V -» -v ..-^ c \K;tv\ .;uc aous. voyous
s;,* • ^t^.t: .,.t^ a '/»:>iU)a» siiiseigiiîmt la
• .• ^ '.vv;.^ i ^c M v> ^v« îv^s a ie ;p:xives aud.-
k vv;K« vit v^ue». 501IS ce nmiitre imprudait,
V ^{î^^tmttm. psrt* I, sono* 71.
le jeune homme apprit les lois de la poésie amoureuse mieux encore que celles du Digeste et des Codes. Rien, malheureusement, ne peut faire supposer que Boccace ait jamais vécu à Bologne, où enseignait CinoV Nous avons ^ au contraire, toute raison de croire qu'il étudia le droit à Naples.
Boccace avait seize ans. Son père, toujours en voyage pour les affaires de la maison des Bardi, faisait un séjour à Naples, où il s'occupait d'acheter des grains en Fouille et de les transporter à Pescara, pour le compte du gouvernement napoli-
* On n*en donne pour preuve qû*une lettre de Boccace dont la date est certainement fausse et dont Tauthenticité paraît bien douteuse.
tain*. 11 avait emmené Tenfant avec lui et le laissa entre les mains de quelque maître.
Il était aise peut-être d'éloigner de son foyer Tenfant de hasard, témoin d'une erreur de jeunesse. Quand, plus tard, Boccace fut rappelé à Florence, la femme de son père était morte.
A Naples, autant qu'il semble, Boccace vécut d'abord comme un pauvre enfant abandonné. Ses études juridiques, nous dit-il, s'y continuèrent tant bien que mal pendant six ans, jusqu'à ses vingt-deux ans.
Son père poursuivait toujours la fortune, et elle le fuyait, si nous en jugons par le peu de biens qu'il laissera dans son hérédité. Il passait sa vie en voyages. Nous savons notamment qu'il était de nouveau à Paris en i332.
C'était un de ces « chiens de Lom-
* Nous savons qu'il était à Naples avec un autre associé de la maison des Bardi en i328. Quant à lage où Boccace commença l'étude du droit, il nous est donné par le fameux commentateur de Dante, Benvenuto Rambaldi, d'Imola.
bards )), que nos ancêtres aimaient si peu *.
Le fils, cependant 3 trouvait à Naples, dans le spectacle d'une cour française et dans les mœurs d'un pays grec, ce que la civilisation pouvait offrir alors de plus raffiné, de plus élégant et aussi de plus dissolu. Il nous apprend qui! avait une maîtresse, et il la décorait du nom antique de Pampinea, a une jeune nymphe qui m'a trouvé digne de son amour, et m'y a retenu assez longtemps ». 11 dit aussi qu'il commença à aimer la poésie, un jour, en face de la tombe de Virgile, au pied du mont Falerne. L'antiquité sortait des tombeaux, toute jeune et vivante, en une nouvelle incarnation.
Malgré son amour précoce des lettres, le jeune homme mena à Naples une vie de dissipation. « Je ne suis devenu, dira-t-il, ni un canoniste ni un savant. » Mêlé à la société de jeunes Florentins, fils de marchands comme lui, auxquels se joignaient
* a QuestC Lombard i cani, » {Décaméron , gîornata f,
bogcach:. 2*3
maine, en faisaient, par le plus curieux mélange, une ville unique au monde.
L'été, la société élégante s'en allait respirer à Baia la fraîcheur de l'air marin, a Non loin, dit Boccace, du beau mont Falerne, entre Tantique Cumes et Pouzzoles, est la gracieuse Baia, sur la rive marine. Nul ciel ne couvre plus beau ni plus doux lieu. Les bains y sont très sains, le ciel très pur. Les débris antiques qu'on y voit, nouveaux pour les esprits modernes, leur sont occasion de plaisir. »
Comme au temps d'Ovide, Baia est une plage à la mode. La musique, la danse réunissent les dames et les cavaliers, et aussi la chasse, la pêche et toutes sortes de libres distractions. Chaque coin ombragé de la plage est couvert de jeunes gens et de jeunes femmes en somptueuses toilettes.
Là se disent les bons mots, les propos galants, se nouent les intrigues', se chan-
> (c Plus d'une y est venue Lucrèce, qui s'en ristourne Cléopâtre. » (Boccace, sonni 69.)
.-rj
1,- .olcil Ii; ciiatoienicnr i^
Li-, îcrc; -,ont l:ierL variées^ r M'îistc Ar/> lisnccs rrancais, apportes 7 !,riiit^:'; (l'Aniou, et des aniLz'j mnmwic'y i\u\ .ont restées dans les mcears Aw i^.Tvs. Woccaca nous décrit un d^ ces
Irill^mfs tournois a la îrançaise ou. 5< raîil dc'> dnmcs, de nobles coups de lance s'crli^meMicnt sur les armures luisantes. Et |*(':rrarquc, un peu plus tard, plus saisi d'horreur par la barbarie du spectacle i|u'cmu pnr le charme du souvenir antique, 'issistait, au milieu d'une foule crueiia et enivrée, â un combat de gladiatoirs ^
Cette société frivole s'en allait, de gaieté de cœur et en chantant, vers les sombres malheurs politiques dont Pétrarque, juge non prévenu, avait noté les symptômes certains. JVIais qui les pouvait prévoir, sous
^ /':p. fam., V, fy. — Ep. Sert., XV, 4. „
le paternel gouvernement du roi Robert le Sage, que chantaient les poètes et qui vivait, comme un prince de contes des fées, en pleine fantaisie littéraire et artistique? 11 est le premier exemplaire des princes de la Renaissance; comme Pétrarque et Boccace ont cru continuer Virgile et Varron, Robert, de la meilleure foi du monde, a pris Auguste pour modèle. Je laisse à la sévérité des historiens politiques de relever ce qu'il pouvait y avoir d'illusoire dans ce rêve, de pédantesque dans cette illusion. Comment ne pas prendre quelque goût à voir une maison royale française se faire le centre d'un des premiers groupes de la Renaissance?
Naples est voisine des premières sources de la littérature italienne. C^est parmi un étrange mélange de peuples, sous l'influence d'un prince allemand épris de civilisation orientale, Frédéric II, dans la Sicile et Tancienne Grande -Grèce, que les muses, italiennes se sont éveillées. A la cour de
lô ETUDES ITALIENNES.
lumière. » Quelques-uns en ont conclu, contre toute vraisemblance, que Dante put être son maître. Les paroles de Boccace ont un sens plus large. Malgré les injustices, les passions et l'exil, Dante avait rempli Florence de sa gloire. Nous savons, par Sacchetti, que les âniers et les forgerons chantaient par les rues des vers de la Divine Comédie^ les entrecoupant des cris de leur métier. Les bouches florentines étaient pleines de cette poésie qui avait, d'un coup, fixé la langue et la pensée d'un peuple.
11 était naturel que l'âme éveillée d'un enfant précoce fût saisie d'une ardente admiration pour le poète dont les vers résonnaient à tous les carrefours. Son imagination fut prise. Une grande figure se dressait devant ses yeux, symbole de poésie, de haute culture d'esprit, de science, de mystérieuse philosophie. .
L'enfant malheureux et inquiet avait neuf ans; une rumeur venait de se répandre : en exil, au loin, était mort celui dont
chacun parlait, le grand voyant, pour qui la terre, le ciel et les enfers n'avaient pas eu de secrets. Le moyen âge donnait aux poètes et aux savants, qu'il confondait souvent, une étrange auréole de pouvoir magique, de science occulte, de surnaturelle révélation. La connaissance des hommes et des choses, des mots et de leur puissance, paraissait surhumaine. On imagina sous quelle céleste et mystérieuse forme Dante devait apparaître à Tesprit d'un enfant florentin, saisi dès lors du désir passionné d'apprendre.
Les études commerciales s'en trouvaient mal, et des fantômes passaient entre les yeux de l'enfant et les chiffres bien rangés des comptes en partie double. Le père s'en aperçut après six ans passés. Puisque Tenfant voulait apprendre et devenir semblable à ceux qui savaient le latin, il résolut de le tourner au moins vers une profession où le latin était d'un bon profit, et d'en faire un homme de loi.
i8 ÉTUDES ITALIENNES.
Après le métier de banquier, ceux de notaire ou d'avocat étaient parmi les plus lucratifs. L'esprit formaliste et processif du siècle, et l'extrême complication des lois, multipliaient à Tinfini les actes et les procédures. Les gens de loi pouvaient amasser des fortunes.
D^ailleurs, l'étude des lois n'excluait pas toujours Tamour des belles-lettres. Au moment même où le jeune Boccace allait commencer ses études juridiques, un des meilleurs poètes toscans, Gino de Pistoja ', enseignait les Décrétâtes à Bologne. Ce Cino, sur la tombe duquel Pétrarque invitera à pleurer les Amours, les Dames et les Amants*, est le même que nous voyons, sur un bas-relief, à Pistoja, enseignant la plus austère des sciences à de graves auditeurs.
On aimerait à croire que Cino enseigna Boccace et que^ sous ce maître imprudent,
• Né à Pistoja en 1270, y mourut en i337.
* Can^oniere, part. I, sonn. 71.
le jeune homme apprit les lois de la poésie amoureuse mieux encore que celles du Digeste et des Codes. Rien, malheureusement, ne peut faire supposer que Boccace ait jamais vécu à Bologne, où enseignait Cino\ Nous avons, au contraire, toute raison de croire qu'il étudia le droit à Naples.
Boccace avait seize ans. Son père, toujours en voyage pour les affaires de la maison des Bardi, faisait un séjour à Naples, où il s'occupait d'acheter des grains en Pouille et de les transporter à Pescara, pour le compte du gouvernement napoli-
' On n'en donne pour preuve qu'une lettre de Boccace dont la date est certainement fausse et dont Tauthenticité paraît bien douteuse.
tain^ 11 avait emmené Y enfant avec lui et le laissa entre les mains de quelque maître.
Il était aise peut-être d'éloigner de son foyer Tenfant de hasard, témoin d'une erreur de jeunesse. Quand, plus tard, Boccace fut rappelé à Florence, la femme de son père était morte-
A Naples, autant qu'il semble, Boccace vécut d'abord comme un pauvre enfant abandonné- Ses études juridiques, nous dit-il, s'y continuèrent tant bien que mal pendant six ans, jusqu'à ses vingt-deux ans.
Son père poursuivait toujours la fortune, et elle le fayait, si nous en jugons par le peu de biens qu'il laissera dans son hérédité. Il passait sa vie en voyages. Nous savons notamment qu'il était de nouveau à Paris en i332.
C'était un de ces a chiens de Lom-
^ Nous savons quMl était a Naples avec un autre associé de la maison des fiardi en i328. Quant à l'âge où Boccace commença Tétude du droit, il nous est donné par le fameux commentateur de Dante, Benvenuto Rambaldi, d'iroola.
bards », que nos ancêtres aimaient si peu *.
Le fils, cependant, trouvait à Naples, dans le spectacle d'une cour française et dans les mœurs d'un pays grec, ce que la civilisation pouvait offrir alors de plus raffiné, déplus élégant et aussi de plus dissolu. 11 nous apprend qu il avait une maîtresse, et il la décorait du nom antique de Pampinea, a une jeune nymphe qui m'a trouvé digne de son amour, et m'y a retenu assez longtemps ». Il dit aussi qu il commença à aimer la poésie, un jour, en face de la tombe de Virgile, au pied du mont Falerne. L'antiquité sortait des tombeaux, toute jeune et vivante, en une nouvelle incarnation.
Malgré son amour précoce des lettres, le jeune homme mena à Naples une vie de dissipation, a Je ne suis devenu, dira-t-il, ni un canoniste ni un savant. » Mêlé à la société de jeunes Florentins, fils de marchands comme lui, auxquels se joignaient
* a Questi Lombardi canL » [Décaméron, giornata f, noveUa i\
J Jl
22 ITUDKS ITALIENNES.
quelques nobles napolitains, il mena cette vie joyeuse et pleine d'aventures^ raffinée à >/ la fois et corrompue ^ dont le Décaméron nous a laissé tant d'images.
11 connaissait bien les quartiers douteux et les lieux de plaisirs. 11 vivait. Dieu sait comme, des bien minces ressources qu'il pouvait tenir de son père, prenant dès lors rhabitude, qu'il garda toute sa vie, d'être besogneux et de s'en plaindre amèrement.
Aucune ville n'offrait plus que Naples l'attrait des plaisirs faciles et la tentation de l'oisiveté. Sous son ciel presque oriental, avec son peuple à la fois remuant et paresseux, elle s'étend au bord de la mer bleue, parmi des sites voluptueux. Tout n'y était alors que luxe et réjouissance. De riches marchands, une noblesse élégante, une cour peuplée de poètes et de gens d'esprit, l'esprit délié des Grecs, la gaieté gaillarde des Français, le commerce oriental, les souvenirs partout présents de l'antiquité ro-
BOCCACK. 2*3
maine, en faisaient, par le plus curieux mélange, une ville unique au monde.
L'qté, la société élégante s'en allait respirer à Baia la fraîcheur de l'air marin, a Non loin, dit Boccace, du beau mont Falerne, entre Tantique Cumes et Pouzzoles, est la gracieuse Baia, sur la rive marine. Nul ciel ne couvre plus beau ni plus doux lieu. Les bains y sont très sains, le ciel très pur. Les débris antiques qu'on y voit, nouveaux pour les esprits modernes, leur sont occasion de plaisir. »
Comme au temps d'Ovide, Baia est une plage à la mode. La musique, la danse réunissent les dames et les cavaliers, et aussi la chasse, la pêche et toutes sortes de libres distractions. Chaque coin ombragé de la plage est couvert de jeunes gens et de jeunes femmes en somptueuses toilettes.
Là se disent les bons mots, les propos galants, se nouent les intrigues *, se chan-
' « Plus d'une y est venue Lucrèce, qui s'en «tourne Cléopâtre. » (Boccace, sonn; 69.]
tent sonnets et chansons. On y essaye l'effet des toilettes nouvelles, et Ton déploie sous le soleil le chatoiement des étoffes rares.
Les fêtes sont bien variées, par le contraste des usages français, apportés par les princes d'Anjou, et des antiques coutumes romaines qui sont restées dans les mœurs du pays. Boccace nous décrit un de ces brillants tournois à la française où, sous Tœil des dames, de nobles coups de lance s'échangeaient sur les armures luisantes. Et Pétrarque, un peu plus tard, plus saisi d'horreur par la barbarie du spectacle qu'ému par le charme du souvenir antique, assistait, au milieu d'une foule cruelle et enivrée, à un combat de gladiateurs ^
Cette société frivole s'en allait, de gaieté de cœur et en chantant, vers les sombres malheurs politiques dont Pétrarque, juge non prévenu, avait noté les symptômes certains. Mais qui les pouvait prévoir, sous
* Ep. Fam,, V, 6. — Ep. Sen., XV, 4. . ; .
le paternel gouvernement du roi Robert le Sage, que chantaient les poètes et qui vivait, comme un prince de contes des fées, en pleine fantaisie littéraire et artistique? 11 est le premier exemplaire des princes de la Renaissance; comme Pétrarque et Bqccace ont cru continuer Virgile et Varron, Robert, de la meilleure foi du monde, a pris Auguste pour modèle. Je laisse à la sévérité des historiens politiques de relever ce qu'il pouvait y avoir d'illusoire dans ce rêve, de pédantesque dans cette illusion. Comment ne pas prendre quelque goût à voir une maison royale française se faire le centre d'un des premiers groupes de la Renaissance?
Naples est voisine des premières sources de la littérature italienne. C'est parmi un étrange mélange de peuples, sous l'influence d'un prince allemand épris de civilisation orientale, Frédéric II, dans la- Sicile et Tancienne Grande -Grèce, que les muses, italiennes se sont éveillées. A la cour de
Robert, la poésie sicilienne rencontrait la provençale, sa sœur aînée, comme elle attachée aux formes métriques rares et difficiles, vouée comme elle à l'expression un peu factice d'amours quintessenciées. Les Français, pour leur part, apportaient leur goût pour les longs récits et pour les romans de chevalerie. Les moines calabrais, en possession de la vraie tradition hellénique ', répandaient le goût des études grecques et enseignaient la langue de leurs pères, oubliée dès longtemps des Latins. Tel ce singulier Barlaam que Boccace connut peut-être, qui enseigna à Pétrarque le peu qu'il sut de grec, et trouva moyen d'intéresser à ses querelles et à ses idées le monde latin comme le monde hellénique.
Des hellénistes surgissent de tous côtés, comme ce Pierre de Pérouse, bibliothécaire du roi Robert, pour qui Boccace professa sans cesse une vive admiration i et dont il
' Voir notamment Fr« Le Normant, la Grande-Grèce , tome II.
BOCCACK. 27
pr^.'jrait les jugements à ceux même des écrivains antiques.
Une autre aurore s'est levée, et les rayons en brillent jusqu'à Naples. Le treizième siècle a vu ressusciter en Toscane les arts du dessin, et T Italie du Sud, où ces arts ne sont jamais tout à faits morts, accueille avec joie les maîtres qui les renouvellent.
Les nobles napolitains faisaient venir de Rome des statues et des débris antiques pour en orner leurs maisons, et le Roi attirait les artistes les plus fameux. Giotto ', laid et chétif, mais rayonnant de génie naturel, peignait au château de TŒuf des scènes de la Divine Comédie. Et le Roi, plein de respect et d'admiration, passait ses journées auprès du peintre, prenant plaisir à la grâce hardie de son langage florentin, souffrant de lui les saillies les plus mordantes, le comblant d'honneurs, voulant le
^ C'est à Naples que Boccace put connaître Giotto, qui dtait mort quand Boccace revint à Florence, en 1341.
Comme ce puéril arrangement de lettres était de mode provençale, de même Tamour qu'il avouait en le dissimulant. 11 était de toute nécessité que les poètes s'avouassent amoureux. En effet, la poésie n'avait guère d'autre matière que Tamour, et cet amour, chanté dans de petits poèmes savants, aux formes difficiles, était peu réel, puisqu'il était d'obligation. L'amour était une des premières règles de la poésie et, plus généralement/ une forme d'esprit distingué, un témoignage de l'élévation de Tâme. L'amour du poète représentait, en quelque sorte, son brevet d'homme du monde ou de gentilhomme.
Une « âme de gentilhomme », un « cor gentile » ne peut pas ne point être amoureux. L'amour s'y loge tout naturellement.
de Fiammetta. Si Ton est curieux de vérifier la chose, on trouvera que, dans le poème de VAmorosa Visione, le nom de madama Maria se forme des ter^çine 12 à 22 (capitolo x); le mot Fiamma, des ten^ine 25 à 3o (cap. xiii); le nom de Boccace, des ter:{ine 14 à 3o (cap. xv) et i à i3 (cap. xvi).
BOCCAGK. 33f
C'est ainsi qu'il faut entendre ce vers de Dante :
Amor a cor gentil ratto s'apprende.
Dans un autre encore est résumée d'un trait toute la quintessence amoureuse :
Amor e cor gentil son una cosa.
a Amour et gentil cœur sont une même chose. »
L'amour poétique de Boccace ne pouvait se maintenir bu se ramener dans une sphère aussi éthérée que celles de Dante et de Pétrarque. L'homme était trop sensuel, trop différent, par ses vices et ses qualités, de ses deux grands rivaux. Mais son amour ne fut peut-être pas beaucoup plus effectif que le leur. Je remarque en effet qu'il est en tout conforme à la tradition des poètes.
11 n'aurait eu garde de choisir pour amante poétique une des femmes du commun qu'il aima. Il lui fallait une grande dame, pour que son amour fût une matière digne de poésie. Il tomba amoureux soudainement, et cela encore était dû aux convenances :
le coup de foudre était le seul début que
Ton admît. Boccace le reçut le samedi sainte 27 mars i334. Or, la semaine sainte était un temps consacré^ par l'exemple de Pétrarque et de plusieurs autres^ à de pareils accidents*. Par un raffinement assez profane, il semblait que la semaine douloureuse fût bien faite pour voir naître un sentiment qui devait être malheureux. En voilà assez pour donner des doutes sur la réalité des sentiments de Boccace. Je suis bien tenté de suivre Tavis de Brantôme, qui s'y connaissait et vivait encore au temps des poètes amoureux : « Je croy, dit-il, qu'il n'a jamais heu tant de faveurs de ceste grand'dame, comme il en a escrit, et qu'il s'est forgé en sa cervelle et fantasie ce beau subject, pour en escrire mieux*. »
J'ajoute que Boccace ne devait pas être
* Pétrarque vit Laure de Sade à la porte d*une église, le vendredi saint. Et même, il s'est trompé de date, en nous donnant ces détails, car il désigne le 6 avril i326, et le vendredi saint tombait cette année-là le 11 avril. C'est encore le vendredi saint, deux siècles plus tard, que l'amour saisira Camoôns.
« Des dames, — Vie des deux Reynes Jehanne.
beau. c( Vray ment oui! il étoit bien ung bel oyzeau! » dit encore Brantôme, qui avait vu son portrait. Boccace a laissé de luimême un portrait peu flatteur, tracé, à vrai dire, dans une de ces heures de mauvaise humeur où il arrive à un homme de se calomnier, avec Tespoir secret de n'être point cru sur parole. Il se représente comme « laid, pauvre, querelleur, timide, bègue, louche et déjà obèse ». Enfin, prenant pour la première fois un pseudonyme qui lui sera familier, il s'intitule : spurcissimum Dioneum, — a le très immonde Dionée ».
Filippo Villani et d'autres, qui eurent toutes raisons d'être bien informés, ne le peignent pas sous des couleurs si vilaines.
Il était grand d'abord, un peu fort dès sa jeunesse, d'aspect avenant et joyeux. La bouche était belle, les lèvres épaisses et un peu sensuelles. Il avait au menton une fossette qui se creusait lorsqu'il riait. En ajoutant ces traits à ceux du portrait précédent.
on aura^ je pense, une image assez ressem^ blante.
Parlant de son caractère, Boccace se dit oc timide et querelleur ». Il n'y a point autant de contradiction qu'on le croirait.
Susceptible et ombrageux à Texcès, par un orgueil assez haut placé qui domine tout son caractère, il suppose facilement, aux autres, et même à ses amis^ de mauvaises intentions; alors il se monte à une indignation bouillante. Il s'emporte en invectives outrageuses et se croit Thomme le plus méconnu et le plus blessé de la terré.
Mais sa colère est courte et rare. Tant que son sensible orgueil n'a pas été atteint^ il est le plus pacifique des hommes. Il laisse tout passer en souriant^ si bien qu'on a pu lui reprocher de l'indifférence. Acciaiuoli le nommait méchamment : « Jean des tranquillités. » {Johannes tranquillitatum.) * II fut très sensible à Fépigramme^ et la supporta . avec tant d'impatience quelle 4evait bien avoir quelque vérité. . :
L'homme dont j'ai tracée autant qu'il se peut, le portrait était-il fait pour plaire à une grande dame de la cour? Je n'en décide pas. Il faut bien dire qu'il était jeune, a ayant à peine duvet au menton ». Cela est un attrait. Il était spirituel et de la plus plaisante conversation, et cela en est un autre. Et, d'autre part, la bonne renommée des belles Napolitaines est déjà trop ébranlée par l'histoire pour qu'une aventure de plus y puisse nuire beaucoup. Aussi je ne tranche rien. On devra seulement se souvenir que, si Boccace s'attribua poétiquement des bonheurs qu'il n'eut pas, il n'aurait pas admis qu'on pût lui en faire un crime. Il a défendu les poètes et lui-même du reproche d'imposture qu'on leur adressait souvent, et a soutenu que fiction n'était pas mensonge : Fingendo, non mentiendo.
Quel qu'ait été l'avancement de Boccace dans les bonnes grâces de Maria d'Aquino, il n'est pas douteux, du moins, qu'il la prit pour dame poétique. Il écrivit pour elle, et
l'introduisit même discrètement comme personnage dans ses histoires romanesques.
Il y figurait lui-même, et y faisait figurer les dames et les cavaliers de la petite coterie mondaine où il s'était affilié. Maria d' Aquino y porte le nom charmant de Fiammetta, qui semble la décrire tout entière dans sa grâce alerte. Si Fiammetta nous est connue, si Dionée l'est aussi, il ne s'ensuit pas que des aventures réelles nous soient contées dans les romans et les poèmes de Boccace. Bien souvent, je pense, Boccace parle par allusions et allégoriquement. Les familiers de la cour de Naples devaient l'entendre aisément. Mais pour Tentendre à notre tour, il nous faudrait une clef, et nous ne l'avons pas. Faute d'explications, que les commentateurs contemporains n'ont point données ', il faudra se montrer prudent en général
' Il est bien probable, d'après une lettre de Benvenuto d'Imola, que le célèbre commentateur songeait à expliquer Boccace, comme il avait expliqué Dante et les églogues de Pétrarque. Soit que son dessein n'ait pu s'accomplir, soit que le commentaire annoncé ait été perdu, Benvenuto ne nous a rien laissé qui concerne Boccace.
BOCCACK. 39
dans les tentatives d'interprétation. Je reconnais cependant que quelques critiques modernes, tels que M. Hortis et M. Crescini \ se sont avancés avec bonheur sur ce dangereux terrain .
Si les romans et les poèmes italiens nous fournissent peu de renseignements historiques, ils restent les monuments d'une littérature jeune et charmante. Ils ont, aux yeux de l'artiste, la valeur de telle fresque de la première Renaissance dont le sens caché n'a jamais pu être pénétré.
Les sources de l'inspiration sont si communes, aux quatorzième et quinzième siècles, entre les poètes et les peintres, qu'il est naturel de les comparer. Dante fait
' Contributo agli Studj sul Boccaccio. (Torino, Lœscher, 1887.)
songer aux vastes compositions religieuses qui s'étendent sur les murs des Campi santi ^ des églises. Mais Boccace, en avance sur son siècle, fait prévoir les exquises allégories mythologiques du quinzième siècle. En lisant VAmeto ou la Vision amoureuse y j'ai eu devant les yeux une fresque de Gozzoli, un tableau de Mantegna. J'ai vu passer, sur un riche paysage de tapisserie fleurie, parmi des arbres sveltes et de gracieux animaux, ces figures élégantes dont le regard profond et l'inexplicable sourire plongent Tâme en un trouble délicieux.
Boccace m'a rendu par moments cette émotion unique et ineffable que je me souviens d'avoir sentie, lorsque je commençai à aimer le quinzième siècle italien.
L'art de Boccace sort d'éléments connus^ d'histoires françaises et de traditions italiennes, de légendes populaires et de lectures antiques : Benoît de Sainte-More y a sa place, et Virgile, les Siciliens et les Provençaux, le dogme chrétien et les mythologies.
les poèmes de la Table ronde^ les romans grecs, les historiens romains et les récits orientaux dont les croisés et les marchands avaient inondé TOccident.
Boccace n'a rien inventé : il n'est, dans son art, ni le premier, ni le seul. On n'est jamais cela : le premier est toujours imparfait; le seul tomberait dans l'oubli. Un grand artiste résume le travail des siècles.
Avant Boccace les Français avaient écrit de longs récits romanesques qui, malgré leurs beautés, n'o^^t pas mérité de rester les types d'une littérature, comme la Fiammetta et la Vision amoureuse.
Boccace n'a même point inventé une torme poétique nouvelle. Les Provençaux et les Français avaient épuisé tous les artifices de la métrique. On ne peut même lui attribuer l'honneur d'avoir créé le huitain épique, cette belle et sonore ottava rima que TArioste devait illustrer'. En reste-t-il
* Voir notamment ce qu'en dit le professeur Pio Rajna {le Fonti delVOrlando furioso. Introduction, page 16J. Le
retenir à Naples et en faire « le premier homme de son royaume ' » .
Il y a quelque trace de toutes ces îafluences dans les premières œuvres de Boccace. Il dut lire avec passion tous les romans et fabliaux français qui lui tombèrent entre les mains. Il fit des efforts pour s'approprier la langue latine, comme en témoignent des vers latins^ assez faibles encore, qui remontent sans doute à cette époque. Il n'apprit point le grec, ou du moins n'en posséda que quelques mots, qu'on lui voit souvent employer à contresens et hors de tout propos. Mais il commença son éducation antique et fil preuve, dès ses premières œuvres,
' Vasari, Vita di Giotto.
d'une connaissance déjà grande des auteurs et de la mythologie.
Il cherchait à s'instruire de toutes les façons^ entrait en relation avec des géomètres et des astronomes, comme Paolo Geometra et ce fameux Génois Andalone di Negro, dont les idées nouvelles sur la cosmographie préparaient les prochains progrès de la navigation. 11 ne méprisa aucune des connaissances spéciales qu'il pouvait acquérir avec de pareils hommes.
11 apprit même un peu de médecine. D'après le type que s'étaient formé les grands esprits de ce temps, le poète devait être un homme universel, et aucune connaissance humaine ne devait lui rester étrangère.
Virgile représentait à leurs imaginations cet homme encyclopédique, ce sage parfait et comme divin. Aux yeux de Boccace, Virgile était philosophe, médecin, astrologue ; pour un peu il eût ajouté sorcier, comme tant de gens le croyaient.
L'oubli paternel le rendant presque abso-
3o ETUDES ITALIENNES.
lument libre^ Boccace se livra à la vocation de son enfance, la poésie. Tout devait Py porter. Le sort des poètes n'avait jamais été plus doux, ni les honneurs qu'ils recevaient plus grands qu'à Naples en ce moment. La jeune gloire de Pétrarque commençait à traverser le monde, et le roi Robert, avant de l'attirer près de lui, échangeait avec rillustre amoureux des vers et des compliments * .
Boccace avait déjà fait des sonnets et des chansons, dans la manière des Siciliens et des Provençaux *, quand il acquit la qualité qui lui manquait pour être vraiment poète, un amour officiel et noble. Son amour pour Maria d*Aquino, fille naturelle du roi Robert, nous est affirmé par les historiens, la tradition, et aussi par de nombreux passages des œuvres de Boccace.
Il Ta à peine caché sous des allusions très
» Pétrarque, Ep, Fam., IV, 3.
' Il détruisit lui-même plus tard une grande partie de ses poèmes de jeunesse, par désespoir de pouvoir jamais égaler Pétrarque. (Pétrarque, Ep. Sen., V, 2, vers 1364.)
transparentes \ désignant même les dates et les jourSj dans un amphigouri astronomique et mythologique où il est assez malaisé de se débrouiller. 11 y a plus : il a caché son nom et celui de sa maîtresse dans un poème, par un de ces artifices où se sont complu les poètes de Tépoque, et qu'un public prévenu devait pénétrer sans peine.
Tout le poème de la Vision amoureuse n'est qu'un immense acrostiche. En détachant les lettres initiales des quelques centaines de termine dont le poème se compose, et en les rapprochant, on forme deux sonnets et une ballade; or, le premier des deux sonnets renferme au complet les deux noms que le poète voulait laisser deviner, c'està-dire :
Madame Maria Giovanni di Boccaccio da Certaldo*.
* Il nous fait connaître notamment que sa dame était parente de saint Thomas d'Aquin, et fille d'une Française (de la famille de Sabran).
* Dans le même sonnet, Boccace désigne sa dame sous le nom de a Caraflamma », allusion non douteuse au surnom
Comme ce puéril arrangement de lettres était de mode provençale^ de même Tamour qu'il avouait en le dissimulant. Il était de toute nécessité que les poètes s'avouassent amoureux. En effet, la poésie n^avait guère d'autre matière que Tamour^ et cet amour, chanté dans de petits poèmes savants, aux formes diflSciles, était peu réel, puisqu'il était d'obligation. L'amour était une des premières règles de la poésie et, plus généralement, une forme d'esprit distingué, un témoignage de l'élévation de l'âme. L'amour du poète représentait, en quelque sorte, son brevet d'homme du monde ou de gentilhomme.
Une « âme de gentilhomme », un « cor gentile » ne peut pas ne point être amoureux. L'amour s'y loge tout naturellement.
de Fiammetta. Si Ton est curieux de vérifier la chose, on trouvera que, dans le poème de VAmorosa Visione, le nom de madama Maria se forme des termine i2 à 22 (capitolo x); le mot Fiamma, des termine 25 à 3o (cap. xiii); le nom de Boccace, des ter:çine 14 à 3o (cap. xv) et i à i3 (cap. xvi).
BOCCACK. 33
C'est ainsi qu'il faut entendre ce vers de Dante :
Amor a cor gentil ratto s'apprende.
Dans un autre encore est résumée d'un trait toute la quintessence amoureuse :
Amor e cor gentil son una cosa.
c( Amour et gentil cœur sont une même chose. »
L'amour poétique de Boccace ne pouvait se maintenir bu se ramener dans une sphère aussi éthérée que celles de Dante et de Pétrarque. L'homme était trop sensuel, trop différent, par ses vices et ses qualités, de ses deux grands rivaux. Mais son amour ne fut peut-être pas beaucoup plus effectif que le leur. Je remarque en effet qu'il est en tout conforme à la tradition des poètes.
11 n'aurait eu garde dechoisir pour amante poétique une des femmes du commun qu'il aima. Il lui fallait une grande dame, pour que son amour fut une matière digne de poésie. 11 tomba amoureux soudainement, et cela encore était dû aux convenances :
le coup de foudre était le seul début que
Ton admît. Boccace le reçut le samedi sainte 27 mars i334. Or, la semaine sainte était un temps consacré^ par l'exemple de Pétrarque et de plusieurs autres^ à de pareils accidents*. Par un raffinement assez profane, il semblait que la semaine douloureuse fût bien faite pour voir naître un sentiment qui devait être malheureux. En voilà assez pour donner des doutes sur la réalité des sentiments de Boccace. Je suis bien tenté de suivre l'avis de Brantôme, qui s'y connaissait et vivait encore au temps des poètes amoureux : « Je croy, dit-il, qu'il n'a jamais heu tant de faveurs de ceste grand' dame, comme il en a escrit, et qu'il s'est forgé en sa cervelle et fantasie ce beau subject, pour en escrire mieux*. »
J'ajoute que Boccace ne devait pas être
' Pétrarque vit Laure de Sade à la porte d'une église, le vendredi saint. Et même, il s'est trompé de date, en nous donnant ces détails, car il désigne le 6 avril i326, et le vendredi saint tombait cette année-là le 11 avril. C'est encore le vendredi saint, deux siècles plus tard, que l'amour saisira Camoéns.
• Des dames, — Vie des deux Reynes Jehanne.
beau. c( Vray ment oui! il étoit bien ung bel oyzeau! » dit encore Brantôme, qui avait vu son portrait. Boccace a laissé de luimême un portrait peu flatteur, tracé, à vrai dire, dans une de ces heures de mauvaise humeur où il arrive à un homme de se calomnier, avec Tespoir secret de n'être point cru sur parole. Il se représente comme « laid, pauvre, querelleur, timide, bègue, louche et déjà obèse ». Enfin, prenant pour la première fois un pseudonyme qui lui sera familier, il s'intitule : spurcissimum Dioneum^ — « le très immonde Dionée ».
Filippo Villani et d'autres, qui eurent toutes raisons d'être bien informés, ne le peignent pas sous des couleurs si vilaines.
Il était grand d'abord, un peu fort dès sa jeunesse, d'aspect avenant et joyeux. La bouche était belle, les lèvres épaisses et un peu sensuelles. 11 avait au menton une fossette qui se creusait lorsqu'il riait. En ajoutant ces traits à ceiix du portrait précédent.
on aura, je pense, une image assez ressemblante.
Parlant de son caractère, Boccace se dit « timide et querelleur ». Il n'y a point autant de contradiction qu'on le croirait.
Susceptible et ombrageux à Texcès, par un orgueil assez haut placé qui domine tout son caractère, il suppose facilement, aux
autres, et même à ses amis, de mauvaises intentions; alors il se monte à une indignation bouillante. Il s'emporte en invectives outrageuses et se croit Thomme le plus méconnu et le plus blessé de la terre.
Mais sa colère est courte et rare. Tant que son sensible orgueil n'a pas été atteint, il est le plus pacifique des hommes. Il laisse tout passer en souriant, si bien qu'on a pu lui reprocher de l'indifférence . Acciaiuoli le nommait méchamment : <( Jean des tranquillités. » {Johannes tranquillitatum.) - II fut très sensible à l'épigramme, et la supporta . avec tant d'impatience qu elle 4evait biea avoir quelque vérité, . ...
L'homme dont j'ai tracée autant qu'il se peut, le portrait était-il fait pour plaire à une grande dame de la cour? Je n'en décide pas. Il faut bien dire qu'il était jeune, a ayant à peine duvet au menton ». Cela est un attrait. Il était spirituel et de la plus, plaisante conversation, et cela en est un autre. Et, d'autre part, la bonne renommée des belles Napolitaines est déjà trop ébranlée par l'histoire pour qu'une aventure de plus y puisse nuire beaucoup. Aussi je ne tranche rien. On devra seulement se souvenir que, si Boccace s'attribua poétiquement
des bonheurs qu'il n'eut pas, il n'aurait pas
admis qu'on pût lui en faire un crime. Il a défendu les poètes et lui-même du reproche d'imposture qu'on leur adressait souvent, et a soutenu que fiction n'était pas mensonge : Fingendo, non mentiendo.
Quel qu'ait été Tavancement de Boccace dans les bonnes grâces de Maria d'Aquino, il n'est pas douteux, du moins, qu'il la prit pour dame poétique. Il écrivit pour elle, et
rintroduisit même discrètement comme personnage dans ses histoires romanesques.
Il y figurait lui-même, et y faisait figurer les dames et les cavaliers de la petite coterie mondaine où il s'était affilié. Maria d' Aquino y porte le nom charmant de Fiammetta, qui semble la décrire tout entière dans sa grâce alerte. Si Fiammetta nous est connue^ si Dionée l'est aussi, il ne s'ensuit pas que des aventures réelles nous soient contées dans les romans et les poèmes de Boccace. Bien souvent, je pense, Boccace parle par allusions et allégoriquement. Les familiers de la cour de Naples devaient l'entendre aisément. Mais pour Tentendre à notre tour, il nous faudrait une clef, et nous ne l'avons pas. Faute d'explications, que les commentateurs contemporains n'ont point données *, il faudra se montrer prudent en général
' Il est bien probable, d'après une lettre de Benvenuto d'Imola, que le célèbre commentateur songeait à expliquer Boccace, comme il avait expliqué Dante et les églogues de Pétrarque. Soit que son dessein n^ait pu s'accomplir, soit que le commentaire annoncé ait été perdu, Benvenuto ne nous a rien laissé qui concerne Boccace.
dans les tentatives d'interprétation. Je reconnais cependant que quelques critiques modernes, tels que M. Hortis et M. Crescini \ se sont avancés avec bonheur sur ce dangereux terrain.
Si les romans et les poèmes italiens nous fournissent peu de renseignements historiques, ils restent les monuments d'une littérature jeune et charmante. Ils ont, aux yeux de Tartiste, la valeur de telle fresque de la première Renaissance dont le sens caché n'a jamais pu être pénétré.
Les sources de l'inspiration sont si communes, aux quatorzième et quinzième siècles, entre les poètes et les peintres, qu'il est naturel de les comparer. Dante fait
' Contrihuto agli Studj suî Boccaccio. (Torino, Lœscher, 1887.)
songer aux vastes compositions religieuses qui s'étendent sur les murs des Campi santi et des églises. Mais Boccace^ en avance sur son siècle, fait prévoir les exquises allégories mythologiques du quinzième siècle. En lisant VAmeto ou la Vision amoureuse j j'ai eu devant les yeux une fresque de Gozzoli^ un tableau de Mantegna. J'ai vu passer, sur un riche paysage de tapisserie fleurie, parmi des arbres sveltes et de gracieux animaux, ces figures élégantes dont le regard profond et l'inexplicable sourire plongent l'âme en un trouble délicieux.
Boccace m'a rendu par moments cette émotion unique et ineffable que je me souviens d'avoir sentie, lorsque je commençai à aimer le quinzième siècle italien.
L'art de Boccace sort d'éléments connus^ d'histoires françaises et de traditions italiennes, de légendes populaires et de lectures antiques : Benoît de Sainte-More y a sa place, et Virgile, les Siciliens et les Provençaux, le dogme chrétien et les mythologies.
les poèmes de la Table ronde, les romans grecs, les historiens romains et les récits orientaux dont les croisés et les marchands avaient inondé TOccident.
Boccace n'a rien inventé : il n'est, dans son art, ni le premier, ni le seul. On n'est jamais cela : le premier est toujours imparfait; le seul tomberait dans l'oubli. Un grand artiste résume le travail des siècles.
Avant Boccace les Français avaient écrit de longs récits romanesques qui, malgré leurs beautés, n'ort pas mérité de rester les types d'une littérature, comme la Fiammetta et la Vision amoureuse.
Boccace n'a même point inventé une forme poétique nouvelle. Les Provençaux et les Français avaient épuisé tous les artifices de la métrique. On ne peut même lui attribuer l'honneur d'avoir créé le huitain épique, cette belle et sonore oltava rima que l'Arioste devait illustrer*. En reste-t-il
* Voir notamment ce qu'en dit le professeur Pio Rajna (le Fonti delVOrlando furioso» Introduction, page i6J. Le
■ — .■■.,> ■ ■■■■-— ■■■1 ^ l.ll I MM ^
moins le fondateur de l'épopée italienne, moitié romanesque et moitié plaisante^ Tancé tre des Pulci et des Arioste? Et parce qu'il n est ni le premier ni le dernier à avoir raconté des histoires pour le plaisir de raconter^ adnarrandum^ non adprobandum, ne garde-t-il pas une place à part parmi ceux qui se sont livrés à ce charmant plaisir d'esprit? D'éléments disparates mal digérés par un jeune marchand florentin, il est sorti des œuvres déraisonnables à coup sûr, maladroites quelquefois, mais frappées du sceau d'un art nouveau. Nous arrivons à une de ces heures marquées pour Tesprit humain, où du long mélange des raceset des pensées sortTexpressioncomplèted'unidéaL Boccace, plus que tout autre, a fourni la matière à ceux qui, après lui, ont voulu écrire pour toucher ou divertir, pour le rire ouïes larmes. On le retrouve dans Chaucer,
célèbre professeur milanais voit dans Vottava rima une très ancienne forme de strophe lyrique appliquée à la narration dès le treizième siècle. .
Hans Sachs^ Lope de Vega, Shakespeare^ La Fontaine^ Musset. Des histoires vieilles comme nos civilisations latines^ pu plus vieilles^ sont restées dans le monde sous la forme où le conteur toscan les a réduites^ et non sous une autre. Il doit cette singulière fortune à ce sens de la vie qu'il posséda en excellence. Dans les œuvres légères de sa jeunesse^ comme dans les œuvres érudites de son âge mûr, c'est toujours la vie qu'il cherche à représenter.
Comparez à ses récits frémissants d'action et de vérité les indécences assez plates de nos fabliaux français. Rapprochez encore de ses récits historiques, où il a mis sans cesse en œuvre, comme malgré lui, le drame des passions, les froides compilations du moyen âge, dont le dessein était tout semblable. Ce sera comprendre et justifier l'action qu'a exercée l'œuvre de Boccace sur toutes les littératures de l'Europe.
D'autres ont vu plus haut; aucun n'a vu si vrai. D'autres ont été guidés par une con-
science plus épurée, vers des sommets plus âpres et de plus surhumaines sources d'inspiration. Mais dès que Boccace fait entrer ses personnages en scène, on ne peut se défendre; on s'arrête, on regarde, on est pris : jeunes, vieux, touchants, ridicules, hommes, femmes, contemporains ou légendaires, tous vivent, parlent, agissent, aiment, haïssent. Nous les connaissons, nous les avons vus. C'est la vie.
Boccace n'arrive pas du premier coup à posséder cette singulière puissance. Ses premières œuvres, telles que le Filocolo et la Teseide, contiennent des longueurs peu supportables, avec la tache d'une affectation qui vient surtout des poètes provençaux. Mais dès lors, le poète se meut dans un monde qui lui appartient, factice, mais vivant, à la fois antique et médiéval, lieu moyen entre les derniers conteurs du monde romain et les nouvelliers de la Renaissance.
Plus tard, l'érudition fera connaître assez Tantiquité pour qu'il ne soit plus possible
de la peindre avec cette charmante fausseté, cette naïveté si sincère. Boccace n'a peint ni des Romains ni des Grecs, mais des Napolitains du quatorzième siècle, qui peutêtre n'étaient pas si différents qu'on le croirait des Romains et des Grecs. Dans ses tableaux de la nature, il y a quelque souffle de Théocrite; dans Tenchevétrement des aventures, quelque souvenir d'Apulée.
L'inspiration de ses récits est antique, à coup sûr, bien que l'antiquité y soit travestie de la plus bizarre façon qui se puisse imaginer, et que la confusion des noms païens et des sentiments chrétiens y soit extraordinaire. Jupiter est Dieu le Père, Apollon, le Christ, Pluton, Lucifer, Junon, la Vierge Marie, Glaucus, saint Pierre. Les saintes espèces du pain et du vin sont figurées sous les noms de Gérés et de Bacçhus. 11 n'y a là aucune intention blasphématoire ou sceptique \ Pétrarque, Dante
1 11 ne faut pas oublier que plusieurs auteurs fort orthodoxes du. moyen âge ont voulu trouver dans les poètes anti-
lui-même^ sont tombés dans des fautes de goût semblablçs. Par la confusion des images et des mots se préparait Téclosion des arts antiques dans une société chrétienne. Le mélange de toutes les idées ne pouvait être plus complet que dans Boccace, auquel sa naissance, son éducation de hasard, la corruption des milieux où il avait vécu, n'avaient pu mettre à l'âme que bien peu de notions précises. D'ailleurs, il écrivait pour des sociétés frivoles, et surtout pour des femmes.
On doit beaucoup aux femmes pour la formation de la langue italienne. C*est pour
ques, et surtout dans Virgile, des pensées chrétiennes dissi< mulées sous le voile de Tallégorie. Pétrarque a développé cette singulière doctrine en plusieurs passages. (Notamment Invectivœ in medicum quemdam, lib. III.) Voir plus loin.
elles que Pétrarque et Boccace ont écrit en italien, pour , elles qu'ils ont brisé en une (( phrase courte et incisive^ » la lourde période du latin médiéval. Mais il est remarquable que les deux auteurs, tout en consacrant une si grande part de leur œuvre aux femmes, méprisaient cette part de leur œuvre et méprisaient les femmes, auxquelles ils avaient tant pris soin de plaire. Pétrarque les méprisait dans le profond de son âme altière, et Boccace croyait le devoir, comme philosophe. Il les considère comme étant a d'esprit lent », les déclare <c avares, entêtées et orgueilleuses »; il les veut ce soumises et obéissantes à l'homme », qui leur est en tout supérieur. Elles sont incapables de pensées sérieuses, et bonnes seulement t( pour le fuseau et la quenouille ».
1 Décaméroriy giorn. I, nov. i8. Boccace nous apprend lui-même qu'il écrivait surtout ses nouvelles pour occuper l'oisiveté des femmes. Les hommes, dit-il, peuvent « aller 86 promener, voir les choses et en entendre parler, chasser, pêcher, chevaucher, jouer, faire le commerce ». Les femmes restent chez elles et ont le loisir de lire des histoires. (Introduction du Décaméron,)
- Il les offense par des proverbes incivils, qu'il cite avec complaisance : « Mieux vaut un bon porc qu'une belle fille »; et cet -autre, auquel il donne toute son approbation : « Un bon cheval et un mauvais veulent de l'éperon; une bonne femme et une •mauvaise veulent du bâton. » En somme, il les regarda comme des créatures inférieures, qui ont, par conséquent, un mérite extraordinaire à bien faire, mais doivent, si elles font mal, être aisément excusées. Tel est le fond de la morale relâchée du Décaméron. Mais Boccace aurait dit des femmes, comme Érasme : « Un animal inepte et fou, mais au demeurant plaisant et gracieux*. »
. C'est un trait de son talent de les avoir mieux connues et mieux décrites qu'aucun
1 Qu*on ne pense pas que ce. soit ici un paradoxe ou un jugement nouveau. Les Italiens du quinzième siècle avaient déjà de Boccace cette opinion. Dans la discussion sur le mérite des femmes, qui se trouve au livre du Cortegiano de Baldassar Castiglione, Boccace est cité, par excellence, comme l'ennemi du sexe féminin.
autre auteur du moyen âge. Il faut arriver au dix-huitième siècle pour trouver sinon des caractères féminins aussi ingénieusement étudiés, au moins une description aussi détaillée de la beauté et de l'ajustement des femmes. Voyez par exemple la touche minutieuse de ce portrait idéal :
La femme parfaite en beauté doit être « blonde, avec les cheveux abondants et frisés ». Son front sera « large, clair, plan et blanc ». Les cils, « très fins et plus foncés que les cheveux, ne seront pas hirsutes, mais bien disposés, non trop serrés, mais séparés par de petites places blanches, non raides, mais courbés en arc; ils formeront tous ensemble un petit cercle bien arrondi » .
Les yeux, « ni trop enfoncés, ni trop à fleur de tête, sont longs, bruns et sérieux ». Le poète aime encore a les yeux noirs, allongés, doux, pleins de rire et de bonté ».
Les joues « blanches et rondes » seront fleuries « d un très léger duvet » . Le nez, « ni bossu, ni camard, ni court », sera
3o ÉTUDES ITALIENNES.
« effilé, et descendra en ligne droite^ juste assez pour n'être pas aquilin ».
La bouche petite <c aura un sourire naturel », et les lèvres « un peu épaisses découvriront des dents blanches et bien rangées ». Il y aura « peu de distance entre la bouche et le menton », qui doit être rond, « ne pas pointer en avant, et avoir au milieu une petite fossette ». La mâchoire sera « blanche, nette, gracieuse en ses mouvements, d'un embonpoint agréable, mais sans excès»; le cou «délicat, lisse, partout égal » ; les épaules ce rondes et bien appareillées » ; la poitrine « très large » ; les bras « élégants , mais assez dodus » -, les mains « blanches et fines et les doigts très longs »; les jambes « rondes, et le pied petit, même si la femme est grande * » .
Ces traits forment d'ensemble un véritable type plastique j de beauté gracieuse et vivante. Mais ce type ne ressemble en rien
* De mulieribus clans.
BOCCACE. 5i
aux figures de femmes qu'on voit dans les peintures de la même époque. 11 est tout idéal. Je demande, par exemple, que Ton considère le groupe des femmes qui chantent et sonnent des instruments, dans la grande fresque le Triomphe de la Mort y au Campo Santo^ à Pise. Le peintre anonyme de Pise ' paraîtra plus réaliste que Boccace, car Boccace cherche surtout rimage de la beauté antique.
Les costumes qu il décrit sont plus idéaux encore. Les ajustements du quatorzième siècle étaient étroits et compliqués. Le goût de Boccace, au contraire^ est pour une sorte de libre simplicité : il aime les robes flottantes, sans manches, largement ouvertes au cou, fendues sur les côtés, et retenues seulement par quelques nœuds espacés {affibiamenti), les manteaux fixés sur l'épaule gauche, passant sous le bras droit et tom-
* On a longtemps attribué les fresques dont je parle aux frères Orcagna. Les plus re'centes recherches rendent cette attribution très invraisemblable.
bant un peu plus bas que la taille. Ce sont là les vêtements d'une nymphe de Virgile, non d'une Italienne du quatorzième siècle.
Les personnages vêtus par cette mythologique fantaisie, ces fantômes gracieux d'une antiquité fictive, vivent une vie fort réelle.
La dame virgilienne que nous venons de voir devient toute naturelle, dès qu'elle est à sa toilette. Elle «se lève assez tôt, et d'abord se nettoie par divers lavages le visage, la bouche, le cou ». Elle se place ensuite « devant un grand miroir, ou plutôt deux, pour bien se voir dans tous les sens ». Elle a près d'elle, « d'un côté sa fille de chambre », et de l'autre ce six à huit petites bouteilles », et des <c pommades {orichicco) et autres bagatelles semblables».
Après s'être fait « peigner avec soin », elle c( roule ses cheveux sur sa tête », y met ce je ne sais quel lien de soie qu'on appelle trecce; puis fixe le tout avec un petit filet de soie extrêmement ténue ».
BOCCAGE. 53
Elle se fait donner ensuite « les fleurs et les guirlandes préparées »^ et pose d'abord les fleurs^ ce les distribuant de tous côtés, comme si elle voulait se peindre la téte^ de même qu'on voit peinte d'yeux la queue d'un paon; et elle ne pose pas une fleur sans demander chaque fois conseil à son
miroir * » .
Boccace ne se lassera pas de décrire des toilettes. S'il préfère les simples ajustements antiques que j'ai dits, il s'occupe pourtant de toutes les modes, et son esprit, curieux et toujours avide d'images sensibles, prend plaisir à toutes. Il fait mention des modes flamandes, anglaises , cypriotes, grecques, arabes. Il blâme l'indécence des robes d'Alexandrie. Il reproche aussi (et nous verrons qu'il est moraliste à ses heures) l'immodestie des costumes masculins de son temps : car l'antique robe italienne , aux plis droitSj faisait alors place aux pour-
' Loc. cit.
points ajustés et aux chausses collantes à la française.
D'un autre côté, comme il voit souvent les choses sous un biais satirique, il se plaît à décrire tous les artifices de la coquetterie. Je ne pense pas que notre temps connaisse plus d'onguents et de fards pour la peau , d'essences et de teintures pour les cheveux.
Ce sont des inventions de toutes sortes, des recettes mystérieuses, de petits fourneaux, de petits alambics, des brosses, des spatules, des fioles. Il faut lire, au Corbaccio, le récit du mari qui s'englua les lèvres pour avoir embrassé sa femme avant qu'elle fût bien séchée.
Par ces détails de vie matérielle, on aperçoit le grand raffinement de la civilisation napolitaine. C'est un monde élégant, spirituel, corrompu, gracieux, muni d'une religion superficielle et peu sérieuse. Comme dans toute société raffinée, les femmes tiennent un rang de haute autorité. Laissez mourir seulement le roi Robert, dont la
grave, douce et sereine figure couvre encore quelques années les désordres intimes du royaume. Alors domineront, sur un pays décomposé, quelques femmes, illustres à jamais par leur luxe, leurs vices, leurs remarquables talents, Jeanne, Timpératrice Catherine, et cette merveilleuse intrigante, Filippa la Catanaise.
« De nos jours, le monde est aux femmes! » dit Boccace, et il s'en indigne; car n'oubliez pas qu'il méprise les femmes, qu'il est partisan des vieux usages et de la haute autorité maritale. 11 s'indigne pour le principe et se soumet fort doucement.
Comme le monde où il vit, il est lui-même a tout aux femmes » .
Boccace était revenu à Florence en 1341 ou 1342 '. Son père était veuf; mais malgré
' La date est douteuse. Une lettre de Boccace à Niccolô
ses soixante ans et son caractère morose^ il ne put longtemps supporter la solitude. Il se remaria avec Bice Bostichi^ et en eut un fils, Jacopo, dont notre Boccace fut tuteur, après la mort du père, en i35o.
Boccace avait quitté Naples avec d'amères regrets. « Pensez, dit-il, si je fus dolent, et de quel cœur amer j'abandonnai ce lieu gracieux. Là tout est beauté, noblesse, mots plaisants, mérite singulier, exquise bonne grâce et amour. Là où je vais n'est que mélancolie et tristesse... Ah! combien se peut dire heureux qui se possède tout entier en liberté ! Ah ! vie joyeuse, et belle plus que toute autre ' ! »
Après plus de dix ans de cette liberté,
Acciaiuoli est le seul renseignement que nous ayons. Elle est datée du 28 août 1341. Mais elle semble faire allusion à la mort du Père Denys de Borgo San Sepolcro, qui ne mourut qu'en 1342. Elle pourrait donc bien être faussement datée, à moins qu'il ne faille élever des doutes, comme l'a fait M. Crescini, sur la date de la mort du P. Denys.
* Ameto. — L'amour de Boccace pour Naples et sa répugnance pour l'agitation florentine sont encore bien marqués dans un passage de Fiammetta : « La ville que tu vas quitter, dit-il, est joyeuse, pacifique, abondante, et régie par un seul roi, toutes choses qui te sont agréables. »
Boccace revoyait le toit paternel détesté.
L'indépendance de cet homme de trente ans dut-elle plier sous le poids alors encore très grave de l'autorité paternelle? On est porté à le croire. Ce ne peut être^ comme on Ta dit, la pauvreté qui le ramena. 11 avait vécu à Naples, parmi la plus brillante et riche société, tout auprès de la cour. On trouve parmi ses amis de cette époque son ambitieux et déjà puissant compatriote Niccolo Acciaiuoli, que sa fortune et son habileté politique allaient bientôt placer à la tête du royaume de Naples.
Dans une pareille société, et près du roi Robert, si généreux pour les artistes", le métier de poète pouvait aisément devenir fort lucratif*. La dignité de son caractère empêcha plusieurs fois Boccace d'atteindre
> Les relations personnelles de Boccace et du roi Robert sont affirmées par un passage du traité De generatione deorum (lib. XIV, cap. xxii). Je cite d'après l'édition de Denys Roce et Louis Hornk;en. (Paris, x5i i.) On a produit un passage plus explicite encore du livre De casibus vivorum illustrium* (Liv. X.) . ...
* Les vers étaient partout bien payés. Pétrarque nous
à la fortunes il ne vendait pas sa plume pour des louanges officielles. Mais il n'y a pas lieu de croire pourtant qu'il se soit appliqué sans aucun profit à divertir tant de grands personnages.
Les archives florentines font foi que le poète n'était pas revenu de Naples sans ressources. Bien peu de temps après son retour^ le 1 3 décembre 1 342^ il achetait une maison dans la paroisse Sant' Ambrogio. Il passa donc bien peu de temps sous le toit paternel. Peut-être en fut-il chassé par les nouveaux projets matrimoniaux de son père.
11 continua sa vie napolitaine, et il nous apprend, en se noircissant lui-même, comme d'habitude, qu'il jouissait d'une assez médiocre renommée.
Ses poèmes et ses romans de cette époque, les meilleurs et les derniers, VAmetOj
apprend que de pauvres diables lui mendiaient quelques vers pour les vendre ensuite à bon compte à quelque riche Mécène. Et Pétrarque ne dit pas qu*il leur refusât cette charité.
laFiammetta, étaient destinés surtout à son public napolitain et continuaient la série commencée à Naples. Jusqu'à la fin de ses jours il reste en relation avec ses amis napolitains. Son principal établissement est désormais en Toscane; il y garde ses livres^ et les Nymphes qu'il évoque sont des « Nymphes Fiesolanes ». Mais il est bien probable que quelques courts voyages à Naples lui remirent dans l'esprit les impressions de sa jeunesse*. Sa veine poétique reste toute napolitaine.
La Fiammettaj qu'il écrivit à ce moment de sa vie^ reste son chef-d'œuvre et un des plus beaux romans du monde; il en trouva justement l'inspiration dans la situation que lui faisait son soudain retour à Florence.
Les amours de Pamfilo^ jeune marchand florentin, et de Fiammetta, noble Napoli-
* Boccace alla-t-il à Paris, comme plusieurs auteurs l'ont cru, sur la foi d'une nouvelle du 2>éc<2mé/o«? Aucun document ne venant à l'appui,^ le fait, jusqu'à nouvel ordre, reste douteux. Cependant un indice me fait supposer qu'il savait le français.
6o ÉTUDES ITALIENNES.
taine^ le départ de Pamfilo et son ingratitude^ le désespoir de Fiammetta^ tels sont les éléments de ce simple drame^ où la vie déborde et la passion parle toute pure. Qui restera froid aux lamentations de la femme abandonnée^ consumée d'amour^ de regretj de jalousie, de remords? C'est une des plus belles figures de femme désespérée que Partait peintes. C'est une Ariane^ mais une Ariane moderne et chrétienne, et la confusion de son inutile péché est plus de la moitié de sa douleur. Je ne pense pas qu'après les vers immortels de Catulle, rien d'aussi beau, en ce genre, ait été écrit. Est-il possible, dans une œuvre d'art aussi parfaite, d'aller chercher quelque renseignement de fait, quelque confession personnelle? Moins là qu'ailleurs encore, je ne saurais m'y décider. Je doute fort que Fiammetta soit Maria d'Aquino, et que Boccace se soit peint lui-même sous les traits de l'ingrat Pamfilo^
Irrita ventosae jactans promissa procellae!
BOCCACE. Gi
Le soudain départ de Boccace pour Florence, le souvenir sans doute de quelques amours passées purent lui donner Tidée d'écrire ce roman. L'abandon d'une maîtresse devait être une aventure coutumière aux marchands florentins^ galants et vagabonds. Boccace lui-même n'était-il pas né d'une semblable aventure ?
On trouve en abondance dans la Fiammetta de précieuses informations sur les mœurs du temps, sur Boccace, son caractère et ses goûts. 11 s'y peint lui même en plus d'un point. Il y donne de Naples, de Florence, des tableaux d'une touche vive et nette qui fait pressentir le Décaméron.
Mais il me paraît bien difficile de trouver là la preuve d'aucun fait matériel. Le roman porte tout le caractère d'une œuvre d'imagination. Après avoir lu Fiammetta^ je reste aussi indécis qu'auparavant sur la véritable nature des relations de Boccace et de Maria d'Aquino.
Le talent de Boccace est en pleine florai-
son. Il s'est défait du fatras grec et romain qui encombrait souvent ses premières œuvres : (( Vous ne trouverez ici, dit-il, ni fables grecques pleines de nouveaux mensonges, ni batailles troyennes dégouttantes de beaucoup de sang. » Mais vous y trouverez cette plastique idéale et antique qui rajeunit le génie italien, et vous garderez dans les yeux des images charmantes d'un paganisme tout pittoresque, comme celle-ci, qui semble détachée d'une fresque de Botticcelli : « 11 me semblait être seule en un pré, que protégeaient des ardeurs du jour de beaux arbres feuillus. Et là, ayant cueilli diverses fleurs, car Therbe en était toute diaprée, je les ramassais de mes mains blanches, en un pan de mon vêtement; puis je les choisissais une à une pour en faire une belle guirlande et m'en orner la tête.
Et ainsi parée, telle que fut Proserpine quand Pluton la ravit à sa mère, je marchaiSj à travers le jeune printemps, en chantant. »
BOCCAGE. 63
Cet ordre de pensées est aujourd'hui bien loin de nous. Il s'est effacé^ dirai-je en empruntant à Boccace une de ses plus belles figures, « comme une pierre blanche, jetée dans une eau profonde, disparaît peu à peu aux yeux » . Cette pierre blanche a marqué un des plus beaux jours de Thumaniié.
Y a-t-il dans le Décaméron quelque trace de cet idéal? Assurément. Je n'en veux
pour preuves que ces charmants intermèdes qui séparent les journées, ces danses, ces chants, ces propos élégants, ces groupes charmants d'hommes et de femmes, parmi des paysages jeunes et virgiliens semés de belles architectures antiques. Mais comment entendrons-nous alors les grossièretés qui vont passer sur les lèvres de ces poétiques interlocuteurs? Les mêmes âmes
sont-elles capables de passer ainsi de Virgile à Pétrone, de Théocrite à Apulée?
Ce contraste même nous est la preuve de la vérité du tableau qui nous est présenté.
On s'est avisé dès longtemps que le Décaméroity malgré son étiquette florentine, avait été composé pour la société napolitaine. Naples est la seule ville dont Boccace n'ait pas dit de mal. Il s'emporte en invectives contre Florence. Ilconsidère les Génois comme voleurs et les accuse d'enlever des enfants sur les côtes pour en faire des esclaves. Les Vénitiens sont sans cervelle, et leur ville est la sentine de tous les vices. Les Ravennates sont avares et rapaces.
Rome, misérable, déchirée de luttes intestines, ravagée de brigandages, voit des loups errants venir jusqu'à ses portes. Elle qui fut jadis « la tête du monde, elle n'en est plus que la queue ».
Naples seule trouve grâce à ses yeux. Il l'appelle « la ville la plus agréable qui soit
en Italie * ». Ce n'est pas qu'il n'y montre à Toccasion bien des vices, quand il entre dans le détail. Une liberté excessive y régnait. Elle était^ avec ses petites rues étroites^ une sentine infecte « où les latrines se déversaient dans la rue », où foisonnaient les mauvais lieux, où, parmi les filles, les aventuriers, les voleurs, les spadassins, il n'y avait plus de sécurité après le coucher du soleil*. Telle qu'elle est, Boccace Ta aimée et l'aimera longtemps, car il y a été jeune et y a rencontré la poésie.
Quoi qu'en dise l'auteur, tous les interlocuteurs du Décanter on sont Napolitains.
Il reprend pour eux les pseudonymes mythologiques qui lui ont déjà servi à dissimuler ses amis de Naples. C'est Pampinea, c'est Pamfilo, c'est Fiammetta, avec ses ce cheveux d'or crespelés », ses « blanches et délicates épaules », son teint frais, sa petite bouche rose et son œil « de faucon » . Enfin,
* Dec, giorn. III, nov. 6.
* Pétrarque, Ep. Fam., V, 6.
c'est Boccace qui, pour raconter les plus libres histoires de ce livre très libre, reprend son surnom déjà connu : « le très immonde Dionée )). Mais c'est au penchant des collines toscanes, au-dessus du Mugnone et de TArno, que la compagnie s'assemble pour les chants, les danses et les histoires racontées. Le décor seul est florentin.
Le prologue du Décaméron semble en donner la date, puisqu'il contient Timmorl telle description de la peste de Florence en 1348. L'assemblage des nouvelles et leur dernière rédaction doivent donc être postérieurs à cette date. Mais ces récits, pour la plupart, sous cette forme ou une autre, par écrit ou oralement, semblent avoir été composés plus anciennement ^ Boccace nous apprend qu'il n'en forma le recueil que « par ordre supérieur ^ » . L'or-
* C'est l'opinion que soutient M. Fanfani dans la préface de sa bonne édition du Décaméron, (Florence, Le Monnier, i883,6« édition.)
> c( Majoris coactus imperio. » (Lettre à Mainardo de Gavaicanti. Corazzini, p. 298.)
dre ne pouvait guère venir que de la licencieuse Jeanne, devenue reine de Naples en 1843, par la mort de Robert, son aïeul.
Boccace devait obéissance à une si haute, volonté; il est donc probable qu'il ramassa, dans sa mémoire ou ses notes, les histoires que la cour de Naples s'était plu à lui entendre raconter. L'impression récente de la peste lui donna Tenvie de la décrire, et il s'en fit un cadre. . ,
Pas plus que dans ses premières œuvres, Boccace n'a ici inventé aucune histoire. S^^ Pour le bien prouver, il cite souvent ses auteurs, et même donne différentes versions, quand il y en a. La science moderne a fort heureusement cherché les sources de ces récits, et, de proche en proche, a re- ^
monté souvent jusqu'à l'inépuisable réservoir des conteurs indous*. Les fabliaux, les chansons de geste, les romans grecs, les compilateurs de la décadence romaine,
' Voir notamment le bon livre du prof. Markus Landau {Queîlen des Dekameron),
les traditions populaires, les superstitions locales, les légendes marines et orientales, les récits des voyageurs et des marchands, les bizarres croyances botaniques et minéralogiques du moyen âge, les recueils arabes et persans, les vies des saints, l'histoire même, tout a contribué à former cette singulière collection. Mais quelles que soient les origines dernières, il est probable que la plupart de ces histoires sont parvenues à Boccace sous une forme orale et populaire; et comme il n'avait aucune intention didactique, il a donné libre carrière à son esprit et à son imagination, accommodant le tout aux mœurs et au goût de son temps.
Aussi le Décamêron présente le mélange le plus confus de principes, d'idées, de personnes, de peuples et d'époques. La morale y est tour à tour pure et relâchée, l'esprit catholique et païen. Il n'y a aucune unité, et il ne peut y en avoir aucune. On y trouve le langage recherché des cours
et la libre « grossièreté des gens de commerce »•
Au fond, comme les hommes aiment toujours qu'on leur raconte ce qu'ils font et quels ils sont, Boccace a peint bien complètement son siècle, avide de fortune et d'aventures. Il regrette souvent les mœurs des ancêtres et leur <( honnête simplicité », corrompue par l'avarice des nouveaux âges.
Mais cette avarice même est le principal ressort de tous ses récits. Elle jette les Italiens sur les côtes barbaresques; elle remplit Alexandrie de Génois, de Toscans et de Siciliens; elle leur ôte toute horreur pour les infidèles : Boccace n'a point d'animosité contre les Juifs; il ne parle des Sarrazins qu'avec envie et admiration, et les regarde comme de parfaits gentilshommes. Leur civilisation éblouit les yeux ; leurs histoires prestigieuses enrichissent les imaginations.
Leurs étoffes, leurs armes, leurs faïences, leurs ciselures arrivent dans les ports et se répandent partout : l'Italie s'emplit des
« élégances d'Egypte, — morbidene d'E^ gitto^ ».
D'autre part, il vient de France je ne sais quel vent de chevalerie et de haute galanterie. Les princes normands ont laissé le renom de grands et magnifiques seigneurs.
Notre brillante gentilhommerie, la cour de nos rois, paraissent comme des modèles de nobles façons. Dire le « sang royal de France, — / reali di Francia », c'est exprimer d'un mot un type de haut lignage et de gloire miUtaire. La renommée européenne de nos universités attirait encore l'Italie avide d'apprendre ; car, dit Boccace, « les hommes non lettrés sont pires que des morts ».
Lancé à travers le monde à la poursuite du savoir et de la fortune, l'Italien ne demande rien qu'aux ressources naturelles de son esprit délié. Dans le Décaméron, comme dans ses œuvres plus sérieuses, ce
* Dec, giorn. VI, nov. lo.
que Boccace se plaît le plus à montrer, ce sont les contrastes soudains de bonne et de mauvaise fortune, les élévations imprévues, les chutes soudaines, le brusque passage de la richesse à la pauvreté, de la gloire à Tinfamie, de la misère à la toute-puissance.
Dans ces dramatiques ou comiques alternances du sort, quelles sont les qualités qu'il nous fait surtout apprécier? C'est une prestesse de décision, une promptitude de jugement, qui fournissent au moment du besoin Pacte à faire, le mot à dire. Le Décatnéron donne le beau rôle rarement au meilleur, toujours au plus fin. Plus de la moitié du livre est remplie par les bons tours et les bons mots. Savoir en toute occasion se tirer d'affaire paraît un idéal social. Les mensonges spirituels ne sont pas l'objet d'une vive réprobation. Comment faire, en effet, sans mentir, pour commercer par le monde et sortir net de toutes. les aventures? a Petit, mais joli homme et plus propre qu'une mouche, le bonnet sur la tête, avec
la chevelure blonde et bien peignée », tel je vois le marchand florentin, alerte, dispos et toujours prêt à tout. Ouvrez bien Tœil, si vous avez affaire à lui :
Chi ha a fàr con Tosco, Non vuole esser losco !
Il reste tout pareil dans la vie civile, actif et avisé, agissant par calcul et parlant par bons mots, agité en somme et trop spirituel pour être raisonnable.
Qu'on ne s'y trompe pas pourtant : à travers ce tableau confus et vrai d'une société riche et trop civilisée transparaît par endroits le jugement dernier de Tauteur, qui est sain et honnête. Ainsi que dans Rabelais, on aperçoit dans Boccace un philosophe et un moraliste. Le philosophe est idéaliste et chrétien. Le moraliste est, comme Pétrarque, un disciple des derniers stoïciens.
Ce qu'il enseigne, quand par hasard il enseigne à ses lecteurs, sensibles et avares, c'est le mépris de la douleur et le mépris des richesses, C'est^ en somme, la force
d'âme ou la vertu, et c'est-à-dire « se vaincre soi-même ». Et comme Tesprit féodal et ridée des inégalités sociales ne sont jamais entrés tout à fait dans sa pensée bien italienne, la vertu est à ses yeux la seule supériorité qu'un homme puisse avoir sur un autre. « Tous les hommes sont égaux, dit-il, la vertu seule les distingue. » La dixième et dernière journée du Décaméron est tout entière consacrée au développement de ces hauts principes.
Il y a plus. La vertu que loue Boccace est plus héroïque que celle des stoïciens. II y veut quelque chose de surhumain. Comme tout son esprit et toute sa vie, sa morale a quelque chose d'excessif. Ce qui lui plaît, ce n'est pas la vertu modeste et ignorée, c'est une sorte de générosité chevaleresque et impossible.
Son type n'est pas le sage bien pondéré de l'antique philosophie; ce qu'il aperçoit en rêve, c'est encore ce héros idéal des peintres de la Renaissance^ ce cavalier vêtu
de blanc, armé d'argent, souriant et rêveur, plus beau, plus fort, meilleur que l'humanité, mais humain pourtant et vivant !
On trouve tout dans le Décaméron, même le rêve le plus éthéré, même un amour immatériel et idéal. Le Sicilien Gerbino s'énamoure d'une princesse, à travers les mers, sur la renommée de ses charmes et de ses vertus. Il navigue vers des contrées inconnues, pèlerin d'amour, poussé par un inexprimable désir de la perfection. L'anneau des fiançailles mystiques a été échangé par delà TOcéan entre les deux amants spirituels. Ce récit fait songer aux poétiques inventions du moyen âge allemand, aux mythes du Graal, et l'on aime malgré tout le livre, si étrangement mêlé, où l'on en peut rencontrer de pareils.
Aux yeux du conteur de cour, gouailleur et débauché, passent des images surnaturelles.
On est au lendemain des croisades et de la chevalerie, des renoncements de saint François et de ses poétiques visions. Presque à
cette heure, naît, pour Textase perpétuelle, la vierge Catherine, forme immatérielle et presque céleste, âme prodigieusement illuminée. Quelle image se faire de ce temps si plein de contradictions? A travers l'Italie bouillonne une vie plus intense qu'elle n'en connut jamais; c'est, dans les villes et les cours, une agitation libre, un désordre des choses et des idées, une énorme licence, une universelle fermentation d'où sortira, sous la pression de tyrans lettrés, le vin pur de la Renaissance. Au-dessus planent des âmes sublimes, envolées à perte de vue dans ridéal, humainement Pétrarque, divinement Catherine de Sienne.
Il était impossible que Boccace tînt son voluptueux auditoire dans les hauteurs et s'y tînt lui-même. On donne toujours au public ce qui lui convient, et, comme dit le proverbe italien : <c A terrain mou, il faut une pelle de bois. — A terreno dolce, vanga di legno. » Le terrain était mou, et la morale de Boccace ne le laboura pas bien profon-
dément. La mauvaise herbe pousse en touffes très drues dans son champ trop riche^ et Ton a peine parfois à y distinguer le bon grain. Les réflexions les plus graves et les plus morales se trouvent mêlées aux aventures les plus licencieuses^ mais la morale même ne reste pas constamment pure. Ou plutôt il y a une morale de second ordre, à Tusage des jeunes gens audacieux et des femmes galantes. Dans ce code trop commode, la sévérité d'une femme envers un amoureux est un péché grave, puni après la mort dans un enfer spécial dont Cupidon tient la clef*.
Mais surtout on reproche à Boccace son penchant à l'obscénité; il est de ces esprits qui cherchent leur plaisir sans choix. Il lui faut avant tout des hommes et des femmes qui sortent du commun en quelque chose, malice, fourberie, vices, ridicule, aussi bien que grâces, esprit, courage et vertu. Gri-
* Giorn . V, nov. 8. .
selda fait bien oublier Monna Belcolore. Mais quel mélange ! Et dans ce mélange, il faut bien le dire, si le bien tient la meilleure place^ celle du mal est grande encore.
Il ne faut pas, peut-être, se prononcer trop absolument sur la décence des œuvres littéraires, ni se montrer très sévère pour la crudité de l'expression ; car, à ce sujet, les convenances du monde varient.
Il est remarquable que Boccace en observe quelques-unes : ainsi il s'excuse dénommer une « culotte » devant des dames \ L'instant d'après, il parle de tout et du reste.
La plupart des auteurs du moyen âge paraîtraient bien crus si on les lisait. On les trouverait innocents peut-être auprès des immoralités bien voilées qui, depuis cent ans et plus, sont dans toutes les mains.
« Un historien, — écrivait naguère un ingénieux critique, — risque fort de s'abuser, lorsque dans ses jugements sur les hommes
> Giorn. VIII, nov. 5.
il s*écarte de ropinion moyenne des contemporains*. ))
Rien de plus équitable que d'appliquer ce jugement à Boccace. L'opinion moyenne des contemporains ne lui fut pas défavorable. Le gouvernement de sa patrie lui confia des missions importantes ; un pape le reçut avec faveur; TÉglise lui accorda un bénéfice ; Pétrarque se réjouit de posséder son amitié. Il fut assurément entouré d'estime et de considération.
Les mœurs acceptaient une prodigieuse liberté de parler et d'écrire.
Cependant, s'il ne souleva pas contre lui la société tout entière, il est clair cependant qu'il choqua quelques personnes. En effet, il se défendit fort vivement dans une des préfaces du Décaméron. Tout d'abord, comme tant d'autres, il repousse le reproche d'immoralité, parce qu il ne prétend rien enseigner. Il veut qu'on le lise comme
» Voir l'étude de M. G. Valbert (M. Cherbuliezj sur Ranke, dans la Revue des Deux Mondes du i** août 1886.
il écritj « largement » et sans « s'attacher étroitement à chercher les intentions de Fauteur ». Sa seule intention est d'amuser^ et il écrit pour les oisifs : ce Qui a autre chose à faire, fait une sottise de lire ceci. » Et voici ce qu'il déclare sans façon à ses lectrices : (( Ayant à parlera des petites femmes ineptes, comme vous êtes, ce serait sottise d'aller à grand'peine chercher et découvrir des choses très exquises, ou de mettre un grand soin à parler avec mesure. »
Il nous prévient donc lui-même : quand il prétend enseigner, il est tout autre. Lisez, si vous en avez le loisir, la Généalogie des dieux, le Traité des fleuves et des montagnes, les Femmes célèbres et les Malheurs des hommes illustres. Mais le Décaméron ne peut rien enseigner d'immoral, puisqu'il n'enseigne rien.
Cependant est-il tout à fait moral d'écrire des histoires licencieuses pour l'ébattement des femmes légères et des hommes galants?
Boccace ne le prétend pas. 11 professa et il
8o ÉTUDES ITALIENNES.
crut toute sa vie qu'il valait bien mieux être Dante ou Pétrarque que d'être lui-même.
S'il n'écrivit point pour démoraliser ^ en vérité son livre démoralisa. Cest le châtiment des auteurs licencieux que les licencieux surtout les lisent. Bien peu de gens, je parle au moins des Français, cherchent dans le Décaméron les beautés de langue et d'imagination, les inestimables enseignements qui y sont. Ainsi arrive-t-il à Rabelais, à Apulée, à d'autres encore.
Boccace, d'ailleurs, ne se fit pas grande illusion, et la vivacité même de sa défense prouve qu'il ne se sentait pas tout à fait innocent. Un peu plus tard, à tète reposée, il fut très sincère et recommanda bien à son ami Mainardo de' Cavalcanti d'interdire à sa femme la lecture du Décaméron. Avec la violence habituelle de son expression, il s'accable alors lui-même d'injures. Aux yeux, dit-il, de ceux qui ne savent pas dans quelles circonstances le Décaméron fut écrit, je dois passer pour <c un immonde
BOCCACE. 8i
entremetteur, un vieillard impudique, un narrateur d'infamies ^ ». Il y mettait quelque exagération, mais il avait raison au fond, et même pour les honnêtes femmes de notre temps, qui en ont vu bien d'autres, je ne pense pas que le Décaméron soit une lecture désirable.
Les livres avaient alors peu de publicité.
Les copies étaient rares et chères; on se les passait de main en main. Un livre n'allait guère que droit à son adresse. Nous en avons, pour ce qui regarde le Décaméron^ une preuve bien sensible. Pétrarque^ lié avec Boccace de la plus étroite amitié, fut plus de vingt ans sans connaître le Décaméron.
Cela n'est point à la charge de Pétrarque, comme on Ta prétendu, et ne suffit point ^
* Il est bon de rappeler aussi que dans les plus anciens manuscrits le Décaméron est appelé Principe Galeotto. Ce surnom est significatif, car Galeotto, dans le roman de Lancelot du Lac, joue le rôle d'un équivoque entremetteur. Voyez Tu sage que Dante fait de ce nom :
Galeotto fu illibro,..
(Infemo, V, iSy.)
pour le faire accuser d'orgueil^ d'égoïsme et de mépris pour les œuvres de son ami.
Il en résulte seulement que Boccace s'était gardé de faire connaître à Pétrarque le livre compromettant^ et le livre était resté aux mains des gens pour qui il avait été fait. Il n'était connu sans doute qu'à Florence ou dans le pays de Naples^ où Pétrarque n'alla point dans la deuxième partie de sa vie.
Enfin la partie grasse du Décaméron était pour faire rire^ et cela lui mérite quelque indulgence. Le moyen âge fut bien plus gai qu'on ne pense. Un gros rire traverse ces siècles agités. Le rire s'attaque aux choses les plus respectables^ car il naît toujours d'une inconvenance. Cependant^ il est « le propre de l'homme », et de plus le propre du Français.
C'est ici une matière où nous ne devons pas nous montrer trop sévères. Le rire de Boccace sort tout droit de nos fabliaux. Le sel attique ne vous fait que sourire : le sel gaulois fait éclater. On peut ne pas
aimer la plaisanterie française, la gaudriole, pour la nommer d'un mot : elle choque, avec raison peut-être, des esprits délicats.
Je ne leur donne pas tout à fait tort. Mais devant les gaudrioles du moyen âge, nous n'avons pas le droit d'être trop scandalisés. Nous découvrirons, par un sincère retour sur nous-mêmes, que notre goût n'a pas tant changé depuis les siècles. Nous aimons toujours les propos gras et les histoires polissonnes, sans penser que cela tire à conséquence. Je sais de fort honnêtes gens dont ces propos et ces histoires sont le plus grand plaisir. Et qui peut jurer qu'il n'en a jamais ri ?
Il n'y a pas de honte à avouer le plaisir que l'on a pris au Décaméron. De fort bons, honnêtes et religieux esprits l'ont pris avant nous et ne s'en sont pas cachés. A côté de choses qu'on ne peut qu'excuser, ce livre bizarre est plein de récits admirables et de beaux drames humains. Il est vibrant de vie et de vérité, écrit dans une
langue parfaite^ classique et populaire à la fois, dont les proverbes et les locutions de terroir sont comme la sève et la moelle.
En somme^ en faisant toutes ces réserves, on est bien tenté de lui accorder l'indulgence que ne lui refusa pas Pétrarque, fort de vingt-cinq ans de vertu et de vie ascétique : ce J'y ai pris plaisir, écrivit-il à Boccace, et si parfois tu y tombes dans une liberté un peu licencieuse, je f en excuse par Tâge que tu avais lorsque tu l'écrivis, comme aussi par le langage populaire et le style dont tu as fait usage \ par la frivolité des histoires et celle des lecteurs que tu te promettais. »
Si Boccace n'eut pas l'intention d'être immoral, il eut encore bien moins celle d'être irréligieux. On a voulu faire de lui
1 La langue vulgaire et la prose.
BOCCACE. Sb
un précurseur de la Réforme et de la libre pensée. Ce sont des banalités qui traînent dans les ouvrages de seconde main. Il eut assurément quelque animosité personnelle contre les moines, et il a exposé tout au long ses griefs dans le traité de la Généalogie des dieux.
L'étude des auteurs païens inquiétait quelques esprits religieux, et il régnait contre les poètes surtout de ridicules préjugés populaires dont bien peu de gens étaient tout à fait exempts, et qui avaient pénétré dans certains couvents. Boccace, à plusieurs reprises, eut à se heurter contre ces préjugés. Non qu'il ait jamais eu à souffrir aucune persécution : en étudiant sa vie et celle de Pétrarque, on ne peut qu'admirer la complète liberté de parole dont ils jouirent sans cesse. Mais Tun et l'autre, esprits fort entiers et hautement susceptibles, supportaient difficilement la contradiction et la regardaient volontiers comme une trahison et un outrage .
Boccace entretint contre les moines un dessein de vengeance personnelle, et ses adversaires prêtaient parfois le flanc. C'est dans rhistoire ecclésiastique, plutôt que dans le Décaméroriy qu on doit chercher les preuves de la triste décadence où étaient tombés certains monastères, par Tabsence prolongée du Saint-Siège et l'universelle licence. Pourtant le monachisme pur et intact, dont Pétrarque a parlé délicieusement et que Boccace a loué aussi, brillait encore dans bien des lieux.
Boccace s'attaque, dit-il, aux mauvais moines, non aux bons : le siècle était bien trop religieux encore pour qu'il pût penser nuire à la religion'. Il n'y a pas dans le
1 II n'est pas inutile de rappeler la plus explicite des professions de foi catholique de Boccace, et que Ton pourrait appeler son Credo ; a Au sortir du sein de ma mère, j*ai été porté et lavé à la fontaine de notre régénération. Et ce qa*ont promis pour moi ceux qui m*y ont présenté comme catéchumène, je l'ai gardé jusqu'au présent jour, autant que le permet là fragilité humaine. J'ai toujours tenu pour très certain ce que Ton chante dans l'assemblée des hommes justes, assavoir : que Dieu est un en trois personnes... » Il s'ensuit une énumération de toutes les vérités de la religion
Décaméron un mot qui soit décidément contraire à la foi chrétienne. Seule^ la nouvelle des Trois Anneaux sent bien le scepticisme. Mais ce n'est qu'un bon mot, et cela ne peut suffire pour contre-balancer les professions de foi chrétienne que l'on rencontre même dans le Décaméron.
Boccace, en son temps^ ne passa nullement pour impie. Dans un mystère français représenté cinquante ans après sa mort^ il figure parmi les témoins de la divinité de Jésus-Christ*.
D'ailleurs, on trouve dans presque toutes ses œuvres de nombreuses preuves de sa foi chrétienne. Le poème de VAmeto, en particulier^ n'est qu'une grande allégorie religieuse *.
chrétienne, qui ne saurait être ni plus complète ni plus explicite, et dans laquelle Boccace s'appuie sur les témoignages de saint Paul, saint Augustin, saint Jérôme, saint Thomas d'Aquin. {De generatione deorum, lib. XV, cap. ix.)
' La vengeance de Nostre Seigneur Jhesu-Christ , mystère représenté à Metz en 1437. (Voir Louis Paris, Toiles peintes et tapisseries de la ville de Reims,)
• M. Crescini Ta fort clairement démontré [op, cit,, p. 92 et suiv.). On remarquera d'ailleurs que dans Tépiire
C'est un tour d'esprit particulier à quelques hommes de plaisanter des choses auxquelles ils croient le plus. Boccace plaisante de la religion et y croit fermement^ et aussi des revenants^ des songes et de la sorcellerie; cela ne veut pas dire qu'il n'y crût pas. On sait combien il s'est gaussé de la simplicité des pieux chercheurs de reliques.
Et dans son testament^ il est question des (( reliques saintes que messer Jean Boccace, depuis un très long temps et avec une très grande peine, a fait venir de diverses parties du monde ». Les frivoles interlocuteurs du Décaméron railleront un homme « épais et sot qui dit des Pater noster, va au sermon, ne manque pas la messe, jeûne et ne sort pas de l'église ». Mais eux-mêmes observent l'abstinence le vendredi et le samedi ^ et vont le dimanche aux offices.
Boccace ne nous donne pas le moins du
dédicatoire qui précède ce poème, Boccace le soumet d^avance au jugement de la « mère et maîtresse de tous les hommes, la très sainte Eglise de Rome ».
* Dec, giorn. II, nov. lo.
BOCGACE. 8q
monde à entendre que ce fût par hypocrisie.
Si Ton ne peut comprendre par quel arrangement de conscience des hommes païens par la pensée, licencieux par la conduite, ont pu rester^ au fond du cœur, attachés fermement à la foi chrétienne, on n'entendra rien à la Renaissance italienne, et rien d'abord à Boccace.
C'était là un christianisme bien étouffé, sans doute, mais vivant et prêt à renaître.
Boccace, dans l'état d'esprit où j'ai cherché à le montrer, était tout préparé à une grande crise morale et religieuse où l'amitié de Pétrarque va le précipiter. Une haute amitié, conçue à la façon des sages antiques, était le complément nécessaire d'une vie philosophique.
Ce que Pétrarque a dit de T amitié est bien connu ; on a moins remarqué ce qu en a dit Boccace, car on n'a pas coutume de chercher dans ses œuvres des pensées délicates. Il en parie pourtant d'une exquise façon, ce L'amitié^ dit-il, est une chose fort sainte, et digne non seulement de respect singulier, mais de perpétuelles louanges.
Car elle est la très prudente mère de la grandeur d'âme et de Thonnêteté, la sœur de la bonté et de la gratitude, Tennemie de la haine et de l'avarice, toujours prête à faire en autrui, pour Tamour de la vertu, ce qu'elle voudrait qui le fût en ellemême ^ »
Une grande âme semblait incomplète à qui Tamitié n'avait pas été donnée. L'amitié de ces grands hommes eut quelque chose de tendrement passionné. Comme les beautés de l'esprit féminin leur étaient closes, on dirait qu'ils demandaient à Tami-
' Dec, giorn. X, nov. 8.
tié quelques-unes des hautes jouissances morales que donne Tamour. Leur cœur^ traîné parfois dans des amours assez basses, goûtait avidement ce sentiment qui leur semblait seul pur, spirituel et dégagé des sens. Ils exaltaient Tamitié bien au-dessus de Tamour, car l'amour exige toujours la présence^ la vue^ la possession, T intervention de cette enveloppe terrestre et méprisable. L'amitié qui unit les âmes les unit même à distance, même à travers l'absence et la mort. Pétrarque entretint des relations d'étroite amitié avec des hommes qu'il fut vingt ans sans voir. Certes, il y a dans ces sentiments, comme dans toute la vie de ces charmants penseurs, quelque chose de factice. Mais n'est-ce pas la sincérité qui fait la force des sentiments? Dans leurs amitiés si particulières, si excessives, ils furent, comme en toutes choses, délicieusement sincères. Leur amitié fut sans cesse fondée, comme ils le voulaient, sur l'amour de la vertu, de la science.
sur le désir commun du salut de leurs âmes.
C'est un rare et merveilleux spectacle, un des plus beaux que nous puisse offrir le quatorzième siècle. Le sentiment qui lie deux hommes si différents, si absolus chacun dans leurs opinions et leurs préjugés, si passionnés, est parmi les plus nobles que conçoive Thumanité. Une franchise courageuse et même brutale, un dévouement continuel, une merveilleuse délicatesse et une touchante indulgence réciproque ont élevé Pétrarque et Boccace au-dessus de leur temps et d'eux-mêmes.
En considérant comment une pareille liaison a pu se maintenir pendant près de vingt-cinq ans, sans déchirement comme sans relâchement, on est pris d'une profonde estime pour ces hommes, dont les faiblesses n'ont jamais profondément taché Tâme, dont les affectations littéraires n'ont jamais corrompu la native simplicité. On comprend que Pétrarque ait dit : « L'amitié est
la première chose du monde après la vertu. y> : Pétrarque eut de nombreux amis^ je dis des amis tendres, tels que j'ai cherché à les décrire. Boccace n'en eut véritablement qu un^ et celui-là fut Pétrarque. Nous Pavons vu ombrageux^ indépendant, se drapant avec orgueil dans son manteau troué de philosophe. Il se familiarisait aisément^ mais ne se liait pas. Tout différent était Pétrarque^ qui se professait sauvage et solitaire^ mais donnait aisément son amitié^ et parfois imprudemment.
' Boccace avait eu d'assez étroites relations avec Zanobi di Strada, son camarade d'enfance et le fils de son maître. Zanobi^ bon homme^ esprit assez médiocre^ réussissait fort dans les cours, où sa facilité de caractère le rendait un courtisan aimable et peu gênant. Ses succès comme poète, que la postérité n'a ratifiés à aucun degrés le faisaient partout rechercher. Les lettres que Boccace lui écrivit ne respirent qu'un dédain à peine dissimulé.
Ce dédain semble s'être changé en animosité, lorsque plus tard Zanobi reçut des mains de l'empereur Charles IV cette couronne antique, ce laurier poétique que Pétrarque avait seul, en leur siècle, été jugé digne de recevoir. Boccace détestait les empereurs allemands; il était alors Fami de Pétrarque; il n'avait jamais aimé Zanobi, poète de cour, dont la gloire ne dura pas plus que la faveur de ses maîtres.
Le Florentin heureux et hardi qui avait associé sa fortune à celle de la maison royale de Naples et avait triomphé avec elle, Niccolô Acciaiuoli, devenu grand sénéchal du royaume, n'était pas non plus resté Tami de Boccace. Acciaiuoli s'inquiéta, comme tous les grands de son temps, de transmettre son nom à la postérité, et, assez ignorant par lui-même, il eut une vue obscure de la grandeur des lettres, les regardant au moins comme un instrument de gloire.
Ce sentiment, heureux après tout, et qui
a tant contribué à propager la culture littéraire dans Tâme des tyrans de la Renaissance, n'était point pour plaire à Boccace.
Il n'aimait pas à louer les rois ni les puissants \ etj prenant peu de soin de sa gloire, il n'avait aucun plaisir à préparer celle des autres. Zanobi répondit aux désirs du grand sénéchal bien mieux que Boccace. Les relations des deux anciens compagnons de jeunesse se refroidirent et se tournèrent plus tard en une inimitié aiguë .
Mainardo de' Cavalcanti, Pino de' Rossi, quelques autres encore, et même Francesco Nelli, ne semblent pas avoir pris dans le cœur de Boccace la place que, du premier coup, y occupa Pétrarque. Boccace vit en lui plus qu'un ami, un maître, un guide, ce
* Il a loué cependant, dans le Décaméron (giorn. X, nov. 6), la maison d'Anjou, et spécialement Charles !•'. Ces louanges assurément n'étaient pas pour déplaire à la reine Jeanne. Boccace les a placées dans la bouche de Fiammetta, et tout le monde savait quelle princesse de sang royal angevin dissimulait ce pseudonyme. Mais les louanges de Boccace furent sincères. Il était Guelfe et personnellement très obligé à la maison d'Anjou.
que Dante avait vu dans Virgile, et plus encore ^ . Las d'une littérature qui lui semblait frivole, il voulait marcher dans la voie qu'il se figurait être celle de science et de poésie, vers un idéal d'érudition et de philosophie morale : ce Jusqu'ici, — dit-il dans une églogue latine, — tu as eu pour besogne de balayer des toits à porcs, de gratter ta gale et de nourrir tes porcs des herbes que tu ramassais. » Aujourd'hui il convoite (£ les embrassemens de Sapho », c'est-à-dire la science antique, la poésie latine, la gloire universelle, portée aux confins du monde par l'illustre langage latin, non bornée à la petite contrée où les gens du commun parlent ridiome vulgaire. Toutes ces grandeurs se résument pour lui en le culte de la Muse Calliope, dont le nom veut dire « Éloquence ».
L'éloquence, la poésie^ la sagesse, la
1 a Franciscum Petrarcham, yenerandissimum prsceptorem, patrem et dominuro meum. » {De generatione deorum, lib. XV, cap. VI.)
langue latine, Térudition^ toutes ces choses ne sont pour lui qu'un idéal renfermé dans les œuvres des auteurs anciens, et dont le plus illustre, le seul représentant moderne, est Pétrarque.
Dès longtemps il admirait Pétrarque, et avant de le connaître il avait déjà écrit son panégyrique. Dans la poésie vulgaire, Pétrarque a brillé si fort que Dante seul l'offusque, et que Boccace, en lisant les Sonnets et les Triomphes y a brûlé une partie de ses propres poèmes. Mais bien audessus de Dante lui-même est monté Pétrarque, à la suite des Muses latines, et, retrouvant la veine de Virgile et d'Homère, il a, le premier depuis des siècles, fait résonner la lyre épique. Le monde entier attendait frémissant ce poème de ÏA/rica dont le nom, hélas ! est à peine connu de nos jours.
o8 ETUDES ITALIENNES.
Pétrarque répondait encore à un autre besoin de l*âme de Boccace, En i35o, lorsque se rencontrèrent les deux grands Toscans, Pétrarque se rendait pieusement à Rome pour prendre part à la célébration du jubilé. Rappellerai-je les admirables sonnets de la seconde partie du Can^oniere, la peste de 1 348, la mort de Laure? La douleur et la mort achevèrent une œuvre commencée dès longtemps par la méditation, les lectures pieuses, les saintes amitiés. Las d^une gloire qu'il avait désirée, et dont il fut comblé au delà de ses rêves, Pétrarque se trouva humble et sincère devant le spectacle de ses péchés, et réforma sa vie avec r énergie passionnée qu il apportait à toutes choses.
Alors le besoin de son cœur le ramena à Rome; il y avait passé jadis^ poète triomphant, pour recevoir la couronne de laurier; il y avait cherché, avec une émotion naïve, les souvenirs des gloires antiques, et rêvé une poétique et impossible résurrection du passé. Il y revenait pèlerin repentant et nouvel Augustin.
Tel Boccace le voyait approcher, comme un messie de science, de poésie, de vertu.
Pétrarque, né et nourri dans Texil, comme tant d'hommes de ce temps, voulait, au passage, visiter Florence, sa patrie, qu'il n'avait jamais vue. De tous les lettrés florentins qui attendaient Pétrarque, Boccace fut le plus alerte. Pétrarque était encore loin de la ville, lorsqu'il reçut de son futur ami un poème de bienvenue en latin. Il y fut sensible et, avec cette abondance de cœur qui lui était naturelle, répondit par le don de son amitié à l'hommage qui lui était si spontanément fait. 11 est fort probable qu'il accepta à Florence
loo ETUDES ITALIENNES.
l'hospitalité de Boccace, que, jusqu'à cette année, il n'avait jamais vu ^ .
Au retour de Rome, Pétrarque s'arrêta encore quelques jours à Florence, et y fut comblé d'honneurs. L'esprit pratique des Florentins comprenait alors combien la gloire du poète pouvait devenir utile à la ville . L' Université de Florence venait à peine de s'ouvrir *, et il importait, pour sa renommée et le profit public, d'y appeler les maîtres les plus fameux.
L'intérêt l'emporta donc sur les rancîmes politiques, et Ton résolut de faire amende honorable à Pétrarque, tout Gibelin qu'il fût, pour l'exil de son père et la confiscation
* Il paraît surprenant que Boccace n*ait pas vu Pétrarque, lors de son passage à Naples, en 1341. Boccace lui-même, dans un passage assez obscur, semble dire qu'il Vy avait vu. {De generatione deorum, lib. XIV, cap. xxii.) Mais la lettre de Pétrarque d'où je tire mes renseignements ne laisse guère de doute à ce sujet. {Ep.fam., XXI, i5.) On pourrait tout au plus supposer que Boccace avait vu Pétrarque à Naples, sans être remarqué de lui; car Boccace n'était point encore illustre.
• Son ouverture, décrétée en i32i, n'eut réellement lieu qu^en novembre 1348.
BOCCACE. loi
de ses biens patrimoniaux. En même temps, on le supplierait de revenir dans sa patrie, afin que chacun pût profiter des trésors da sa science universelle. L'ambassadeur choisi ne pouvait être que Boccace. Il partit, portant une supplique assez élégante qu'il avait sans doute rédigée, arriva à Padoue en avril i35i et y demeura plusieurs jours.
Son ambassade sembla d'abord avoir un heureux succès. Pétrarque se montra flatté et touché de la démarche de ses concitoyens. Il ne refusa pas leur invitation, et fit même espérer son départ pour le 1 8 avril. Dès lors, Boccace, déchargé du souci de sa mission, put jouir sans arrière-pensée, pendant quelques jours, de la société de son ami.
(( Tous les jours, dit-il, se passaient à peu près de même. Tu te livrais à l'étude des choses sacrées, et moi, avide de posséder tes œuvres, j'en prenais copie. Et quand le jour s'inclinait vers le soir, nous nous le-
vions et quittions nos travaux pour nous rendre dans ton petit jardin, que le printemps nouveau ornait déjà de feuilles et de fleurs. Assis ensemble et devisant, nous passions ce qui restait du jour en un repos calme et louable^ jusqu^à ce que vînt la nuit.)>
Après la science et la poésie^ la morale pratique trouvait place dans leurs discours.
Pétrarque, pénétré de la lecture des Pères de l'Église^ auxquels il consacrait alors le meilleur de son temps, pressait son ami d'en venir, comme lui-même, au repos de la pénitence ^t de la vie chrétienne, a Mon glorieux maître, dit Boccace, m'a persuadé bien souvent, par ses avertissements, de détourner mon âme de la jouissance des choses temporelles, pour la diriger vers les éternelles. » Et il ajoute : « Ainsi il a rendu mes amours plus nobles, un peu du moins, sinon complètement. »
Boccace retourna à Florence. L'esprit inquiet de Pétrarque Tempécha d'accomplir la promesse qu'il n'avait pu refuser à soi:i
BOCCACE. io3
ami. Au lieu de rester fidèle à Tltalie^ pour laquelle il professait un amour singulier^ il retourna à Avignon, qu'il prétendait détester. Les motifs de cette résolution sont mal connus. Parmi les principaux, on peut compter la méfiance que lui inspiraient ses compatriotes. Il doutait de leur désintéressement et soupçonnait les motifs de leur empressement. Comme Boccace, il les jugeait fort défavorablement.
L'inconstance des Florentins et leur perpétuel désir de nouveautés^ qui fut pendant deux siècles Téperon des artistes et des gens de lettres, étaient insupportables à un homme aussi sensible que Pétrarque. 11 prévit qu'on Taccablerait de critiques après un engouement d'un jour. Ce qui s'ensuivit semble lui donner raison. En effet, apprenant qu'il leur manquait de parole, les FIo rentins, avec une précipitation qui fait peu d'honneur à leur générosité, rétablirent les décrets d'exil et de confiscation, qu'ils avaient abolis dans leur premier élan.
104 ÉTUDES ITALIENNESl
Pétrarque ne revit jamais sa patrie, mais il resta Tami de Boccace^ dont la vie et le talent prirent désormais une direction nour velle. Leur correspondance fut incessante, et les lettres qui nous restent n'en sont peutêtre pas la centième partie. Pétrarque^ qui prenait grand soin de ses lettres, nous en a laissé vingt-huit adressées à Boccace. On devine, en les lisant, que nous en avons perdu nombre d'autres. Boccace, très persuadé de son infériorité littéraire, n^avait pas les mêmes soins que Pétrarque : de toutes les lettres qu'il dut écrire à son ami, nous n'en possédons que trois, mais une de ces trois porte, dans un ancien manuscrit, cette épigraphe caractéristique : Una ex mille.
Pourtant les deux amis ne tardèrent pas à différer assez gravement d'opinion. En partant pour Vaucluse, au printemps de i35i, Pétrarque annonçait Tintention d'y faire un court séjour, pour régler quelques affaires, et laissait espérer qu'on le rêver-
BOCCACE. lob
rait à Tautomne en Italie. Il n en fut rien.
Il passa près de deux ans, soit à Vaucluse, soit à Avignon^ qu'il nommait « Babylone »
et la sentine de tous les vices. Il y traînait sa vie en des lamentations incessantes et de perpétuelles indécisions^ voulant sans cesse partir, et demeurant toujours, donnant une fois de plus le spectacle des incertitudes de son caractère malheureux.
Les amis italiens de Pétrarque ne purent comprendre les causes de ces hésitations, que nous-mêmes^ mieux informés, nous comprenons mal. Quand le pauvre poète se décida à retourner en Italie^ il prit presque la fuite^ pour échapper aux obsessions de ses amis avignonnais.
Il repassa les Alpes au printemps de 1 353, sans savoir aucunement où il irait ni ce qu'il ferait. Bien des villes et des princes lui offraient l'hospitalité ; il n'avait que le choix. Malheureusement, il passa à Milan, et comme il n'avait jamais bien su résister aux instances, et, pour tout dire, aux hom-
loô ETUDES ITALIENNES.
mages, il se laissa arrêter par les Visconti^ qui, comme tous les princes, estimaient à un très haut prix la gloire de le posséder.
Cétait tout justement le parti qui devait déplaire le plus aux Florentins. Boccace entra dans une grande colère patriotique, et écrivit à son ami, sous une forme allégorique, la lettre la plus violente et même la plus outrageuse. Il ne craignit pas de taxer de « crime » le séjour de Pétrarque chez rimplacable ennemi de sa patrie. Il attribua à son ami les motifs les plus vils et les plus intéressés, et osa lui appliquer la fameuse imprécation de Virgile contre « la faim maudite de Tor ».
Il est remarquable que ces invectives offensantes et hyperboliques n'amenèrent aucun refroidissement apparent dans leur amitié. L'habitude d'exagérer sa pensée, venue des rhéteurs romains, avait ôté de leur force aux mots, et il ne faut pas juger de l'impression des contemporains par celle que nous ressentons. Bien peu de temps
après cette violente querelle^ nous retrouvons les deux amis adonnés à la plus paisible et cordiale correspondance.
L'exil avait rompu pour Pétrarque les liens du patriotisme. Boccace^ quoi qu'il en eût, ne put jamais se dégager de ces liens.
Il vécut, non en poète international et « citoyen du monde », mais en citoyen de Florence, patrie glorieuse à servir, comme Athènes jadis, mais ingrate. Les Florentins, dit-ilj sont oc bavards et peureux comme des grenouilles » ; leur ville « est pleine de paroles pompeuses et d'actes pusillanimes, esclave, non de mille lois, mais d'autant d'opinions qu'il y a d'hommes, toujours en armes et frémissante de guerres civiles et étrangères, pleine de gens superbes, avares et envieux ».
Pétrarque ne revit jamais sa patrie, mais il resta Tami de Boccace, dont la vie et le talent prirent désormais une direction nour velie. Leur correspondance fiit incessante, et les lettres qui nous restent n'en sont peutêtre pas la centième partie. Pétrarque, qui prenait grand soin de ses lettres, nous en. a laissé vingt-huit adressées à Boccace. On devine, en les lisant, que nous en avons perdu nombre d'autres. Boccace, très persuadé de son infériorité littéraire, n'avait pas les mêmes soins que Pétrarque : de toutes les lettres qu il dut écrire à son ami, nous n'en possédons que trois, mais une de ces trois porte, dans un ancien manuscrit, cette épigraphe caractéristique : Una ex mille.
Pourtant les deux amis ne tardèrent pas à différer assez gravement d'opinion. En partant pour Vaucluse, au printemps de ï35r, Pétrarque annonçait Fintention d^y faire un court séjour, pour régler quelques affaires, et laissait ^)érer qu^on le revar-
BOCCACE. lob
rait à Tautomne en Italie. Il n en fut rien.
Il passa près de deux ans, soit à Vaucluse, soit à Avignon, qu'il nommait « Babylone »
et la sentine de tous les vices. Il y traînait sa vie en des lamentations incessantes et de perpétuelles indécisions, voulant sans cesse partir, et demeurant toujours, donnant une fois de plus le spectacle des incertitudes de son caractère malheureux.
Les amis italiens de Pétrarque ne purent comprendre les causes de ces hésitations, que nous-mêmes, mieux informés, nous comprenons mal. Quand le pauvre poète se décida à retourner en Italie, il prit presque la fuite, pour échapper aux obsessions de ses amis avignonnais.
Il repassa les Alpes au printemps de 1 353, sans savoir aucunement où il irait ni ce qu'il ferait. Bien des villes et des princes lui offraient l'hospitalité; il n'avait que le choix. Malheureusement, il passa à Milan, et comme il n'avait jamais bien su résister aux \
instances, et, pour tout dire, aux hom-
io6 ÉTUDES ITALIENNES.
mages, il se laissa arrêta: par les Visconti, qui, examine tous les princes, estimaient à un très haut prix la ^oire de le posséder.
Cétait tout justement le parti qui devait déplaire le plus aux Florentins. Boccace entra dans une grande colère patriotique, et écrivit à son ami, sous une forme allégorique, la lettre la plus violaite et même la plus outrageuse. Il ne craignit pas de taxer de a crime » le séjour de Pétrarque chez l'implacable ennemi de sa patrie. Il attribua à son ami les moti^ les plus vils et les plus intéressés, et osa lui appliquer la fameuse imprécation de Virgile contre (c la faim maudite de Tor ».
Il est remarquable que ces invectives offensantes et hyperboliques n'amenèrent aucun refroidissement apparent dans leur amitié. L'habitude d'exagérer sa pensée, venue des rhéteurs romains, avait ôté de leur force aux mots, et il ne faut pas juger de rimpressîon des contemporains par celle que nous ressentons. Bien peu de temps
BOCCACK. 107
après cette violente querelle^ nous retrouvons les deux amis adonnés à la plus paisible et cordiale correspondance.
L'exil avait rompu pour Pétrarque les liens du patriotisme. Boccace, quoi qu'il en eût, ne put jamais se dégager de ces liens.
Il vécut, non en poète international et « citoyen du monde », mais en citoyen de Florence, patrie glorieuse à servir, comme Athènes jadis, mais ingrate. Les Florentins, dit-ilj sont « bavards et peureux comme des grenouilles » ; leur ville « est pleine de paroles pompeuses et d'actes pusillanimes, esclave, non de mille lois, mais d'autant d'opinions qu'il y a d'hommes, toujours en armes et frémissante de guerres civiles et étrangères, pleine de gens superbes, avares et envieux ».
:o.s £t::des italiennes.
Les opinions politiques de Boccace noos paraissent incertaines, et gouvernées âouvent par l'Imaçinatian et la pasâon. Il a mal parlée tour à tour, du peuple, des rois et des nobles* Cest contre la noblesse que sa haine est la plus constante^ on cela vient surtout de ce que les noblestoscans tenaiait leurs titres de l'Empire allemand. Aussi se réjouit-il de rhumiliation des Gibelins aristocrates et de r arrivée aux affaires des classes industrielles.
Il est vrai que ces classes nouvelles, à peine venues au pouvoir, imitent les torts des anciens nobles et veulent se fabriquer des ancètreSw Boccace est impitoyable pour ce ridicule; il raUle amèrement TAcdaiuûli, et avec lui les Cerciii, les Donati, les Frescobaldi et toutes les familles florentines qui s^étaient anoblies.
Mais il lui arrive, comme à Pétrarque, comme à Dante, d'être firappé des dangers de la démocratie, toujours prête à perdre la Itboté par Tabus qu'elle en fait, à la merci
du premier tyran venu^ comme naguère du duc d'Athènes. Il avoue alors une inclination pour la forme monarchique^ et, malgré les malheurs et les crimes de la dynastie napolitaine^ il lui reste attaché par le souvenir '.
Mais il juge tous les autres rois de l'Europe avec une sévérité parfaitement injuste^ et donne une preuve des préjugés incroyables qui pouvaient régner alors à Florence contre les monarchies européennes. Il s'approprie d'ailleurs les théories démocratiques romaines qui avaient traversé une partie du moyen âge. L'idée féodale du droit divin ne paraît presque pas dans ses œuvres; il parle au contraire des droits du peuple, et, quatre siècles avant Rousseau^ se sert du mot a contrat » pour définir les rapports des gouvernants et des gouvernés. Il ne serait pas éloigné, avec Jean de Salisbury, d'approuver le tyrannicide.
1 Voir page 56 (note).
iio ÉTUDES ITALIENNEh.
A'ialgré des variations qu'expliq^ue la confiisioa où étaient les partis politiques italiens^ ses opinions sont démocratiques^ et surtout très formellement guelfes. Il est plein d'animositépour l'Empire allemand^ dont Dante et Pétrarque attendaient tout salut.
Les Florentins lui paraissent lâches d'être entrés en composition avec l'empereur Charles IV et de lui avoir cédé le passage.
Dans une de ses églogues allégoriques et politiques, il écrit ce beau vers d'une noble résonance antique :
Et morier potins quam jactexn lilia corvisl
Livrer le blanc lis florentin aux corbeaux tudesques lui paraît pire que la mort. Il a même contre les Allemands et TEmpire des préventions absurdes. Il traite Charles IV d'ivrogne et d'illettré, oubliant Tamitié de Pétrarque pour ce prince cultivé et intelligent.
Il semble pourtant que la fermeté de ses opinions guelfes ait paru douteuse aux Flo-
BOCCACE; m
rentins. 11 était en effet fort tolérant dans la pratique, ne réprouvait pas avec assez d'horreur les doctrines impérialistes de Dante ^ et se permettait de plaindre des Gibelins exilés, tels que Pino de' Rossi. Il était lié avec un des chefs des conspirations gibelines, Niccolô di Bartolo del Buono, et lui avait dédié YAmeto.
Les démocraties vont toujours aux extrêmes, et cette modération pratique n'était pas faite pour plaire. On a supposé, avec quelque vraisemblance^ que Boccace finit par prendre rang parmi les suspects de gibelinisme ou Ammoniti.
Mais, longtemps avant ce temps, les clabauderies de ses concitoyens lui étaient à charge, et la vie florentine ne lui était acceptable que par intermittences. Il était souvent en voyage, et souvent à Certaldo.
Pétrarque ne revit jamais sa patrie, mais il resta l'ami de Boccace, dont la vie et le talent prirent désormais une direction nour velle. Leur correspondance fut incessante, et les lettres qui nous restent n'en sont peutêtre pas la centième partie. Pétrarque^ qui prenait grand soin de ses lettres, nous en a laissé vingt-huit adressées à Boccace. On devine, en les lisant, que nous en avons perdu nombre d'autres. Boccace, très persuadé de son infériorité littéraire, n'avait pas les mêmes soins que Pétrarque : de toutes les lettres qu'il dut écrire à son ami, nous n'en possédons que trois, mais une de ces trois porte, dans un ancien manuscrit, cette épigraphe caractéristique : Una ex mille.
Pourtant les deux amis ne tardèrent pas à différer assez gravement d'opinion. En partant pour Vaucluse, au printemps de i35i, Pétrarque annonçait Tintention d'y faire un court séjour, pour régler quelques affaires, et laissait espérer qu'on le rêver-
BOCCACE. loi)
rait à Tautomne en Italie. Il n en fut rien.
Il passa près de deux ans, soit à Vaucluse, soit à Avignon^ qu'il nommait ce Babylone »
et la sentine de tous les vices. Il y traînait sa vie en des lamentations incessantes et de perpétuelles indécisions, voulant sans cesse partir, et demeurant toujours, donnant une fois de plus le spectacle des incertitudes de son caractère malheureux.
Les amis italiens de Pétrarque ne purent comprendre les causes de ces hésitations, que nous-mêmes, mieux informés, nous comprenons mal. Quand le pauvre poète se décida à retourner en Italie, il prit presque la fuite, pour échapper aux obsessions de ses amis avignonnais.
Il repassa les Alpes au printemps de 1 353, sans savoir aucunement où il irait ni ce qu'il ferait. Bien des villes et des princes lui offraient l'hospitalité ; il n'avait que le choix. Malheureusement, il passa à Milan, et comme il n'avait jamais bien su résister aux instances, et, pour tout dire, aux hom-
io6 ETUDES ITALIENNES.
mages, il se laissa arrêter par les Visconti^ qui, comme tous les princes^ estimaient à un très haut prix la gloire de le posséder.
C était tout justement le parti qui devait déplaire le plus aux Florentins. Boccace entra dans une grande colère patriotique, et écrivit à son ami, sous une forme allégorique, la lettre la plus violente et même la plus outrageuse. Il ne craignit pas de taxer de (( crime » le séjour de Pétrarque chez l'implacable ennemi de sa patrie. 11 attribua à son ami les motifs les plus vils et les plus intéressés, et osa lui appliquer la fameuse imprécation de Virgile contre « la faim maudite de Tor » .
Il est remarquable que ces invectives offensantes et hyperboliques n'amenèrent aucun refroidissement apparent dans leur amitié. L'habitude d'exagérer sa pensée, venue des rhéteurs romains, avait ôté de leur force aux mots, et il ne faut pas juger de l'impression des contemporains par celle que nous ressentons. Bien peu de temps
BOCCACK. 107
après cette violente querelle^ nous retrouvons les deux amis adonnés à la plus paisible et cordiale correspondance.
L'exil avait rompu pour Pétrarque les liens du patriotisme. Boccace^ quoi qu'il en eût, ne put jamais se dégager de ces liens.
Il vécut, non en poète international et « citoyen du monde », mais en citoyen de Florence, patrie glorieuse à servir, comme Athènes jadis, mais ingrate. Les Florentins, dit-il, sont a bavards et peureux comme des grenouilles » ; leur ville « est pleine de paroles pompeuses et d'actes pusillanimes, esclave, non de mille lois, mais d'autant d'opinions qu'il y a d'hommes, toujours en armes et frémissante de guerres civiles et étrangères, pleine de gens superbes, avares et envieux ».
io8 ÉTUDES ITALIENNES.
• Les opinions politiques de Boccace nous paraissent incertaines^ et gouvernées souvent par l'imagination et la passion. 11 a mal parlé, tour à tour^ du peuple^ des rois et des nobles. C'est contre la noblesse que sa haine est la plus constante^ et cela vient surtout de ce que les nobles toscans tenaient leurs titres de l'Empire allemand. Aussi se réjouit-il de l'humiliation des Gibelins aristocrates et de l'arrivée aux affaires des classes industrielles.
11 est vrai que ces classes nouvelles^ à peine venues au pouvoir^ imitent les torts des anciens nobles et veulent se fabriquer des ancêtres. Boccace est impitoyable pour ce ridicule; il raille amèrement TAcciaiuoli, et avec lui les Cerchi, les Donati^ les Frescobaldi et toutes les familles florentines qui s'étaient anoblies.
Mais il lui arrive^ comme à Pétrarque, comme à Dante^ d'être frappé des dangers de la démocratie, toujours prête à perdre la liberté par Tabus qu'elle en fait^ à la merci
du premier tyran venu^ comme naguère du duc d'Athènes. Il avoue alors une inclination pour la forme monarchique, et, malgré les malheurs et les crimes de la dynastie napolitaine, il lui reste attaché par le souvenir '.
Mais il juge tous les autres rois de l'Europe avec une sévérité parfaitement injuste, et donne une preuve des préjugés incroyables qui pouvaient régner alors à Florence contre les monarchies européennes. Il s'approprie d'ailleurs les théories démocratiques romaines qui avaient traversé une partie du moyen âge. L'idée féodale du droit divin ne paraît presque pas dans ses œuvres; il parle au contraire des droits du peuple, et, quatre siècles avant Rousseau, se sert du mot a contrat » pour définir les rapports des gouvernants et des gouvernés. Il ne serait pas éloigné, avec Jean de Salisbury, d'approuver le tyrannicide.
* Voir page 56 (note).
iio ETUDES ITALIENNES.
Malgré des variations qu'explique la confusion où étaient les partis politiques italiens^ ses opinions sont démocratiques^ et surtout très formellement guelfes. 11 est plein d'animosité pour TEmpire allemand^ dont Dante et Pétrarque attendaient tout salut.
Les Florentins lui paraissent lâches d'être entrés en composition avec l'empereur Charles IV et de lui avoir cédé le passage. Dans une de ses églogues allégoriques et politiques, il écrit ce beau vers d'une noble résonance antique :
Et morier potius quam jactem lilia corvis!
Livrer le blanc lis florentin aux corbeaux tudesques lui paraît pire que la mort. Il a même contre les Allemands et l'Empire des préventions absurdes. Il traite Charles IV d'ivrogne et d'illettré, oubliant l'amitié de Pétrarque pour ce prince cultivé et intelligent.
Il semble pourtant que la fermeté de ses opinions guelfes ait paru douteuse aux Flo-
BOCCACE. m
rentins. Il était en effet fort tolérant dans la pratique, ne réprouvait pas avec assez d'horreur les doctrines impérialistes de Dante 3 et se permettait de plaindre des Gibelins exilés, tels que Pino de' Rossi. Il était lié avec un des chefs des conspirations gibelines, Niccolô di Bartolo del Buono, et lui avait dédié YAmeto.
Les démocraties vont toujours aux extrêmes, et cette modération pratique n'était pas faite pour plaire. On a supposé, avec quelque vraisemblance, que Boccace finit par prendre rang parmi les suspects de gibelinisme ou Ammoniti,
Mais, longtemps avant ce temps, les clabauderies de ses concitoyens lui étaient à charge, et la vie florentine ne lui était acceptable que par intermittences. 11 était souvent en voyage, et souvent à Certaldo.
Ses premières ambassades auprès des Ordelafïi de Forli et les Polenta de Ravenne ' lui avaient créé des relations en Romagne.
Il y repart en i35o, chargé d'accomplir, sinon une ambassade^ au moins une importante et touchante commission. Une fille de Dante vivait encore à Ravenne, sous Thabit religieux, dans le couvent de San Stefano.
Boccace fut chargé de remettre à Sœur Béatrice une somme de dix livres, hommage de la patrie repentante à la fille du grand exilé. On peut croire qu'il avait provoqué luimême cette tardive réparation.
Dans l'intervalle de ses voyages, il exerça
1 Peut-être Boccace retourna-t-il plusieurs fois en Romagne, ou y fit-il un séjour assez prolongé. En effet, il dut s*y trouver en 1346 au plus tard, car il connut Ostasio di Polenta, qui mourut cette année-là. Et 1348 est la date probable de son séjour à Forli, chez Francesco degli Ordelaffi.
BOCCACE. ii3
à Florence des magistratures municipales.
Un auteur affirme qu'il s'acquitta des fonctions d'officier des approvisionnements, confiées jadis à son père *. En iSôy, il était un des « officiers pour l'engagement des mercenaires »^ fonction civile et militaire à la fois, fort importante en ce temps^ où la riche République ne confiait plus sa défense qu'à des soldats étrangers.
Son caractère devait mal s'accommoder de fonctions sédentaires. Quant aux ambassades, il ne pouvait les refuser. C'étaient des charges fort coûteuses, et ceux qui en étaient honorés y laissaient le plus souvent le meilleur de leur fortune. Aussi Ton avait quelque peine à trouver des ambassadeurs, et Ammirato nous apprend que la République n'hésitait pas à forcer leur acceptation, sous peine d'une amende de cinq cents livres. D'après le même auteur, ce fut à propos d'une ambassade de Boccace que le salaire
' Fineschi, Istoria di Alcune antiche carestie, Florence,
des ambassadeurs fut augmenté et fixé à deux livres par jour.
Les républiques, comme les princes, aimaient alors à choisir pour ambassadeurs des gens de lettres, habiles à parler, à écrire, à ordonner leurs pensées, instruits de la politique par la lecture des auteurs.
Une étude complète des ambassades de Boccace entraînerait Fexamen détaillé de la politique florentine dans la seconde moitié du quatorzième siècle. Elle ne nous apprendrait pas grand'chose de nouveau sur le caractère de Boccace ou ses œuvres. En effet, les relations de ses ambassades, qu'il adressa au gouvernement de Florence, sont malheureusement perdues pour nous, quoique les académiciens de la Crusca les possédassent encore il y a cent ans. Cette perte déplorable et inexpliquée nous réduit à deviner quel fut le mérite personnel de Boccace dans les missions qu'on lui confiait et Faction de son esprit délié.
Après son voyage à Padoue et son inutile
BOCCACE. ii5
tentative auprès de Pétrarque^ Tannée n'était pas terminée qu'il devait repartir pour le Tyrol, chargé d'une délicate négociation. Un gouvernement guelfe recherchait alors Tappui d^un seigneur allemand contre Giovanni Visconti, archevêque de Milan. La papale Florence voulait nouer alliance avec le fils du plus implacable ennemi de la papauté^ Louis^ marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière.
Cette exception à la politique guelfe, et d'autres encore, avaient pu alarmer le Saint- Siège sur la traditionnelle fidélité des Florentins. Aussi, en i354, à l'approche de l'empereur Charles IV qui allait descendre en Italie, attendu et acclamé d'avance par tous les Gibelins, et Pétrarque à leur tête, les Florentins, n'ayant pas la conscience bien nette, envoyèrent Boccace à Avignon pour protester de leurs bons sentiments*.
Il y retourna dans la même intention en
* Voir : Attilio Hortis, Giovanni Boccaccio ambasciatore in Avignone. (Trieste, Hermanstorfer.)
ri6 ÉTUDES ITALIENNES.
i365, et, dans ce même voyage, s'arrêta aussi à Gênes, où il était accrédité auprès du doge.
Enfin, lorsque, en 1 368, le pieux UrbainV, cédant aux désirs de Tltalie, résolut de mettre fin au veuvage de l'Église romaine et ramena le Saint-Siège de la « captivité de Babylone », Boccace porta à Rome les compliments de la République pour un retour que l'on espérait définitif. Il devait réclamer aussi la réforme ecclésiastique, que la longue absence du Pape avait rendue nécessaire.
Dans les lettres de créance qu'il a reçues pour ces diverses ambassades, Boccace se voit orné des titres les plus distingués : il est « maître, seigneur, notre très honoré concitoyen, homme très circonspect ». C'est alors sans doute qu'il obtint le bénéfice ecclésiastique dont on le voit muni à la fin de sa vie'.
' Voir page 5,
BOCCACE. 1x7
Il dut retrouver^ pour paraître heureusement dans les cours, les façons de sa jeunesse et le bon air de la cour napolitaine. 11 n'a pas d'horreur, comme Pétrarque, pour les formes excessives de politesse, que le moyen âge a empruntées au Bas-Empire.
Il emploie souvent en écrivant, au lieu du tu latin, le vous barbare, que Pétrarque réprouvait absolument. Il ne craint pas les titres d^honneur pompeux. Le roi de Majorque, dit-il. Ta invité à demeurer « à Tombre de sa sublimité ».
Il reçoit, d'ailleurs, à la cour des papes le meilleur accueil, sans que personne ait Tair d'avoir rien à lui reprocher. Il s'y présente, il est vrai, commeTami de Pétrarque.
En 1 365, à Avignon, le cardinal Philippe de Cabassole, patriarche de Jérusalem, un des plus saints, des plus sages du Sacré Collège, prend Boccace dans ses bras, en présence même du Pape, et l'embrasse tendrement; il Taccable de paroles affectueuses et de questions sur la vie de Pétrarque. Trois ans
ii8 ETUDES ITALIENNES.
plus tard, Urbain V^ pape réformateur^ à la renommée absolument pure^ le recevait avec honneur^ comme il récrivait lui-même, (( par considération pour ses vertus ^ ^ . S'agit-il vraiment encore du « très immonde Dionée » ?
Pour servir une diplomatie aussi subtile et changeante que celle de Florence, pour rester lié d'autre part à la maison royale de Naples, dont Thistoire est pleine de terribles mystères, Boccace dut parfois cacher sa véritable pensée sous le voile de Tallégorie. A l'imitation de Pétrarque, il écrivit des églogues politiques que les contemporains euxmêmes avaient peine à comprendre. Le bonheur a voulu qu'un d'entre eux, le
* A rchivio storico, prima série, tome VII.
BOCCACE. ifQ
moine Martino da Signa^ demandât à Boccace des explications sur ces petits poèmes si obscurs et si curieux. Boccace a livré sa clef dans une lettre assez explicite; mais cette clef n'ouvre pas tout. Il ne nous révèle que ce qu'il veut bien et nous laisse ignorer bien des choses. Cest là pourtant que nous devons chercher sur ses sentiments intimes des renseignements précis. Après Tinterprétation si sagace de M. Hortis, le voile semble à peu près levé. Un trésor de faits nouveaux est ouvert sur l'histoire^ la politique, la vie et T esprit de Boccace.
Les sentiments de Boccace, tels que nous les découvrons dans les églogues, sont souvent bien différents de ceux qu'il professa publiquement. On le trouve, à l'occasion, dur pour Jeanne de Naples, disposé à la croire coupable du meurtre de son mari André, sévère pour Louis de Tarente, impitoyable parfois pour Acciaiuoli, qu'il n'aima jamais, mais avec lequel il n'avait t pas encore officiellement rompu. . |
Je ne vois pas que Boccace ait jamais tiré grand profit de cette disâmulation. Il faut se rappeler qu'il était, plus qu'aucun de ses contemporains, passionné et changeant, et on doit Faccuser tout au plus de contradiction.
Les poèmes latins de Boccace sont écrits dans une langue rude et assez peu correcte, avec de fréquentes erreurs de prosodie.
Dans les moments même où l'énergie de la pensée et le sentiment du rythme latin donnent une certaine beauté, on sent ce qu'il y avait d'artificiel dans cet effort pour ressusciter une langue morte. L'erreur où tombèrent ainsi les plus grands esprits du quatorzième siècle était pourtant bien plus naturelle qu'on ne croît. La langue latine était l'idiome universel des lettres, des sciences, de l'Église et des affaires. Boccace et Pétrarque lui durent de répandre sur toute TEurope leur renommée et le trésor de leur érudition. En France, au quinzième siècle, il fallut d'abord traduire le Déca^
méron en latin, pour pouvoir ensuite le faire passer en français.
Les écrits latins de Boccace en prose témoignent d'une belle érudition. Ce sont encore pourtant, comme le Décaméron, des œuvres d'imagination, et leur dessein est de divertir et de donner à penser, par le récit de belles histoires et d'aventures singulières. Seulement, le public que Tauteur recherche est bien différent, et ce n'est pas seulement aux joyeux compagnons de sa jeunesse qu'il s'adresse, mais à tous les bons esprits de l'Europe lettrée. Il est remarquable pourtant qu'il ne perd pas de vue tout à fait la cour de Naples. Le livre des Dames illustres * est dédié à une proche parente de r Acciaiuoli, et la reine Jeanne y est louée avec un excès qui surprend lorsqu'on vient de lire les églogues satiriques. Les mêmes personnes qui avaient ri des farces grasses du Décaméron ne craignaient pas
* De mulieribus cïaris.
qu'on leur fît un peu de morale sous une forme encore romanesque et divertissante.
En rompant avec le parler vulgaire^ Boccace avait rompu avec les sujets contemporains^ et le moyen âge tient très peu de place dans le livre des Dames illustres. Les auteurs qu'on y cite sont Tite-Live, Cicéron, Virgile, Ovide, Tacite, Josèphe, tout au plus Paul Orose et les auteurs de l'histoire Auguste. Il semble que Thistoire des hommes eût perdu toute beauté depuis la chute de l'Empire romain.
Si les hommes du moyen âge reparaissent dans les Malheurs des hommes illustres \ c'est que le dessein de ce livre est plus vaste. C'est en quelque sorte l'histoire de la Fortune que Boccace a prétendu écrire, et, recueillant par tous les siècles les malheurs éclatants et les plus retentissants coups du sort, il a parcouru toutes les générations humaines, « non pas même par
I De casibus virorum illustrium.
bonds, dit-il^ mais au vol». C'est une vision ou un songe, forme de composition familière au moyen âge^ sorte de drame où l'auteur lui-même a un rôle. Tous les grands hommes défilent dans sa modeste chambre de Certaldo^ depuis Adam et Eve jusqu'à Charles d'Anjou. Le poète demande à chaque passant son histoire^ Técoute et en raisonne avec lui^ le blâmant ou l'approuvant^ le raillant même à l'occasion.
Cette œuvre n'est point celle d'un historien. Chaque personnage reste un type moral. Chaque histoire est un thème de philosophie ou d'érudition. Le résumé moral est donné par Pétrarque^ qui paraît aussi enfin pour clore cette étrange procession, « le visage modeste, les tempes ceintes de laurier vert^ vêtu de drap rouge^ digne de tout honneur et de toute gloire j). Pétrarque est, en effet, sans cesse présent dans ces livres singuliers d'imagination^ de morale et de science mêlées.
Boccace^ si fier vis-à-vis des hommes du commun^ s'est courbé dès le premier jour devant celui qu'il a reconnu pour son maître dans la science et la sagesse. Ses pensées^ sinon ses mœurs encore^ sont pliées vers un idéal pur et haut. La conversion de son esprit a précédé celle de sa vie, pour laquelle il fallait des leçons plus fortes encore.
L'amitié de Pétrarque Tanime de plus en plus pour le labeur d'érudit^ la patiente découverte de l'antiquité classique, la recherche^ la copie des manuscrits. Il n'est guère une lettre entre les deux amis où il ne soit question de livres. Ce sont des échanges incessants.
La Bibliothèque nationale possède un
énorme et admirable manuscrit * de saint Augustin^ que Boccace offrit à Pétrarque en i355. Volume précieux entre tous, témoignage d'une illustre et féconde amitié !
Les signatures des deux amis se lisent encore sur les gardes du manuscrit.
Après les livres, Pétrarque n'aimait rien tant que la nature. Tous les lecteurs de ses œuvres savent quel plaisir et quel soin il prenait à cultiver lui-même son jardin. Or, nous apprenons que Boccace prenait part, avec son grand ami, à ces innocentes distractions. La preuve en a été trouvée par un érudit français, M. de Nolhac, qu'il faut toujours citer lorsqu'on s'occupe des premiers littérateurs italiens.
Pétrarque tint, toute sa vie, une sorte de journal horticole où il notait toute l'histoire de ses divers jardins, l'époque de ses plantations, le succès de ses semis, la taille
* Par. 1989. — Voir la remarquable étude de M. P. de Nolhac sur la Bibliothèque de Pétrarque. (Mélanges d'archéologie, publiés par l'École française de Rome, tome VII.)
. de ses arbres V A la date du i6 mars 1359, il a consigné dans ses notes la plantation de cinq pieds de laurier^ et en même temps Tarrivée à Milan de son ami Boccace, estimant que la présence d'un pareil homme devait être favorable à la croissance des arbrisseaux sacrés chers aux Muses.
L'enthousiasme^ pour son nouveau maître n'avait pas fait oublier à Boccace le maître de son enfance, son premier guide dans le sentier des Muses. Il voyait avec regret que Pétrarque^ par une négligence ou un dédain dont il s'est mal justifié^ n'avait point lu la Divine Comédie^ se laissant même accuser de jalousie et d'animosité contre Dante, son sublime rival.
* M. P. de Nolhac a eu la bonne fortune de découvrir ce précieux document dans un manuscrit d'Apulée , à la bibliothèque Vaticane (2193). Il l'a publié, avec d'excellents commentaires, ajoutant un nouveau chapitre à ses précieuses publications sur la littérature italienne au quatorzième siècle. [Pétrarque et son jardin, d'après ses notes inédites.) Il est bien à souhaiter que les introuvables brochures de M. de Nolhac, qui font tant d'honneur à Térudition française, soient un jour réunies et rééditées, pour le grand bénéfice des pétrarquisants.
Boccace^ brave comme toujours en amitié^ ne supporta pas la petitesse qu'il soupçonnait dans rame de son ami. En i359, peu de temps après Tavoir quitté àMilan^il lui envoya un manuscrit de l'épopée divine, accompagné d'un poème latin à l'honneur de Dante, « poète et théologien » . La postérité doit lui savoir gré d'avoir nettoyé l'âme de Pétrarque des hésitations mesquines de Tégoïsme. Pétrarque se sentit blessé du reproche qu'il devinait sous les paroles laudatives de Boccace \ et, tout en voulant se défendre, fit des aveux sincères.
11 reconnaît qu'il n'a point lu la Divine Comédie, et en allègue une raison qui n'est pas forte : dans sa jeunesse, alors qu'il rêvait d'acquérir la gloire par des vers écrits en langue vulgaire^ il désirait par-dessus tout être lui-même et ne passer pour Timi-
' ((Bien que ta gloire, disait Boccace, ne s*étende pas seulement à Tltalie, mais monte jusqu'au ciel même, accueille ton savant compatriote, poète comme toi... Tu ajouteras ainsi à sa gloire, et à la tienne, ô toi illustre ornement de notre ville et du monde entier. »
tateur de personne; il évita donc de lire un auteur dont il craignait la souveraine influence. Ayant renoncé à la langue italienne, il lui devient plus aisé de rendre hommage à Dante, et il le fait avec quelques réserves, mais en termes chaleureux '.
Quoiqu'il excusât Dante d'avoir écrit en italien, Boccace ne pensa pas qu'on dût suivre son exemple. Le seul effort de Tart et de la poésie devait être la résurrection de l'antiquité. Cet effort fiit celui de la Renaissance, et Boccace le prépara mieux qu'aucun autre par ses grands travaux d'érudition. Il y montre un esprit singulièrement critique, malgré ce cuhe pour les auteurs qui lui fait dire : « Je crois aux auteurs plus qu'à mes propres yeux. »
' Ep,fam,,XXl, i5.
Dans son curieux traité de géographie antique \ qu'il a écrit surtout pour faciliter la lecture des auteurs, il ne manque pas d'appeler en témoignage les navigateurs de son temps, si nombreux déjà et si audacieux. Il parle de leurs dernières découvertes, telles que les îles Canaries, et paraît avoir des connaissances cosmographiques assez étendues. Sa sagacité, dirigée par les anciennes observations d'Hérodote et de Pomponius Mêla, lui fait remarquer les coquilles fossiles que Ton ramasse dans les montagnes, et qu'il trouve dans les collines même de Certaldo. Il en tire des conséquences géologiques fort justes.
Le Dictionnaire géographique, composé, dit-il, à ses moments perdus, est comme l'annexe de son vaste traité de la Généalogie des dieux^y auquel il travailla pendant près de trente années de sa vie, y faisant
* Demontibus, sylvis,fontibus, lacubus,fluminibus,stagnis
et paludibus, et de nominibus maris, ^
* De genealogia deorum gentilium.
i3o ÉTUDES ITALIENNES.
sans cesse des additions, et ne se lassant jamais de le remettre sur le métier. Ce livre est le résumé de toutes ses. études et de toute l'érudition de son temps. Il fut le premier à entreprendre une étude approfondie de la mythologie^ à coordonner les renseignements innombrables et contradictoires des auteurs^ à mettre quelque jour dans un chaos où tous ses prédécesseurs s'étaient perdus.
11 avait abordé ce "^travail colossal à son retour de Naples^ et avant sans doute de connaître Pétrarque^ àla prière d'un prince français. Hugues de Lusignan, roi de Chypre, était en relations d'affaires avec la maison de banque des Bardi', et avait connu le père de Boccace dès i332*. Ce prince lettré et curieux vit en partie son dessein accompli. Nous avons une Épîtrè dédicatoire que Boccace lui adressa, avec
* Voir page 6.
* Voir à ce sujet les très curieuses recherches de M. de Mas-Latrie. (Histoire de Vîle de Chypre sous le règne de la maison de Lusignan, tome II.)
BOCCACE. i3r
des fragments sans doute, ou une première version de son œuvre. Mais elle ne fut achevée et publiée qu'en iSyS, plus de quinze ans après la mort du roi de Chypre.
Dans ce traité, si longuement élaboré, Boccace n'arrive pas partout à des résultats nets et sûrs. On s'y attend bien. Pourtant il a une vue personnelle et souvent juste de l'antiquité. L'érudition, le désir d'être informé n'étaient pas d'ailleurs le seul but qu'il poursuivît. Il cherchait encore dans la mythologie un enseignement et un ornement pour la pensée. Son but est littéraire et moral.
11 est persuadé d'ailleurs que la mythologie n'est qu'un tissu d'allégories inventées par les poètes pour voiler leur pensée, et d'où les hommes, par leur ignorance, ont tiré les fausses croyances du polythéisme * . « Il faut être fou, dit-il, pour ne point voir
' Cette façon de juger les œuvres de l'antiquité classique n'est pas spéciale à Boccace. Elle est commune à un grand nombre d auteurs du moyen âge.. Voir plus haut, page 45.
i34 ÉTUDES ITALIENNES.
moyen âge la plus profonde influence. Tels encore les poètes chrétiens Prudence^ Sedulius, Arator, Juvencus^ et ce singulier écrivain, qui tenait déjà au moyen âge, en unissant la fantaisie la plus folle au besoin de la plus sèche information, Martianus Capella, qui intitulait son traité grammatical : les Noces de Mercure et de Philologie.
Boccace possédait des auteurs que notre époque a découverts dans des palimpsestes après des éclipses de plusieurs siècles ' .
En possédait-il d'autres que nous ayons tout à fait perdus? Connaissait-il d'Ennius autre chose que les fragments que nous lisons dans les philosophes et les grammairiens? Enfin eut-il l'usage des ouvrages de certains auteurs dont le nom même nous paraît fabuleux, tels que ceuxdeTheodontius qu'il cite avec complaisance*? Ce problème
1 Par exemple un des Mythographi Vaticani qu*a découverts le cardinal Mai.
* La question de l'existence de Theodontius est une de
BOCCACE. i35
de critique et beaucoup d'autres ont été étudiés en perfection par M. Hortis^ Son étude ne pouvait être plus complète et plus ingénieuse.
Dans les premiers livres de son traité, Boccace nous montre son esprit comme une vaste encyclopédie de la science romaine.
Dans les derniers, il nous apprend ce qu'il prétend faire de toute cette science. En répondant à ses critiques et aux adversaires de sa pensée, il va nous faire apercevoir son idéal, non l'idéal sensuel de sa ving-
celles sur lesquelles les critiques se sont le plus exercés. Boccace, cependant, semble la trancher lui-même et dire qu^il a cité sous le nom de Theodontius les opinions de Pierre de Pérouse (voir page 26) : « Ex illo (Petro Perusino) multa... sumpsi : et potissimè ea quae sub nomine.Theodontii apposita sunt. )) {Genalogia deojmmflib. XX, cap vi.) * Studj siille Opère latine del Boccacio, con particolare riguardo alla storia délia erudi:^ione nel medio evo (Tries te, Julius Dase, 1879).
i3ô ETUDES ITALIENNES.
tième année^ mais la conquête définitive de son esprit^ après de longues et laborieuses études. 11 a découvert enfin le champ de la pensée tant désiré et vers lequel Pétrarque l'a conduit.
La dernière perfection de l'esprit lui apparaît dans la poésie^ qui n'est point la versification et Tart d'aligner les motSj mais une sorte de haute maîtrise intellectuelle et morale. « La poésie, dit-il, est une solide science fondée sur les choses éternelles. »
Aussi il n'a pas Torgueil de se prétendre poète : Pétrarque ne pensait pas Tétre non plus. Les premiers poètes grecs sont Linus, Orphée et Musée. Or, d'après Boccace, Musée pourrait bien être le même personnage que Moïse, et ainsi la poésie grecque donne la main à la plus ancienne poésie du monde, la poésie hébraïque.
Pour être poète, il n'est même pas nécessaire de faire des vers. Tous les grands penseurs de rhumanité sont des poètes, et c'est dans ce sens, je le remarque en passant.
BOCCACE. i37
que Rienzi avait pu être appelé poète.
Le poète est le maître du monde : il doit tout savoir et tout enseigner. Il a horreur du vulgaire^ il n'aime que les pensées chastes.
Ses leçons doivent être cachées sous un voile : les fictions des Romains et des Grecs^ les figures de la Bible^ les paraboles de l'Évangile recouvrent un enseignement exquis. Le propre de la vraie poésie est d'avoir un sens mystique; aussi est-elle faite pour les meilleurs/ non pour le peuple. L'humanisme du seizième siècle^ que préparent les théories de Boccace, est aristocratique et antipopulaire. Dante doit être blâmé d'avoir songéj en écrivant pour le peuple^ à ces <( imbéciles » dont le poète ne doit avoir aucun souci.
Ces théories hautaines ne pouvaient manquer de froisser bien des gens. Reprenant pour un instant sa plume de nouvellier, Boccace nous décrit ses critiques en quelques traits vivants. Il les fouaille de main de maître, avec cette violence mor-
i36 ETUDES ITALIENNES.
tième année^ mais la conquête définitive de son esprit^ après de longues et laborieuses études. 11 a découvert enfin le champ de la pensée tant désiré et vers lequel Pétrarque l'a conduit.
La dernière perfection de l'esprit lui apparaît dans la poésie, qui n'est point la versification et Tart d'aligner les mots, mais une sorte de haute maîtrise intellectuelle et morale. « La poésie, dit-il, est une solide science fondée sur les choses éternelles. »
Aussi il n'a pas Torgueil de se prétendre poète : Pétrarque ne pensait pas Tétre non plus. Les premiers poètes grecs sont Linus, Orphée et Musée. Or, d'après Boccace, Musée pourrait bien être le même personnage que Moïse, et ainsi la poésie grecque donne la main à la plus ancienne poésie du monde, la poésie hébraïque.
Pour être poète, il n'est même pas nécessaire de faire des vers. Tous les grands penseurs de l'humanité sont des poètes, et c'est dans ce sens, je le remarque en passant.
BOCCACE. i37
que Rienzi avait pu être appelé poète.
Le poète est le maître du monde : il doit tout savoir et tout enseigner. Il a horreur du vulgaire, il n'aime que les pensées chastes.
Ses leçons doivent être cachées sous un voile : les fictions des Romains et des Grecs, les figures de la Bible, les paraboles de l'Évangile recouvrent un enseignement exquis. Le propre de la vraie poésie est d'avoir un sens mystique; aussi est-elle faite pour les meilleurs,' non pour le peuple. L'humanisme du seizième siècle, que préparent les théories de Boccace, est aristocratique et antipopulaire. Dante doit être blâmé d'avoir songé, en écrivant pour le peuple, à ces c( imbéciles » dont le poète ne doit avoir aucun souci.
Ces théories hautaines ne pouvaient manquer de froisser bien des gens. Reprenant pour un instant sa plume de nouvellier, Boccace nous décrit ses critiques en quelques traits vivants. Il les fouaille de main de maître, avec cette violence mor-
dante qui lui est naturelle. Ce sont d'abord les oisifs^ qui^ en tout temps^ ont trouvé mauvais qu'il y eût des laborieux : « Le pauvre homme^ disent-ils, que de temps il a perdu! que de papier il a noirci! N'aurait-il pas mieux fait de boire^ de dormir et de devenir amoureux? »
PuiSj ce sont les soi-disant sages^ qui, pour avoir vu le dos de quelques livres de philosophie, se pensent philosophes, et traitent toutes les belles inventions des poètes de fadaises et de fables bonnes à amuser les enfants. Bien près de ceux-là viennent les savants adonnés à des sciences inférieures : les jurisconsultes, qui cachent sous leurs toges et leurs bonnets fourrés l'avarice et l'ignorance; les médecins, que Pétrarque a instruit Boccace à mépriser; ceux-là ont beau jeu, dit-il, à relever les erreurs des autres : « Leurs erreurs à eux sont cachées dans la terre ^ » Tous ces
* Le même mot est cité par Pétrarque, qui l'attribue à Socrate. {Contra medicum quemdam invectivarum lib, /.)
gens parlent de la poésie « comme les aveugles des couleurs »,Boccace s'irrite de leur bavardage malveillant, mais à peine trouve-t-il qu'il vaille la peine de leur répondre.
11 prend plus à cœur l'opposition qu'il rencontre chez quelques moines et gens d'Église. Ceux-ci avaient plus d'un grief contre lui, et je ne pense pas que son amour de la poésie et de l'antiquité fût le principal. Un certain nombre de moines assurément voyait d'un mauvais œil la floraison nouvelle des études classiques.
Pétrarque a plusieurs fois réfuté leurs arguments, et soutenu^que la lecture des auteurs païens ne nuisait pas à l'intégrité de la foi chrétienne '.
C'était une vieille querelle, née sur les débris du monde antique, au lendemain de la victoire de l'Église. On en trouve la trace chez les Pères latins et grecs, tels que
' Voir par exemple ses belles leiires à son frère le moine chartreuï. (En particulier fjï./am., X, 4.)
Basile et Jérôme. Elle continuait au dixième siècle entre le clergé séculier, qui tenait pour renseignement classique, et le clergé régulier, pour un enseignement purement religieux ' .
Au quatorzième siècle, une sorte de positivisme athée prenait en Italie des proportions alarmantes. « Les épicuriens sont innombrables », dit Benvenuto d'Imola, et il ajoute, avec quelque exagération sans doute : « On les compte, non par centaines de mille, mais par milliers de mille. » On rencontrait ces athées parmi les poètes et les savants, tels que ce Guido Cavalcanti, à qui la rumeur publique attribuait cette téméraire proposition : « La mort des hommes est toute semblable à celle des bêtes. » Ces blasphémateurs se réclamaient de noms antiques, ou que le vulgaire croyait tels, Épicure, Aristote, Averroès.
La passion politique venait brouiller
1 Voir notamment ce qui se passait alors en France. (Pfister, Etudes sur le règne de Robert le Pieux.)
encore davantage les idées. L'averroïsme était fréquent surtout parmi les Gibelins, ennemis du Pape et souvent ennemis de Dieu. Il avait pour patron ce prince à moitié sarrasin^ rebelle et excommunié^ ami des sciences arabes et des mystères orientaux^ Frédéric II, dont le peuple se rappelait, comme par légende, les étranges et fantastiques orgies. Les études classiques, Timpiété et le gibelinisme ne faisaient qu'un pour bien des esprits. On sait combien de Gibelins Dante a placés dans les Enfers, tout Gibelin qu'il fût lui-même. Sur de telles prémisses, des juges ignorants ne pouvaient-ils conclure contre l'érudition et la poésie tout entières ?
L'Église pourtant ne tomba jamais dans ces préjugés. Les papes français d'Avignon semblent n'avoir rien eu plus à cœur que de s'entourer d'Italiens lettrés. Et ils ne s'adressaient pas aux pires; ce n'était qu'à défaut des Boccace et des Pétrarque qu'ils retombaient sur les Zanobi di
Strada^ Les meilleurs amis de Pétrarque et de Boccace^ et les plus savants^ ont été des ecclésiastiques comme Nelli^ des moines comme Martino da Signa, le Père Denys de Borgo San Sepolcro et le Père Marsili.
Il serait aisé de démontrer, par cet exemple et bien d'autres, que la résistance des couvents à l'humanisme ne fut point générale et n'eut pas l'importance qu'on lui a attribuée. On exagère certainement beaucoup lorsqu'on répète que Pétrarque et Boccace, premiers penseurs modernes, affranchirent la pensée humaine. Tout penseur original affranchit toujours en quelque chose la pensée. Mais cela n'empêche pas de mettre les choses à leur place. Boccace et Pétrarque furent bien de leur temps : ils s'appliquèrent très sincèrement à accorder leurs études et leur foi. Ils mirent, comme
ï On voit dans les lettres de Pétrarque quelles instances il subit de la part de trois papes français qui voulaient l'attacher à leur cour comme secrétaire apostolique.
il arrive toujours aux hommes/ quelque excès dans leurs prétentions, et exaltèrent rhomme de lettres plus haut peut-être qu'il ne convient, préparant par leur exemple cet homme de lettres de la Renaissance propre à tout et prêt à se mêler de tout.
Ce que j'en dis n'est point pour méconnaître les très grands services qu'on leur doit. Boccace résista très justement à des théories religieuses excessives qui ne furent jamais celles de l'Église^ et il en prit occasion pour renouveler ses déclarations d'attachement à la foi catholique.
Il ne vivait pas sans trouble de conscience. Sa pensée, pas plus que sa vie, n'était tout à fait conforme à ce modèle religieux que Pétrarque lui présentait sans cesse. Il traînait son âge mûr dans des
amours peu nobles dont son Corbaccio nous donne une assez triste idée, et dont des enfants naturels étaient les preuves vivantes.
Son âme était chargée, et il approchait de cette crise morale que Sainte-Beuve a bien décrite ;
Dans le r&it qu'on lit des hommes d'autrefois,
Des meilleurs, des plus saints, de ceux en qui je crois.
Amis, ce que j'admire el que surtout j'envie,
C'est leur force, un matin, à réformer leur vie;
C'est Dieu tes délivrant des nœuds désespérés.
Car d'abord, presque tous, ils s'étaient égarés :
nt pris la gauche et convoité l'abîme;
;lque événement bien simple ou bien sublime,
tonnerre au ciel, un écho dans leur cœur, i(ai( vivants hors des vicissitudes;
i les cités, au fond des solitudes, suite des jours ou sereins ou troublés, le quittait plus ces fronts miraculés'...
i simple de l'homme du moyen âge it d'un coup renaître dans l'âme de . 11 s'était raillé des songes, des :t des miracles; mais il y croyait au
t d'août. [Poésies complètes de G. A. Sainte-Beuve, erre, 1879, t. Il, p. «».)
fond de son cœur. 11 s'était gaussé des moines^ et un moine, en paraissant devant lui, le fit trembler jusqu'aux entrailles.
Un jour, au commencement sans doute de i362, Gioacchino Ciani, moine chartreux, entra chez lui pour y accomplir^ dit-il, un message, au nom de Pietro Petroni, abbé de son couvent, mort récemment en odeur de sainteté *• A l'heure de mourir et de paraître devant son Créateur, labbé vénéré avait joui d'une vision céleste. II lui avait été donné de voir à la fois le ciel et les enfers. Les jugements de Dieu sur plusieurs lui avaient été révélés, et il avait chargé son disciple Ciani de les prévenir que la mort était proche pour eux, et qu'ils eussent à se convertir. Il avertissait Boccace, qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait aucunement. Et même, si tant est que le zèle du messager n'ait rien ajouté aux paroles du bienheureux, Boccace fut
' Pietro Pctroni a été béatifié. BoUand. 29 mai. 1
invité à renoncer à la- poésie^ c'est-à-dire, comme il le comprit aussitôt^ à l'étude des auteurs païens. Il se sentit troublé au fond de son âme^ et prit aussitôt le parti de se réformer . Cette naïveté, cette spontanéité de foi complètent bien le portrait qu'on peut se faire de Boccace. Le moine et lui sont bien chacun dans leur rôle^et pour rien au monde je ne voudrais effacer cette page de lavie de Boccace.
Boccace n eût pas été lui-même^ s'il n'eût mis dans ses projets de réforme quelque exagération. Il écrivit aussitôt à Pétrarque pour lui décrire le trouble de son âme, sa terreur de la mort et du châtiment éternel.
Il lui annonçait même le dessein désespéré de renoncer aux lettres pour toujours et de détruire tous ses livres.
La réponse de Pétrarque est ce qu'on pouvait attendre de ce grand esprit^ reposé dès longtemps dans la calme possession de la plus pure religion '. Il semble vraiment
' £/?. sen., I, 5.
qu on entende parler un Basile ou un Chrysostome. 11 met d'abord Boccace en garde contre cette facilité à accepter pour vrai, du premier coup et sans preuves, un fait miraculeux. La circonspection à ce sujet doit être extrême, car les erreurs sont fréquentes, et l'imagination nous induit souvent en erreur. Mais en admettant même que le Chartreux ait dit vrai et que le Père Petroni ait été favorisé d'une vision, en quoi cette vision doit-elle troubler Boccace, et qu'at-il appris qu'il ne sût déjà? Que sa mort est prochaine? — La mort est toujours prochaine, et la vie la plus longue n'est qu*un clin d'œil auprès de l'éternité. — Qu'il devait réformer sa vie, se préparer à la mort? — L'ignorait-il ?
Pour ce qui est des belles-lettres, des livres et des auteurs antiques, Pétrarque ne ^pouvait admettre l'avertissement, d'où qu'il vînt. Avec son érudition aisée et une complète sécurité de conscience, il prend 4a défense des lettres,- s'appuyant sur les
Pères et les enseignements mêmes de l'Église. Si pourtant Boccace persiste dans son dessein et veut se défaire de ses livres, qu'il en fixe le prix et ne les cède à nul autre qu'à Pétrarque. Il se déclare prêt à en payer telle somme que son ami voudra demander.
Tant de prudence et de cordialité dut ramener le calme dans Tâme agitée du nouveau converti.
Sa conversion fit grand bruit, et quelques-uns pensèrent qu'il ne pouvait faire moins que d'entrer au couvent pour y pleurer ses péchés. Quelques années plus tard encore, lorsqu'il alla dans le Napolitain visiter le prieur d'un couvent, tout Florence crut qu'il se faisait moine et prononçait ses vœux dans une Chartreuse. •
L'idée de voir Boccace moine, qui, à première vue, nous paraît folle, ne sembla pas telle aux Florentins d'alors. On la trouva naturelle, puisqu'on l'imagina. Pourtant il n'alla point jusque-là, et se contenta de
mener désormais une vie raisonnable. 11 avait presque cinquante ans.
Rendons grâces au ciel que Pétrarque ait su persuader à Boccace de continuer son labeur d'érudit. Nous devons^ en effet, à ces deux grands hommes un service que nulle reconnaissance ne pourra payer : ils nous ont sauvé les poèmes d'Homère que, sans leur industrieux dévouement, nous ne posséderions peut-être pas. Le moyen âge n'a connu Homère que par des résumés et de fâcheux arrangements. En i354, un manuscrit en avait été donné à Pétrarque par Nicolas Sigeros, ambassadeur de Jean Cantacuzène auprès du Pape ' . Comme un rare trésor, Pétrarque le conservait dans sa
» Ep.fam., XVIII, 2.
i3o ETUDES ITAXIENNES.
bibliothèque^ mais le livre restait lettre close pour lui comme pour Boccace.
Persomie ne pouvait leur servir d'interprète^ jusqu'au jour où Pétrarque^ par l'entremise d'un ami padouan, eut mis la main sur un étrange personnage. Grec de langue, sinon de nation, le Calabrais Léonce Pila te. Pétrarque le fit connaître à Boccace, qui l'arrêta tandis que de Venise il se rendait à Avignon pour chercher fortune, et le persuada non sans peine de venir à Florence et d'y donner des leçons à T Université.
Boccace et Pétrarque oflBrirent une preuve singulière de leur dévouement aux lettres grecques, en supportant pendant des années ■ce désagréable personnage, le logeant chez eux, Thébergeant, le payant même, si j'entends bien un passage de leur correspondance. D^où venait-il et quel était-il? Les deux amis Tignoraient. Ils le savaient Calabrms, bien qu'il se donnât par vanité pour Grec et citoyen de Thessalonique. C'était
BOCCACE. î5i
là, paraît-il, une prétention commune à la plupart des Calabrais. Léonce semble avoir été de cette race de Grecs, coureurs d'aventures, drogmans, valets, hommes de tous métiers, dont la Méditerranée est encore sillonnée. Était-il savant, au moins? Boccace le croyait : il lui entendait citer des auteurs inconnus, Lycophron, les Commentaires de Didyme, la Vie d'Homère par Callimaque. Son assurance était surtout merveilleuse pour trancher de tout et ne sembler rien ignorer.
11 s'imposait par là à ses hôtes, malgré son mauvais caractère. Sombre, hargneux, mal poli, difficultueux, « il a dû, dans sa jeunesse, dit Pétrarque, être portier du labyrinthe de* Crète ». Il était parfaitement laid, la barbe longue et sale, les cheveux noirs, hérissés en broussailles, la face renfrognée. Mais il possédait la clef du paradis fermé aux deux ardents lettrés! Dans les mauvais moments, il leur arrivait de l'envoyer au diable, et Pétrarque va jusqu'à le
i52 ETUDES ITALIENNES.
traiter de a grosse béte » . Puis ils oublient tout et ne voient plus dans ce grossier et malpropre personnage que le guide qui les conduit vers Homère et Platon. Boccace le reçut chez lui à Florence, et le décida à commencer cette traduaîon d'Homère pour laquelle Pétrarque prêta le manuscrit qu'il tenait de Sigeros, contribuant aussi de sa bourse à Tentretien du mal commode traducteur.
Il faut entendre en quel élan d'enthousiasme Boccace proclama la conquête acquise à tant de frais et de peine : a Cest moi, dit-il, qui le premier ai rappelé en Toscane les livres d'Homère, exilés depuis tant de siècles- C'est moi, premier entre les Latins, qui ai entendu lire l'/Z/We par Léonce Pilate. C'est moi encore qui ai obtenu qu'ils fussent lus en public. Je n*ai pas tout compris clairement, soit ! Mais j'ai compris ce que j'ai pu^ et si cet homme admirable était resté plus longtemps parmi nous, nul doute que je n'eusse tout compris, d
BOCCACE. i53
La traduction de Léonce Pilate^ dont M. Hortis a pour la première fois publié un fragment, est littérale et obscure. On ne s'étonnera pas d'entendre dire à Boccace qu'il ne comprenait pas tout. Léonce savait médiocrement le latin^ et Ton se demande s'il savait suffisamment le grec. Son interprétation, si imparfaite qu'elle fût, ne s'acheva que lentement et laborieusement.
En effet, c'est en i36o que Pétrarque prêta son manuscrit à Boccace, et en 1364 ^^ traduction était à peine terminée. Après 1367 seulement Pétrarque put en obtenir une copie complète.
Boccace ne supporta pas tout ce temps la fatigante société du traducteur. En i363, Léonce ne pouvant plus se souffrir à Florence, Boccace l'avait conduit à Venise auprès de Pétrarque. Malgré ses travers toujours croissants et sa mauvaise humeur constante, qui assombrissait la gaieté naturelle du vieux philosophe, Pétrarque le retint assez longtemps; car on attendait de
i54 ÉTUDES ITALIENNES.
lui une traduction des Dialogues de Platon, Pourtant, au bout d'un ou deux ans*, Pétrarque était tout à fait à bout de forces. Il avisait Boccace qu'il avait laissé Léonce partirpourConstantinople^sansfaireaucUne instance pour le retenir.
Si déplaisant qu'ait paru le premier traducteur d'Homère^ son rôle dans Thistoire littéraire est assez grand pour que je ne passe pas sous silence sa mort^ étrange comme sa vie.
Il arriva à Constantinople^ muni d'une lettre de Pétrarque pour l'empereur Jean Paléologue^. A peine arrivé^ il regretta naturellement d'être venu et écrivit à Pétrarque pour le supplier de le rappeler en Italie. Mais Pétrarque^ à peine libéré^ n'y consentit à aucun prix et demeura plus d'un an inflexible aux prières de Léonce.
' Les lettres de Pétrarque d'où je tire ces renseignements ne peuvent être que de i364 ou i365.
' Pétrarque ne connaissait aucunement TEmpereur, mais se croyait assez sûr de sa royauté littéraire pour écrire librement à tout souverain.
BOCCACE. i55
Sa bonne âme^ à la fin^ se laissa toucher, et en janvier iSôy Léonce naviguait vers ritalie. Dans la mer Adriatique une tempête violente assaillit le navire, et tandis qu'il s'accrochait au mât pour résister à la force du vent, le premier traducteur d*Homère mourut, comme Ajax, frappé de la foudre.
Boccace.dut être ému de cette mort poétique, que Pétrarque s'empressa de lui narrer. Ils se consolèrent, je pense, assez vite, car THomère leur restait, et aussi les livres que Léonce leur rapportait de Constantinople.
Si l'homme est naturellement inconstant dans ses desseins^ Fhomme de lettres Test plus que tout autre! Ainsi raisonnait Pétrarque, en pensant à Léonce Pilate. Il eût pu être confirmé dans cette sage réflexion
i56 ÉTUDES ITALIENNES.
^»^" ■ — M , ■■■ —l^. ■ __!■■■ I II ■!- ■ ■■■■■
par un retour sur lui-même et l'exemple de son ami Boccace. Jusqu'à ce que la maladie l'eût cloué sur place, Boccace voyagea; il lui était impossible de rester longtemps au même lieu, et il vivait toujours incertain du lendemain. Il se détachait de plus en plus de Florence, et nous voyons qu'en i362 il donnait sa maison à son frère Jacopo. A Certaldo, il ressentait avec aigreur la gêne de son étroite fortune, cette pauvreté dont il menait si grand bruit et dont il avait tout à fait convaincu Pétrarque. Cependant son indépendance lui faisait refuser les invitations prîncières, TofiFre de fonctions lucratives, comme celles de secrétaire apostolique, que Pétrarque lui avait fait proposer par le Pape*. Pétrarque lui-même ne se lassait pas de lui offrir, avec sa parfaite bonne grâce, une hospitalité complète, et désirait ardemment s'unir à lui pour finir ensemble leurs jours. Boccace ne se lassait
' Ep, sen., I, 5.
BOCGACE. i57
pas de refuser^ et il semble que sa hautaine indépendance ait jeté quelque ombre sur leur amitié.
Cependant, par besoin de mouvement ou désir de renouveler les souvenirs de sa jeunesse, Boccace se laissa deux fois attirer à Naples. En 1 362, il se rendit à l'invitation tant de fois refusée du grand sénéchal. 11 dut y être décidé par l'intervention de Francesco Nelli, homme lettré et charmantj ami de Pétrarque, qui occupait alors une fonction à Naples. On a élevé des doutes sur Tauthenticité d'une lettre que Boccace écrivit à Nelli après ce désastreux voyage. Le ton en appartient si bien à Boccace que je ne saurais la rejeter tout à fait, en admettant pourtant quelques interpolations ' .
I Son ton violent et agressif la rend surtout suspecte aux yeux de M. Hortis. Cela ne suffit peut-être pas. Nous avons vu dans quels termes injurieux Boccace écrivait à Pétrarque lui-même. D'ailleurs, j'observe que Nelli ne la reçut peutêtre jamais, puisqu'elle est écrite à Venise le 28 juin et que Nelli mourut à Naples avant la fin d^août. Qui sait si même Boccace, après avoir déchargé sa bile, l'envoya jamais?
i5S ETUDES ITALIENNES.
Elle nous montre bien le caractère de parvenu qui était celui d'Acciaiuoli et son orgueil démesuré. Tenant cette fois Boccace, se croyant sûr de le garder et de le faire travailler pour sa gloire, il le traite en domestique. Il le loge, non dans son palais, comme un prince des lettres, mais dans un mauvais corps de logis, près des cuisines, parmi ses gens, tourbe infecte de Grecs et de vauriens de tous pays.
La susceptibilité de Boccace était légitimement éveillée : vieux, obèse, malade déjà , illustre en tous lieux, il avait quitté tout, et jusqu'à son précieux Léonce Pilate.
Il est curieux de voir pourtant avec quelle violence outrée il exhale son courroux.
Pour se remettre, il s'en alla à Venise, chez son grand ami, dans cette belle maison, au bord du grand canal, des fenêtres de laquelle on voyait entrer et sortir les galères superbes, chargées de marchandises et venues du bout du monde.
En 1 3 70, il se laissera de nouveau
BOCCACE. i59
entraîner à Naples par une invitation accepr tée bien à la légère^ et s'en trouvera plus mal encore. Un certain Niccolô di Montefalcone^ abbé d'un couvent de Chartreux^ à San Stefano, dans TApennin napolitain , l'avait prié de venir visiter le monastère^ et s'en trouva absent lorsque le poète y arriva. Alors, comme je Tai dit, on fit de nouveau courir à Florence le bruit que Boccace entrait en religion*.
Nous le suivons à Milan en iSSg, à Naples en i362, à Venise en 1363, à Avignon en i365, à Rome en i368, à Naples de nouveau en 1370. Est-ce là le résumé de cette vie agitée? Non pas. Il nous faut encore placer deux visites à Pétrarque. Je crois pouvoir fixer la date de la première à I367^
Boccace avait quitté Certaldo le 23 mars pour aller visiter Pétrarque. 11 avait été
* Voir page 148.
* Mon raisonnement est onde sur la comparaison de plu< sieurs lettres de Pétrarque. Voir la note à la fin du volume.
i6o ÉTUDES ITALIENNES.
retenu quelque temps à Florence^ et lorsque^ poursuivant son chemin^ il fut parvenu à Bologne^ il apprit que son ami avait déjà quitté Venise pour rendre à Pavie cette visite annuelle aux Visconti, que Boccace blâma toujours. Malgré le grand dépit que lui causa cette nouvelle, il poursuivit sa route, ayant affaire à Venise. Un peu plus loin, il rencontra le gendre de Pétrarque, Francesco di Brossano : « J'ai admiré, ditil, sa taille très haute, son visage placide, sa parole grave, ses façons douces. » Il savait bien que ces compliments seraient agréables à lire à Pétrarque, et ajoutait :
« Que ne louerais-je pas qui t'appartînt? »
Débarqué à Venise, il est assailli par des amis qui insistent tous pour le recevoir chez eux. Parmi les plus pressants est le grammairien Donato degli Albanzani, ami de Pétrarque ; mais il suit Francesco Allegri, avec qui il est venu de Florence et à qui il a donné parole.
Un scrupule de convenance l'empêchait
BOCCACE. i6i
d'habiter sous le toit où Pétrarque avait laissé seule sa fille Francesca, que Boccace nomme Tullia^ comme fille du moderne Tullius Cicéron. « Si je n'avais eu, dit-il, aucun ami pour me recevoir, j'aurais mieux aimé demeurer à Tauberge que de vivre chez Tullia en l'absence de son mari... Tu cout nais, toi, la pureté de mon âme : tout le monde ne la connaît pas. Ma tête blanche, à vrai dire, et mon âge, et la masse pesante de mon corps malade, sans parler de ma loyauté, auraient pu écarter tout soupçon.
Mais j'ai préféré m'abstenir. En ces sortes de choses^ tu le sais, on en croit plutôt la mauvaise renommée, si mensongère soitelle, que la vérité. »
Pourtant, il va visiter Francesca. La charmante jeune femme, dont la gracieuse vertu fut l'ornement des dernières années de Pétrarque, reçut avec joie l'ami qu'elle savait si cher à son père. Elle rougit d'abord un peu, puis prit son courage et embrassa tout simplement Boccace, qui demeura ravi de
i62 ETUDES ITALIENNES.
tant de naturel et de bonté. Elle lui offrit tout ce qui pouvait lui plaire : la maison, le jardin et surtout les livres de Pétrarque.
Boccace lui trouva la grâce d'une enfant et la gravité d'une matrone. Il l'admira autant que faisait Pétrarque. Ce n'était pourtant ni une héroïne^ ni une savante.
Elle était simple^ bonne et sage.
On s'assit dans le jardin^ avec quelques amis^ passant le temps en honnêtes propos.
Voici venir une enfant, la petite-fille de Pétrarque, qu'il avait nommée Eletta^ du nom de sa propre mère. L'enfant avait environ cinq ans. Elle était bien élevée, se présentait sans timidité et saluait avec un sourire. Boccace la prit dans ses bras sans qu'elle eût peur. Il était tout ému, songeant à sa fille Violante qu'il avait récemment perdue.
Violante eût été plus grande, ayant quelques années de plus, mais le père retrouvait en Eletta toutes les grâces de son enfant, le regard clair, le parler naïf, les façons ingénues.
BOCCACE. i63
La ressemblance lui semblait parfaite, sauf pour la couleur des cheveux^ « car la tienne, écrit-il àPétrarque, a une chevelure d'or, et les cheveux de la mienne étaient noirs et roux ». L'enfant resta longtemps sur les genoux deBoccace. Il la regardait et Técoutait sans se lasser. A la fin, il n'y put plus tenir et se détourna pour pleurer.
Francesco di Brossano revint à Venise après quelques jours. C'était un homme simple, franc et bon, tout semblable à sa femme; il semble que.Boccace, comme Pétrarque, après leur vie compliquée et l'effort de leur âme toujours tendue, aient trouvé le plaisir du repos dans la société de natures primitives. Brossano combla Boccace de prévenances, le visitant sans cesse, lui offrant libéralement sa table et sa maison. Il eut, enfin, une attention à laquelle Boccace, toujours à court d'argent, fut particulièrement sensible.
« La veille même de mon départ, dit-il, comme il était déjà tard, Francesco, qui sait
i64 ÉTUDES ITALIENNES.
que je suis pauvre (et je ne Tai jamais nié)^ m'entraîna dans un coin retiré de la maison ; de là, ne pouvant parvenir à me persuader par ses paroles, il saisit mon pauvre bras de ses mains gigantesques, et me força, tout rougissant, à accepter une très large preuve de sa libéralité. Puis il s'enfuit en me disant adieu, et me laissa là. » Boccace couronne son récit par cette exclamation comique : « Fasse Dieu que je puisse un jour le rembourser! »
Les détails de ce récit nous renseignent mieux que quoi que ce soit sur le caractère de Boccace et la physionomie de ses dernières années. Nous apercevons ce qu'il y avait de bonté et de droiture au fond de ce caractère si variable. On peut aimer cet homme qui, après avoir tant remué d'idées et d'images, tant traversé d'aventures, prenait plaisir encore à la société d'une enfant de cinq ans.
BOCCAGE. i65
L'année suivante^ à l'automne^ il retournait visiter Pétrarque, qui, las de Venise, déjà malade et préoccupé de mille façons, s'était retiré à Padoue pour s'y consacrer tout entieraux charges pieuses de son canonicat.
Pétrarque fuyait ses ennemis vénitiens les averroïstes, qui, pour secouer le joug de la philosophie spiritualiste, n'avaient pas craint de vilipender le vieux sage vénéré. On l'avait traité d'ignorant, parce qu'il croyait à l'Évangile et non à la médecine. Pétrarque, dans sa retraite, prenait la plume pour se défendre*} Boccace le devançait, et, à peine de retour en Toscane, écrivait une apologie de son grand ami.
Les deux amis ne devaient plus se revoir.
'.C'est alors qu'il écrivit le traité : De sui ipsius et mul» torum ignorantid.
i66 ETUDES ITALIENNES.
La maladie calma Thumeur vagabonde de Boccace. Après son dernier retour de Naples, en iSyo, il semble qu'il ne quitta plus guère Certaido que pour faire à Florence de courtes et rares apparitions.
Sa santé était devenue tout à fait mauvaise.
Il avait des essouflflements pénibles et souffrait à monter les escaliers.
Cependant, il revint encore à Florence, dans l'automne de iSyS, pour y remplir un devoir et y recevoir un honneur qui fut le couronnement de sa vie littéraire. Les Florentins, dès lors, n'entendaient plus la Divine Comédie^ et, pour que les enseignements contenus dans le poème national pussent être conservés aux nouvelles générations, les prieurs de la ville avaient décrété qu'un commentaire public en serait fait aux frais de la République. On allouait au titulaire de cette chaire spéciale un traitement fort large de cent florins d'or.
Il fallut de vives instances pour la faire accepter à Boccàce. Nul assurément n'était
plus capable que lui de s'acquitter d'une pareille charge. Il avait écrit déjà une viq de Dante, conçue^ à vrai dire^ sur le modèle des beaux contes moraux qui sont dans les Malheurs des hommes illustres, comme un roman, plutôt qu'un chapitre d'histoire.
Mais il n'a jamais écrit autrement l'histoire, et ne songea assurément qu'à honorer son maître.
Dans son Commentaire sur la Divine Comédie, il mêlera de même la morale, la fantaisie et Térudition. 11 commença son cours avec le plus éclatant succès, le dimanche 23 octobre iSyS. Comme il s'agissait de choses saintes, les leçons se donnaient dans une église, San Stefano, près du Ponte Vecchio. Elles furent interrompues au bout de trois mois.
Il survint à Boccace une cruelle maladie de peau, qui n'était point la gale, comme le disent la plupart des historiens*. Pétrarque,
' Les passages malheureusement trop courts où Boccace parle de sa maladie ne suffisent pas pour établir un dia-
i68 ETUDES ITALIENNES.
dont lespréjugés contre les médecins étaient invincibles, avait longtemps obtenu de lui qu'il souffrît sans leur secours. Peut-être eût-il mieux valu qu'il persévérât dans cette résolution. Nous apprenons, en effet, qu'ils lui firent subir un traitement atroce, le torturèrent avec des ventouses scarifiées et le laissèrent dans un grand état de faiblesse.
Il n'était plus que l'ombre de lui-même, et ceux qui ne l'avaient pas vu depuis quelque temps ne le reconnaissaient pas. Il ne pouvait presque pas remuer et ne quittait plus Certaldo.
Quelques lettrés venaient parfois ïy voir, entre autres Coluccio Salutati, auquel nous devons le peu que nous savons sur ses dernières années. Il ne vit jamais de vieillard
gnostic certain. Cependant, de Tavis d*un savant médecin à qui Je lésai soumis, son affection de peau n'était certainement pas la gale. Le mot scabies, dont il se sert pour la désigner, était appliqué alors à toutes sortes de maladies. Le plus probable, c'est qu'il était atteint du diabète, et toutes les souffrances diverses dont il se plaint devaient provenir de cette cause unique.
plus aimable ni plus gai. Boccace échangeait ses dernières lettres avec Pétrarque, qui finissait sa vie, lui aussi, dans sa solitude d' Arqua. Boccace lui cherchait encore quelques petites querelles, comme c'était sa coutume, mais sans que leur amitié en souffrît. Ces deux mourants restaient jeunes et vivants, par l'amour des lettres et de la vérité. Ils étaient détachés de toutes choses et se préparaient à la mort.
C'est alors que le Décaméron tomba dans les mains de Pétrarque, et son esprit, tourné à l'universelle indulgence, le jugea, comme j'ai dit, sans rigueur. Son âme si pure prit un plaisir extrême aux angéliques aventures de Griselda. Pensant plaire à Boccace et lui montrer le cas qu'il faisait de son récit, en le revêtant d'une forme immortelle, il traduisit Griselda en latin \ Sur ce beau témoignage finit cette grande amitié.
* La lettre de Pétrarque qui contient la traduction de
lyo ÉTUDES ITALIENNES.
Les nouvelles étaient lentes à venir à Certaldo^ et Pétrarque était mort depuis deux mois y quand une lettre de Francesco di Brossano apprit à Boccace la perte irréparable qu'il avait faite. Rien qu'à la vue de récriture de Brossano^ Boccace devina la terrible nouvelle. 11 eut une profonde douleur et ne s'occupa plus désormais que de réunir les œuvres de son ami.
Pétrarque^ en mourant^ ne Tavait pas oublié; le legs qu'il lui faisait était familier et délicat : « A Giovanni de Certaldo^ avait-il écrit dans son testament^ je laisse (et j'ai honte que ce soit une si petite chose pour un si grand homme !) cinquante florins de Florence afin qu'il s'en achète un habit de chambre pour les nuits d'hiver qu'il passe à travailler. »
Il lui restait peu de nuits et de jours à passer. Avec sa grande amitié allait presque finir sa vie. Cette même année, au mois
Griselda est la dernière de Tépistolaire. [Epistolœ senties, XVII, 3.)
BOCCAGE. 171
d'aoûtj il avait fait un testament rempli de sentiments pieux. Il voulut dormir son dernier sommeil dans un couvent d'Augustins^ à San Spirito^ s'il mourait à Florence; à San Jacopo^ s'il mourait à Certaldo. Il léguait tous ses livres à son confesseur, Fra Martino da Signa^ moine augustin du couvent de San Spirito. Les livres tant aimés devaient reposer sous la garde des moines \ La paix était bien faite.
Le 21 décembre iSyS, Boccace mourait.
Ce fut une grande douleur. Le troisième flambeau de Tltalie s'était éteint. La fin du quatorzième siècle était triste. Dante, Pétrarque, Boccace, Giotto, tous les hommes étaient morts qui avaient, après dix siècles, revivifié Tanlique gloire latine. On voyait poindre à peine l'aurore du glorieux quinzième siècle. Les hommes de ce temps ont cru qu'ils arrivaient à une de ces heures de rhistoire où tout semble fini *.
1 Ils ont péri, quelques années plus tard, dans un incendie. * Je trouve notamment cette impression dans les lettres de
Les hommes du quatorzième siècle avaient semé une bonne semence^ qui devait lever pour la gloire de leur pays et de l'esprit humain. 11 faudrait suivre le chemin des œuvres de Boccace à travers les littératures européennes pour mesurer combien nous lui devons. Il me suffira d'avoir dégagé sa physionomie et indiqué à grands traits rhistoire de sa vie. Je voudrais avoir contribué au moins à détruire Topinion vulgaire que beaucoup de Français ont de luij le rangeant parmi les écrivains égrillards, non loin de Grébillon fils et du marquis de Sade. Je crois plus proche de la vérité rimage légendaire que se font de Boccace les paysans des environs de Certaldo. Il est demeuré à leurs yeux comme une sorte de sage et de sorcier, initié aux
Coluccio Salutati à Frà Lodovico Marsili et à Francesco di Brossano, ainsi que dans la Can:çone de Franco Sacchetti sur la mort de Boccace; qu^on se souvienne en particulier de la seconde stance, qui commence ainsi :
Lasso, che morte in picciol tempo ha tolto A te, Fiorenja, ciascuncaro e degno
secrets de la nature et doué d'un pouvoir surhumain. Quand il sortait de sa maison et voulait traverser la vallée profonde, il jetait, par un geste, un pont de cristal d'un flanc à l'autre des coteaux et marchait, impassible, au-dessus des hommes et de leurs demeures. C'est bien l'image de la poésie telle qu'il la concevait, arche immense jetée sur l'infini.
Est-ce tout à fait sa faute si nous ne le connaissons que par ses côtés les plus bas ?
Ne faut-il pas s'en prendre à nous si nous ne savons pas le suivre sur son pont de cristal?