CHAPITRE PREMIER
Li rue des Lions-Saint-Paal. — Le cabinet de M. de Jljiitalcgic. — Un alibé de coar sous ana^lable. — L'àme damnée de Conciui. — Secret d'Ktat. — L'épée dans les reins. — Trois marclies et une pjrle feinicc. — L'oncle et le neveu.
Le treizième jour de septembre en l'an de grâce 1613, et comme onze iieures et demie du matin venaient de sonner à l'église Samt-Antoine , un jeune abbé, plein de verve et d'entrain, pénétrait dans un petit hôtel de la rue des Lions-Saint- Paul, aux Marais. Cette rue était encore plus dé-
série qu'aujouririuii, mais elle avait un grand air d'aristocratie et de ridiesse. Le temps n'avait pas noirci ses maisons, ni rendu sa mémoire à jamais terrible par le souvenir de la marquise de Brinvilliers, qui bientôt allait l'habiter. C'était une rue toute blanche , couronnée de verdure par les grands arbres des jardins dont l'épais feuillage la protégeait du soleil.
L'abbé traversa une cour pavée, où poussait riierbe dans l'interstice des pierres, francliil huit marches et se trouva dans un grand vestibule au fond duquel tournait un escalier à rampe de fer, enriciii de chiffres dorés.
Il fut reçu par deux grands laquais aux galons d'or, blasonnés de soie, et par un huissier orné de la chaîne d'acier tradiUonnelle.
— Oh ! oh ! s'écria l'abbé d'une voix timbrée, nouveaux visage ? Belle tenue... mine insolente... très-bien, très-bien, annoncez-moi.
Les laquais se rengorgèrent , l'iiuissier toisa l'abbé avec le moins d'irrévérence possible , et dit d'un ton sec :
— M. de Montalègre ne reçoit pas.
— C'a m'est bien égal, fit l'abbé; allons, vite, annoncez-moi, je suis M. de Montaran.
L'huissier, choqué d'un tel mépris pour son
ET GRANDS SHI1XKURS 3
importance, mais subissant, comme tous ses pareils, l'ascendant qu'exerçait sur lui le dédaigneux aplomb du visiteur, le regarda avec indécision.
L'abbé était un jeune homme de vingt-quatre ans, d'une taille au-dessous de la moyenne, mais fait au tour; de petits pieds, de fines mains, un cou musculeux supportant une tête légère et ronde comme celle du gladiateur combattant ; le tout vêtu de velours noir, crevé de satin de même couleur, et coiffé d'un feutre sans plumes. Tel était l'ensemble au premier coup d'œil; ajoutons à cette esquisse une rapière d'une longueur démesurée, soulevant , lorsque ses doigts impatients s'appuyaient sur sa large coquille, le court manteau ou petit collet qui, avec le rabat obligé, complétait le costume du personnage.
L'abbé recula de deux pas, en se dandinant sur ses hanclies, et ricana. Son visage s'éclaira sous le jour qui descendait d'une haute fenêtre à petits carreaux encadrés de plomb, ronds, bossues, verdàtres et peu prodigues de lumière; l'huissier put alors s'apercevoir que son interlocuteur avait les cheveux bouclés, assez courts pour l'époque, et d'un blond Titien; des sourcils de même nuance iinement arqués au-dessus de deux yeux gris clair, oml)ragés par de longs cils;
i BOUÉMIENS
une moustache très-mince, mais encore plus retroussée, sous un nez d'émérillon; une boucbe audacieuse et narquoise admirablement garnie, et le menton paré d'une royale tout à fait ambitieuse.
L'abbé mit son feurtre en arrière par un geste qui ne manqua pas de grâce, posa son poing gauche sur la garde de son épée, ce qui lui fit menacer le ciel par derrière , frappa du pied , tendit la main droite, l'index en avant, du côté de l'escalier, et dit :
— Huissier, annoncez-moi.
L'huissier prit l'air et le ton bouriu particuliers à sa maussade espèce.
— Je vous ai déjà dit...
— Assez, fit l'abbé avec calme, retournez-vous, je vous prie. — L'huissier hésita. — Retournezvous ! — L'huissier obéit machinalement et par habitude. Aussitôt il éprouva une commotion violente quelque part et se trouva littéralement étendu à plat ventre.
L'abbé, sans s'émouvoir, monta l'escalier; les laquais firent mine de le suivre ; une menace les arrêta le pied sur la première marche , et complètement abasourdis.
— Drôles ! murmura l'abbé.
L'iiiiissier, se relevant tout écloppé, fit entendre des grognements ; la porte de l'antichambre s'ouvrit et le valet de cliani])rese montra sur le palier.
— C'est vous, monsieur l'abbé, dit-il avec force révérences. Vous a-t-on empêché de passer?
— Tu vois bien que non , imbécile, dit l'abbé en entrant. Allons, vile, que fait mon oncle? Saint-Polycarpe! vas-tu lui annoncer bien vite que je suis là? 11 ne se plaindra pas de la fréquence de mes visites; il y a trois mois que je ne l'ai vu.
L'al)bé posait déjà la main sur le bouton de la porte du premier salon, le valet de chambre se précipita vers lui.
— De grâce, monsieur, excusez-moi, j'ai l'ordre le plus sévère...
— Laisse-moi donc tranquille! s'écria l'abbé en l'envoyant s'asseoir à reculons sur une banquette; et il entra.
Le valet se releva tout effaré et le suivit. L'abbé ouvrit une seconde porte et se trouva dans le cabinet de M. de Montalègre. Le valet de chambre, désespéré, se mit presque à genoux.
— Au nom du ciel, monsieur rabl)é, retirezvous; M. de Montalègre me ciiassera, if est si colérique!
6 BOHÉMIEXS
L'abbé s'assit gravement et croisa ses jambes.
— Maître Pierre, suis-je un étranger chez mon oncle ?
— A coup sûr, non, monsieur l'abbé ; mais monseigneur attend des visites.
, — Gela se trouve à merveille, puisque j'arrive. Je lui aiderai à faire les honneurs.
— Des visites, je me trompe, une visite.
— Amoureuse ?
— Non, politique.
— Ah! diable.
— Il attend...
— Qui ?
— Chut ! le chevalier de Nerlanges.
— Le chevalier de Nerlanges! Je ne le connais pas; mais j'ai ouï dire C[u'il était l'ennemi lé plus acharné du chevalier de Guise.
— Grand Dieu ! j'en ai trop dit, monsieur l'abbé, partez, de grâce, partez et ne me trahissez pas. Une telle indiscrétion de ma part...
— Est toute naturelle. N'es-tu pas homme de confiance ?
— Raison de moins !
— Raison de plus. Le beau mérite d'être discret quand on ne sait rien.
— Sans doute, mais...
ET GRANDS SEIGNEURS i
— Assez, maître Pierre; vous avez toujours aimé la discussion, vous êtes né avocat.
— En ce cas, monsieur l'abbé, laissez-moi gagner ma première cause ?
— Ceci est délicat, maître Pierre ; le tour en est galant ; mais je reste.
— Miséricorde! je suis perdu! monsieur l'abbé, j'ai nommé le chevalier de Nerlanges, ennemi obscur, mais mortel, de la maison de Lorraine. M. de Nerlanges, chez votre oncle!... cela ne vous donne-t-il rien à penser? Monseigneur a changé d'huissier et de valets, afin de recevoir d'une manière plus sûre...
— Silence! j'ai compris, et tu m'ouvres des torrents de lumière.
— N'est-ce pas, monsieur?
— Je vous dis, maître Pierre, que vous m'ouvrez des torrents; M. de Nerlanges chez mon oncle , l'àme damnée de Concini.... Sainte Hildegonde! c'est à donner des ailes à une tortue. Le ciel me i>réserve de mettre jamais les doigts dans leurs écheveaux d'intrigues ! que les griffes de Belzébuth les embrouille! je me sauve, et si dans une heure, on te demande où je suis, réponds hardiment que je cours encore.
— Dieu vous accompagne, monsieur l'abbé, el vous ramène un autre jour.
Maître Pierre se frottait déjà les mains de satisfaction, lorsque l'abbé, frappé d'une inspiration soudaine, s'arrêta. Il se posa un doigt sur le front, puis arrondit ce doigt à la liauteur de ses yeux et fit signe au valet d'approcher. Ce dernier se tordit les bras.
. — Par pitié, monsieur l'abbé, voyez à ce cadran : midi moins quelques minutes ! et c'est pour raidi précis qu'est le rendez-vous.
— Dans cette pièce? fît l'abbé.
— Dans cette pièce.
— Maître Pierre, remarquez à quel point mon visage exprime le mystère.
— Je remarque, monsieur l'abbé.
— Fort bien. J'ai quelque chose de la plus haute importance à vous communiquer,
— Communiquez, monsieur l'abbé, communiquez, mais hâtez-vous.
— Voyez préalableirient, maître Pierre, si personne n'écoule dans le salon voisin, je vais, moi, regarder à cette porte.
Maître PieiTe, le front humide, et frémissant d'impatience de la tête aux pieds, se précipita dans le salon. L'abbé ne fit qu'un bond de sa place
ET GUANDS SKIGXKURS 9
SOUS la table, que recouvrait un immense tapis de velours vert à crépines d'or.
Maîlre Pierre rentra bouleversé dans le cabinet.
— Votre oncle, monsieur l'abbé, votre oncle î j'entends ses pas, fuyez!
Les yeux du malheureux valet cliercbèrent en vain autour de lui.,, plus personne... Il eut d'ailleurs été trop tard, M. de Montalègre, homme de cinquante ans,- au front chauve et sévère, à l'œil injecté de sang, aux sourcils larges et en désordre, aux narines creuses et violentes, au teint fortement coloré, parut, la main sur la garde de son épée. Dans sa marche inégale et précipitée, il heurta de ses puissantes épaules le dos malingre de maître Pierre, qui fit bien malgré lui trois pas en avant, au risque de se dévisager à l'angle d'une bibliothèque."
— Personne ne s'est encore présenté? dit M. de Montalègre, d'une voix brève et un peu voilée.
Maîlre Pierre tressaiUit et toussa.
— Non, Monseigneur... c'est-à-dire oui.
— Allons, voyons, entendons-nous, oui... Explique-toi, animal.
— M. l'abbé de Montaran.
— Ah! tu l'as congédié?
— Oui, monseigneur.
— Parfaitement, c'est un déploraljle sujet.
— Merci, fit l'abbé sous, la table, se parlant à lui-même.
— Un coquin qui se permet de ne vouloir entrer dans les ordres, par la raison, dit-il, qu'il n'a pas de vocation.
— Bien futile prétexte, hasarda maître Pierre.
— Maraud! murmura l'abbé.
Le valet de chambre, sur un signe de son maître, laissa M. de Montalègre qui s'assit auprès de la table, le dos tourné à la fenêtre, où les vitraux représentaient le blason de sa famille qui portait de gueules au poignard d'argent, la ■pointe en haut, maintenu par un dextrochère de carnation, habillé de sable. Ses yeux étaient fixés sur une peau de panthère, supportant une panoplie orientale.
Sa soucieuse rêverie fut bientôt interrompue; la porte s'ouvrit et maître Pierre annonça :
— Monsieur le clievalier de Nerlanges.
M. de Montalègre se leva ; trois secondes après, M. de Nerlanges entrait.
C'était un homme de vingt-huit à trente ans, long, étroit et osseux, dépourvu de grâce, mais non de distinction. Son front trop grand, ses lèvres ironiques et déliées, ses yeux petits et
noirs, son nez large au milieu, déclinant vers la racine et partageant en deux partions inégales une face trop charnue pour la maigreur de son corps; entin ses cheveux droits, rebelles à la main du coiffeur, et plaqués sur ses tempes, laissaient soupçonner un tempérament timide mais un esprit entreprenant et sans scrupules , rusé plutôt qu'habile, cupide plutôt qu'ambitieux. Dans tout cela, nulle vigueur, rien de véritablement mâle ni d'énergique; du reste beaucoup d'aisance, et quelque chose d'arrogant et de prétentieux qui ne déplaisait point alors. Un liomme de nos jours, ainsi taillé, serait un franc poltron; à cette époque batailleuse, l'habitude finissait par donner au moins brave le courage du point d'iionneur,
M. de Montalègre, dont la nature était l'antipode de celle'de son visiteur, n'éprouvait point pour lui la moindre sympathie; aussi ne l'engagea-t-il même pas à s'asseoir.
— Monsieur, lui dit-il, je voys attendais avec une vive impatience.
— Midi juste, répondit M. de Nerlanges, pas une minute de retard : l'exactitude est une de mes vertus.
— Je" parierais que c'est la seule, grommela l'abbé qui entendait tout sans rien voir.
i 2 BOHÉMIKNS
.AI. de Montalègre s'adossa à l'un des cliamjiranles de la cheminée de cliènc.
— Le maréchal d'Ancre , dit-il, n'a pas cm devoir vous recevoir lui-même, ni chez lui, ni au Louvre.
M. de Nerlanges s'inclina avec un sourire railleur :
-— J'apprécie ses motifs.
— A merveille, monsieur ; il m'a chargé de vous meltre-au courant...
— De ses intentions? vous me les avez assez fait pressentir dans notre dernier entretien, je les connais.
— Fort bien ; maintenant, monsieur, voici la situation...
— La situation! faut-il l'expliquer ?
— Volontiers, cela m'en évitera la peine.
— ^ Deux partis divisent la cour : le parti des princes, soutenu par les ducs de Nevers et de Bouillon, unis au marquis d'Ancre, et le parti de la maison de Lorraine, défendu par les ducs de BsUegarde et d'Épernon.
— C'est juste.
— Le premier parti, celui des princes, s'est formé parce qu'un nouveau favori plus dangereux pour les grands, que le maréchal d'Ancre, à cause
de son nom, de sa jeunesse, de sa mâle beauté, de l'ambition héréditaire de sa famille, s'est élevé sur les marches du trône : j'ai nommé le chevalier de Guise. Les princes, craignant l'influence de ce brillant seigneur, sur l'imagination facilement séduite de Marie de Médicis, ont formé une ligue pour soutenir Concini, jusqu'à l'heure où ils pourront l'aballre h son tour.
M. de Montalègre fronça le sourcil :
— Ne sortons pas de notre sujet, je vous prie.
— J'y reviens. Inutiles efforts ! l'amour, plus rusé que tous les conspirateurs nés et à naître, a déjoué les combinaisons les plus habiles. Le cbevalier de Guise triomphe; l'étoile de Concini s'efface, et la maison de Lorraine, grâce à son irrésistible cadet, peut saluer déjà l'astre renaissant de ses espérances de domination. Le chevalier de Guise mourant, tout s'arrange. Concini reprend sa faveur, et les princes voient s'évanouir les craintes qu'avait fait naître en eux: leur sollicitude pour la France.
— Vous êtes aussi bien instruit que moi, monsieur de Nerlanges.
— Infiniment mieux , monsieur, car je sais ce que vous allez me demander, et vous ignorez ce que je vais vous répondre.
— En vérité, monsieur, je suis ravi de cette circonstance : ce qui me restait à vous dire était le plus difficile.
— Soyez-moi donc reconnaissant de ma perspicacité, monsieur. Voici : M. de Guise vous gêne et vous voulez...
— M. le maréchal d'Ancre veut, et non pas moi, monsieur.
— Ce scrupule vous honore, M. de Montalègre; je disais donc que M. Goncini veut...
— Oui, monsieur.
— Vous le voyez, je vais au but; trois mots encore et je l'ai atteint... Quelle sera ma récompense?
— Cinq mille pistoles.
M. de Nerlanges, éclata de rire de la façon la plus impertinente.
— Cinq mille pistoles, ah! fi! fi! donnez-les aux pauvres, monsieur, ajoutez-y ma bourse.
Et joignant le geste à la parole, il jeta sa bourse qui alla tomber sous la table.
L'abbé l'empocha sans hésiter.
— Misérable! fit-il.
Le chevalier arpentait le cabinet à grands pas, ce qui faisait bouillir le sang dans les veines de M. de Montalègre.
ET GRANDS SEIGNELRS 15
— Tudieu! monsieur, il fallait que Son Excellence s'adressât à un spadassin de profession ; c'eût été moins cher et plusexpéditif... Risquer ma vie pour une semblable misère, allons donc! J'aime mieux courir le danger de posséder le secret du maréchal d'Ancre, que d'affronter sinon l'épée de M. de Guise, du moins le ressentiment de sa famille à de semblables conditions. Mais je comprends le calcul de Concini ; un duel paraît tout simple entre gentilshommes, et si, craignant par hasard que le sort ne me trahisse, je chargeais de cette commission terrible un assassin quelconque, cesserait sur moi et non sur lui qu'en retomberait la responsabilité. On connaît mon antipatliie pour la famille de Guise, et pour le chevaher en particulier... Admirablement conçu! mais pour qu'un tel plan réussisse, il faut plus que de l'or ; de l'or! j'en ai-! Ce qui me manque, c'est une position, un avenir, des honneurs, enfin!
— A défaut d'honneur, pensa l'abbé.
— Que voulez-vous donc, monsieur? dit Montalègre en se mordant les moustaches.
— Le gouvernement général de Provence promis au chevalier de Guise, par la régente de France.
— Malepeste.! rien que cela !
16 BOIIÉMIEXS
— Vous l'avez dit, monsieur. Alors, et seulement alors, j'accepte la responsabilité pleine et entière de mon action.
— C'est bien , monsieur , ma mission s'arrête ici, et, s'il faut vous l'assurer, j'en suis fort aise. Allez voir le maréchal où vous savez, et lui dites vos prétentions; je lui annoncerai dès aujourd'hui votre refus.
— Voulez-vous m'obtenir une audience?
— Obtenez-la vous-même ; je suis désormais en dehors de cette affaire.
M. de Nerlanges réfléchit sans doute que la situation était grave pour lui, car, au moment de sortir, il revint sur ses pas.
— Monsieur, dit-il, rappelez-vous que je ne refuse pas de servir le marquis d'Ancre; j'irai le voir bientôt, veuillez être assez bon, je vous prie, pour le lui dire ; du reste, je déposerai chez lui une demande d'audience; je rejoins à la hâte une cavalcade au bois de Vincennes, M. de Guise y sera, la Régente et toute la cour.
— Bien du plaisir, chevalier.
El M. de Montalègre lui tourna le dos.
— Ah ! fit-il, quand la porte se fut refermée, en marchandant dans la vie de M. de Guise, j'ai vendu mon honneur.
— Bonjour, mon oncle, dit l'abbé soulevant avec sa tête le tapis de la table.
' M. de Montalègre demeura stupéfait. L'abbé sortit à quatre pattes de sa cachette, se releva en. respirant à pleins poumons et, tout en s'époussetant avec son mouchoir, dit à son oncle :
— Remettez-vous, trop peu vénérable frère do la plus sainte des femmes, ma mère chérie.
Ici, l'abbé leva les yeux au ciel.
— Saint Athanase ! reprit^il, vous ne risquez pas de ia rencontrer dans l'autre monde, si j'en juge par le charmant métier que vous faites en celui-ci.
— Monlaran ! s'écria M. de Montalègre furieux.
— Je ne vous gronderai pas, mon oncle : quand on se fait l'esclave de plus puissant que soi, les crimes que l'on commet ne sont plus que des lâchetés.
M. de Montalègre bondit et tira son épée. L'abbé n'eut que le temps de gagner la porte; son oncle le poursuivit. Montaran traversa le premier salon comme une flèche, bouscula maître Pierre épouvanté, en traversant l'antichambre, et monta quatre à quatre l'escalier du second. M. de Montalègre le
suivait de près, l'épée dans les reins; l'abbé aperçut une porte unique, celle du grenier : cette porte était élevée de trois marches au-dessus des dalles du palier. Vain espoir ! la porte était fermée. . . Plus d'issue!... M. de Montalègre n'était plus qu'à dix pas, la situation devenait critique; l'abbé n'l;ésita plus, il mit flaniberge au vent, et faisant allusion aux trois marches qui le séparaient de son oncle :
— Halte-là! s'écria-t-il, passé le troisième degré, il n'y a plus de paren*îé.
M. de Montalègre s'arrêta, et jeta loin de lui sa rapière qui alla se Ijriser entre les jambes flécliissantes de maître Pierre à demi-mort de terreur. L'abbé rengaina et suivit son oncle dans son cabinet, tandis que maître Pierre tombait accablé sur un siège.
L'abbé regardait son oncle avec une sorte d'indulgente pitié ; ce dernier se croisa les bras.
— Monsieur, dit-il, vous mériteriez que je vous fisse chasser par mes gens.
— Ils s'en garderaient bien, dit l'abbé.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'ils savent admirablement que je leur procurerais la distraction d'une petite poursuite pareille à celle dont vous venez de m'offrir
ET GRANDS SEIGXELRS 19
le divertissement. Or, comme sans en médire, ils ont un peu moins d'esprit que moi, je doute qu'ils s'en tirassent à si bon marché. Ces gens-là ont des pressentiments infaillibles et le jugement très-sain à l'endroit de leur épine dorsale.
^r. de Montalègre donna un coup de i)ied à un fauteuil qui se renversa ; l'abbé le releva froidement et s'assura minutieusement s'il n'était jias cassé.
— Enfin , monsieur, m'expliquerez-vous- votre présence ici, votre espionnage sous cette table?
L'abbé remit le fauteuil à sa place et caressa sa royale.
— J'avoue mon tort, mon seul tort, celui de m'être mis sous une table, ce qui m'humilie beaucoup. Quant au secret d'Étal...
— Silence, Montaran,sur votre tête ! oubliez ce que vous avez entendu, ou nous sommes perdus tous deux.
— Saint Artaxèrceî je le comprends bien ainsi , mon oncle. Oui, nous sommes perdus tous deux, si je parle. Quelle fière idée j'ai eue là ! Aussi ne dirai-je rien, je vous le jure sur mon honneur et mon salut éternel ! à moins que...
— A moins que?...
— Que vous ne me refusiez, mon clior oncle, la grâce d'employer tout votre crédit à me tirer d'une carrière que je ne veux point embrasser.
— Qu'est-ce à dire ?
— Tout beau! mon oncle, je ne supplie pas, je ne discute même plus, je pose mon ultimatum. Si je reste abbé, je parle, et, pardieu ! ce n'est pas le secret delà confession ; oh! n'essayez pas de m'intimider. Dieu m'est témoin que je n'abuserais pas d'un secret surpris de telle façon et qui, d'ailleurs, m'intéresse fort peu, sans des raisons toutes pressantes ; mais à part ces raisons, mon oncle, que je ne veux pas vous dire, y a-t--il en moi, je vous le demande, quelque chose qui ressemble à l'avenir que vous me réservez? Moi, un prince de l'Église ! moi , dont l'imagination trouve parfois que le monde est trop petit pour l'ambitionde mes rêves, et qui ne fais qu'un bond des fleurs jusqu'aux étoiles, pour les unir dans un baiser! Une crosse à moi ! une mitre ! Amère dérision ! Je ne suis malheureusement pas de l'étoffe dont on fait les saints. Je serais ce qu'il y a de plus affreux au monde, mon oncle, de plus honteux et de plus vil: un mauvais prêtre ! j'aime mieux être un bon soldat.
M. de Montalègre ouvrit un tiroir, sans avoir
ET GKANDS SEISNKL'RS 21
l'air d'allaclier la moindre importance à la palliétique tirade de son neveu, et lui dit :
— Voulez-vous de l'argent?
— Fi donc! s'écria l'abbé, je ne paye plus mes dettes. Regardez-moi bien, mon oncle, mais froidement, sans colère, ou je vous tourne les talons ; ai-je l'air résolu?
M. deMontalègre comprit qu'une volonté de fer se dressait devant la sienne. L'abbé poursuivit :
— Ma détermination est inébranlable comme la tour Saint-Jacques. Ma liberté ou notre perte commune! je dis commune, c'est une question. Bref, si, dans huit jours, vous ne me donnez nulle salisfaction, je vais trouver le chevalier de Guise, qui me conduira à la régente de France, et la régente de France m'accordera sans doute ce que j'aurais eu si fort à cœur d'obtenir de vous par pure amitié; c'est bien le moins qu'elle puisse faire, en femme sensible qu'elle est. N'est-ce pas votre avis, mon cher oncle?
M. de Montalègre réfléchit sérieusement qu'une transaction était nécessaire.
— Montaran, dit-il, vous n'êtes plus rien pour moi qu'un tyran, qu'un ennemi ; vous me menacez, le pistolet sur la gorge, je me rends, mais je ne vous pardonnerai jamais.