute, d'ailleurs, ne peut porter que sur la naissance parisienne de Boccace; sa bâtardise, au contraire, paraît avérée. Suarez, qui écrivait, au dix-septième siècle, l'histoire d'Avignon, affirme très positivement avoir vu, dans les archives avignonnaises, une dispense papale par laquelle Boccace était autorisé, quoique bâtard, à recevoir un bénéfice ecclésiastique. Des critiques, possédés de ce préjugé que Herbert Spencer nomme antithéologique, ont contesté cette affirmation. Ils élèvent contre Suarez un argument bien inattendu : Suarez était Jésuite. Gela ne suffit pas. Le docte évéque de Vaison, qui fut préfet de la bibliothèque vaticane, passe pour une autorité très considérable, et il n'y a pas de raison pour lui attribuer un mensonge énorme et gratuit.
Je le crois donc sur parole, et je tiens pour prouvé que Boccace était bâtard, pour vraisemblable qu'il était né à Paris.
La certitude est plus grande pour ce qui touche la condition et le caractère du père de Boccace. Erat vir industrius, dit Filippo Villani; ce que je traduirai en langage moderne : « 11 était dans les affaires. » Il était attaché à la maison dès Bardi^ une des banques florentines les plus puissantes. Dans toutes les villes commerçantes de l'Europe s'ouvraient, dans un quartier spécial, les comptoirs des Lombards ; on appelait ainsi g'jnériquement tous les Italiens. Les comptoirs des Florentins étaient répandus sur tout le monde connu, de l'Egypte aux Flandres. Comme l'Angleterre moderne, Florence était trop petite pour nourrir et occuper tous ses enfants : elle les envoyait au loin faire fortune.
Dans la liberté et les hasards de la carrière commerciale se formaient les mœurs et Tesprit des Florentins de la Renaissance.
La fortune publique et privée croissait chaque jour. Des banquiers étaient en mesure d ouvrir leur crédit à des rois. Les mœurs
y perdaient leur antique simplicité. L'amour du luxe naissait avec l'importation des modes étrangères; on voulait jouir, après les longs voyages, du bien si péniblement acquis. La vue de modes, de mœurs nouvelles, rompait peu à peu le frein serré du patriotisme municipal, qui avait fait la grandeur des villes italiennes, aux précédents siècles. Le choc des esprits et leur rencontre avec des idées, des théories, des religions inconnues, avaient fait jaillir la vive lumière d'une pensée nouvelle, avide d'apprendre et de découvrir. En même temps se répandait un souffle de scepticisme, ébranlant les idées qui semblaient les plus solides. Boccace naissait dans cette classe marchande de Florence, pour le plaisir et l'instruction de laquelle il allait dépenser toutes les ressources de son esprit; il en est l'image. Il la détesta par moments pour ses graves défauts, pour son inconstance, ses injustices et le besoin inquiet de nouveauté, qui lui faisait dédaigner chaque lendemain ce
qu'elle avait adoré la veille ; il la détesta^ la maudit, Tinjuria, mais ne put jamais tout à fait se passer d'elle.
Puisque Boccace est né d'un marchand florentin, il peut paraître oiseux de se demander, comme on Ta fait, s'il était noble.
Son père ne sortait pourtant pas du petit peuple, car il fut investi de plusieurs fonctions publiques. 11 fut, en i345, un des officiers de la Monnaie ^ ; en 1 347, un des officiers chargés de l'approvisionnement de la ville*. Mais surtout il avait été, en i322, un des prieurs chargés du gouvernement de la ville. Les prieurs des arts, c'est-à dire des métiers, étaient des marchands, dont le pouvoir avait supplanté celui de l'ancienne noblesse féodale et impériale. Le commerce étant devenu la vie même de l'État et presque sa raison d'être, une sorte de syndicat commercial s'était transformé en pouvoir politique.
' (( Super monetd cudendâ de novo. »
' (( Super copia et abundantid grani habendd, »
De bien bonne heure les étrangers, qui vivaient sous des régimes politiques tout autres, avaient remarqué, avec surprise, que des hommes de classe assez modeste parvenaient, en Italie, aux plus hautes fonctions politiques. Au douzième siècle, Tévêque allemand Otto de Freising l'avait noté :
« Les villes, dit-il, ne dédaignent pas d'investir de dignités des gens de condition inférieure, et même des ouvriers des arts manuels les plus méprisables. » Depuis cette époque, les révolutions successives n'avaient fait que rendre plus démocratique la constitution florentine. La dernière et la plus importante de ces révolutions, dans les dernières années du treizième siècle, avait achevé d'annihiler la noblesse gibeline. La bourgeoisie marchande, même la plus infime, avait reçu sa part dans le gouvernement de la ville. La ville était aux mains du parti populaire, c'est-à-dire des marchands.
Les plus puissants, il est vrai, de ces mar-
chands, ces popolani grassi^ dont il est tant question dans Thistoire florentine, ceux qui, comme le père de Boccace, appartenaient aux douze arts majeurs^ ne tardèrent pas à élever des prétentions aristocratiques. Ces prétentions, assez maladroitement fondées parfois sur des origines fabuleuses, romaines et même troyennes, n'avaient pas encore eu le temps de bien s'asseoir. Boccace fut des premiers à les railler. Rien ne fait supposer que son père les eût affichées.
La famille de Boccace n'était pas anciennement florentine. Elle tirait son origine de Certaldo, un gros bourg coquettement étage, comme tant d'autres bourgs toscans, au penchant d'une colline. Le lieu est charmant, la nature gracieuse et riche. La rivière Eisa, qui baigne le pied de la colline, donne la fraîcheur à une fertile et riante contrée. C'est une de ces vallées heureuses des affluents de TArno, aux paysages avenants et modérés, où, dans une vie tradi-
tionnellement simple et rustique, se sont formés tant de grands esprits. C'est un horizon de vignes, de moissons et d'arbres^ un paisible recoin du monde où Ton vit aujourd'hui des produits de la terre^ dans une insouciance douce^ tout comme on devait y vivre au temps de Boccace. Certaldo fut toujours pour lui un refuge de paix, après les fatigues des voyages, les agitations inquiètes de la vie florentine et la liberté fastueuse de la cour de Naples. Il préféra toujours ce lieu à tout autre, et, aimant à afficher l'indépervdance assez hautaine qu'il y goûtait, il ajouta sans cesse à son nom le nom de son village et signa : Jean de Certaldo \
Le vieux Boccace avait établi son domicile à Florence, peu de temps après la naissance de son fils. Par un acte que j'ai cité', il demande, pour lui et son frère, la
1 En plusieurs endroits de ses œuvres, Boccace nomme Certaldo sa patrie. On en a conclu qu'il y était né. Mais il donne ailleurs le même titre à Florence, ce qui montre qu'il n'attachait pas au mot patrie un sens bien étroit.
• Voyez page 4.
remise des taxes communales à Certaldo, leur domicile légal étant à Florence.
Mais il est bien probable que ce n'était pas là son premier établissement à Florence. La tradition veut qu'il y ait possédé une maison plus anciennement. Son frère y était propriétaire dès 1297. Il était naturel qu'il s'établît dans la paroisse Santa Félicita. Comme le faisaient les gens de la campagne, comme les Machiavelli, ses compatriotes de Certaldo, il se fixait près de la porte de la ville qui menait à son village. Tout près de là habitaient ses patrons, les Bardit
Le vieux Boccace n'était pas marié, sans doute, lorsqu'il ramena de France son petit
BOCCACE. i3
enfant parisien ^ Son mariage avec Margherita di Gian Donato de Martulis fit à Tenfant une situation pénible. Les bâtardises étaient aisément tolérées par les mœurs du moyen âge, bien plus relâchées^ en ce points que les nôtres. Les plus honnêtes gens élevèrent leurs enfants naturels sur un pied d'égalité parfaite avec les légitimes^ et maintinrent cette égalité jusque dans leurs testaments. Mais il n'est pas à croire que toutes les Italiennes aient eu l'âme aussi grande que Valentine de Milan, et aient pu aimer sans arrière-pensée Tenfant qui leur avait été « dérobé » .
La maison paternelle fut sombre pour celui qu'on n'y avait point désiré. 11 n'y connut ni sourire, ni tendresse, et son enfance malheureuse se passa dans le silence et la crainte. On ne saurait se tromper, en effet, sur les allusions très claires qui sont à la fin de VAmeto, et nul n'a douté que
I D'après la dispense citée par Suarez, Tcnfant était illégitime, mais non adultérin.
Boccace n'ait voulu désigner son père et la maison paternelle dans les vers si tristes que je vais traduire : « Là on ne rit jamais, ou bien rarement. La maison est obscure, et muette, et très triste... La vue affreuse et cruelle d'un vieillard glacé, rude et avare, m'angoisse à toute heure et m'afflige. »
L'histoire de son enfance et de sa jeunesse est celle d'une vocation contrariée, ainsi qu'il arrive pour bien des artistes et des poètes. Il était naturel que le père destinât son fils à la carrière lucrative qu'il parcourait lui-même. Il était naturel aussi que Boccace se plaignît du temps qu'on lui avait fait perdre. Il avait passé d'abord quelques années à l'école d'un maître de grammaire, Giovanni Mazzuoli, dit Giovanni di Strada, du lieu de sa naissance * . En même temps, « comme il était d'usage pour les jeunes
* Il est le père du poète 2^nobi di Strada, ami de Boccace et de Pétrarque. Il en sera question plus loin. — Filippo Villani affirme que Boccace fréquenta l'école de Giovanni di Strada. M. Crescini est le seul critique qui révoque ce fait en doute.
BOCCACE. i6
Florentins y>, on lui avait enseigné très complètement l'arithmétique, c'est-à-dire^ sans doute, la comptabilité commerciale et la tenue des livres.
Au sortir de l'école, son père lui fit passer six ans chez un commerçant, pour faire son apprentissage. Il n'avait guère plus de dix ans quand ses études furent ainsi interrompues. Aussi furent-elles bien insuffisantes, comme il s'en plaignait amèrement plus tard. Je me demande même s'il avait pu recevoir une notion de latin ; elle ne dut guère dépasser le latin barbare en usage parmi les notaires et les gens d'affaires. En effet, malgré le labeur de toute sa vie, il ne fut jamais qu'un latiniste assez incorrect.
Pourtant, dès les jours où il alignait péniblement des chiffres chez le marchand à qui on Tavait confié, il aimait les belleslettres. La grande ombre de Dante avait passé sur son jeune esprit, ce 11 fut, disait Boccace, mon premier guide, ma première
i6 ETUDES ITALIENNES.
lumière. » Quelques-uns en ont conclu, contre toute vraisemblance, que Dante put être son maître. Les paroles de Boccace ont un sens plus large. Malgré les injustices, les passions et l'exil, Dante avait rempli Florence de sa gloire. Nous savons, par Sacchetti, que les âniers et les forgerons chantaient par les rues des vers de la Divine Comédie y les entrecoupant des cris de leur métier. Les bouches florentines étaient pleines de cette poésie qui avait, d'un coup, fixé la langue et la pensée d'un peuple.
11 était naturel que Tâme éveillée d'un enfant précoce fût saisie d'une ardente admiration pour le poète dont les vers résonnaient à tous les carrefours. Son imagination fut prise. Une grande figure se dressait devant ses yeux, symbole de poésie, de haute culture d'esprit, de science, de mystérieuse philosophie. -
L'enfant malheureux et inquiet avait neuf ans; une rumeur venait de se répandre : en exil, au loin, était mort celui dont
chacun parlait, le grand voyant, pour qui la terre, le ciel et les enfers n'avaient pas eu de secrets. Le moyen âge donnait aux poètes et aux savants, qu'il confondait souvent, une étrange auréole de pouvoir magique,- de science occulte, de surnaturelle révélation. La connaissance des hommes et des choses, des mots et de leur puissance, paraissait surhumaine. On imagine sous quelle céleste et mystérieuse forme Dante devait apparaître à l'esprit d'un enfant florentin, saisi dès lors du désir passionné d'apprendre.
Les études commerciales s'en trouvaient mal, et des fantômes passaient entre les yeux de l'enfant et les chiffres bien rangés des comptes en partie double. Le père s'en aperçut après six ans passés. Puisque l'enfant voulait apprendre et devenir semblable à ceux qui savaient le latin, il résolut de le tourner au moins vers une profession où le latin était d'un bon profit, et d'en faire un homme de loi.
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