‹ Bohémiens et grands seigneursChapitre 17 sur 27 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le cabinet (le Marie de. Medicis. — Désastre du clievalier deNeiiaiiges Le taveniier de la cour. — Encore le nicdaillou. — l'iio découverte L. S. A.S. F. E.

La Régente s'était réfugiée avec son désappointement dans un petit cabinet attenant à sa cliambre, ce petit cabinet dont parle souvent Bassompierre... mais elle ne put y demeurer. Sa fureur avait besoin de s'exhaler, d'éclater sur quelqu'un , sur quelque cliose qu'elle pût humilier ou briser. Marie de Médicis sortit donc de son cabinet, et se mit à se jiromener avec agitation, dardant des larmes qui jaillissaient de ses yeux et foulant aux pieds tout ce qui se trouvait sur son passage :

velours, soie ou liermine. Bientôt sa chambre ne se •trouva plus assez grande, elle s'élanra dans le salon de ses dames d'iionneur, les congédia du geste, et reprit sa promenade agitée ; mais, tandis que les dame? d'honneur sortaient par une porte, le malencontreux chevalier de Nerlanges entrait par une autre. A la vue de la Régente, dont le visage empourpré et les sourcils froncés n'annonçaient rien de bon, il s'arrêta et fit mine de se retirer.

— Entrez donc, monsieur, lui dit Marie de Médicis avec brusquerie.

M. de Nerlanges obéit.

— Votre Majesté paraît émue? hasarda- t-il d'un ton craintif.

— C'est vrai, répondit violemment la Régente ne se possédant plus ; et s'arrètantJout à coup les bras croisés devant lui, elle s'écria toute frémissante : — Savez-vous qui est le meurtrier du marquis de Saint-Ange ?

— Je venais vous l'apprendre, madame, répondit le chevalier rayonnant ; c'est le chevalier de Guise.

A ces mots, Marie de Médicis sentit tomber sa haine. Ce secret, qu'une aveugle colère allait lui faire dévoiler, l'épouvanta soudain en l'entendant

révéler par un autre; elle revint à la raison, et murmura, tremblante, les mains jointes :

— Qui vous l'a dit ?

Le chevalier, radieux, lira un paquet de sa poche et le déplia.

— Ces pages, écrites par le marquis de Saint- Ai;ge lui-même quelques heures avant d'expirer. 11 avait fait jurer à Élie, son valet, et au comte de Breteuil, son ami, de ne jamais trahir ce mystère.

La Régente se détourna en crispant les mains sur sa poitrine.

— Et les infâmes, dit-elle, n'ont pas tenu leur serment ?

— Ils l'ont tenu, madame. La mort du marquis serait encore un mystère, si l'autre jour le comte de Bretedil ne fut tombé sous l'épée du chevalier de Guise, qu'il provoqua, pour venger, sans doute, la mort de son ami. J'étais le second du comte ; ainsi qu'il m'en avait prié, dans le cas où il succomberait, je fouillai son pourpoint, et je trouvai ce paquet de parchemins où j'ai lu d'étranges choses.

— Une semblable indiscrétion n'est pas digne d'un gentilhomme, monsieur le chevalier! s'écria la Régente en lui arrachant les parchemins accusateurs. Et personne que vous, au moins?... ajouta-t-elle.

20 i BOHÉMIEXS

— Par malheur, reprit le chevalier inlérieurement ravi, je n'étais pas seul.

La Régente fit un geste violent qui, une seconde fois, donna la crainte au clievalier qu'elle ne voulût lui sauter à la figure; mais se remettant aussitôt, Marie de Médicis reprit avec un ton mordant :

— Au fait, monsieur, ce n'est pas un si grand mal, et il serait à désirer que tous les crimes se découvrissent ainsi. Au lieu de vous blâmer, monsieur, je dois vous savoir gré d'avoir découvert le coupable. Savez-vous bien que sans votre qualité, qui en ce moment, Dieu me pardonne ! vous nuit infiniment, j'aurais pu faire de vous le prévôt de ma bonne ville de Paris et, dans peu de temps, le premier justicier du royaume ?

Le chevalier s'inclina interdit.

— Toute la cour, du reste, monsieur le chevalier, saura avec quel zèle vous me servez.

Le clievalier se troublait visiblement.

— Comme je ne veux. i)a5 que ma justice soit tardive, c'est vous que je charge, vous, en personne, monsieur, de faire arrêter avant une heure M. de Guise; vous êtes justement de garde au Louvre aujourd'iiui.

Le chevalier chancela.

i:t grands seigneurs 205

— Et je vous pntmets, poursuivit im})itoyal)lement Marie de Médicis, je vous promets, pour récompenser vos loyaux services, qui seront publiés à son de trompe afin de vous faire |)lus d'honneur, je vous ja'omets, dis-je, le titre de baron.

Le clievalier hasarda une révérence, tourna sur lui-même, se lieurta aux. I)altanls de la porte, s'engoulTra dans les portières, et disparut enfin.

C'est que sa position était extrêmement critique. Lui, simple officier aux gardes, d'après un ordre donné à huis clos, sans être soutenu parle moindre lieutenant criminel, se présenter ainsi pour arrêter le chevalier de Guise au Louvre ! Certes, la Régente en livrant M. de Guise à la justice devait avoir un moyen infaillible, non-seulement de le sauver, mais encore de constater son innocence, car, abstraction faite de son attachement au chevalier, jamais elle ne se fut exposée à ce jtoint à la colère de la maison de Guise. M. de Nerlunges ne croyait pas [jIus à tout cela qu'il n'avait cru un instant au maiiage forcé de M. de Guise avec Gianina. Marie de Médicis redoutait trop cette ])uissante famille, qu'elle avait tout fait pour s'attacher! Lui seul allait donc supporter ce fardeau terrible! dénonciateur! calomniateur! Ces deux mots viliraieut déjà dans ses oreilles de façon à l'étourdir:

rillusioli était complète, tellement la peur l'étreignait. Si seulement tout cela avait pu être remis au lendemain! De Guise serait mort, et le maréchal d'Ancre le protégerait de sa puissance reconquise! Mais en pensant ainsi, M. de Xerlanges se trompait. Pour se venger, Marie de Médicis était capable de tout. La raison d'État ne l'effrayait point, et la moitié de la cour, soulevée contre elle, ne l'eût point arrêtée. On sait comment elle traita M. de la Rochefoucauld, qui avait refusé de quitter l'hôtel de Guise, lorsqu'elle fit ordonner aux seigneurs qui avaient pris fait et cause pour cette famille dans l'affaire de M. de Lutz, de se retirer. On sait également toute la peine qu'on eut à lui faire entendre raison ; M. de la Rochefoucauld fut exilé, et le duc de Guise forcé de venir faire amende honorable, après avoir euvoyé son frère à la campagne. Non, Marie de Médicis avait été bien décidée un instant à forcer le chevaher de Guise d'épouser Gianina, de même qu'elle avait eu réellement la terrible idée de le livrer à la justice. Ce qul'arrêta et ce qui devait l'arrêter toujours, c'était sa tendresse pour l'ingrat chevalier. Avant de se révolter ouvertement contre la reine, ce dernier avait, d'après le conseil du duc, son frère, tenté auprès de Gianina la démarche dont nous avons

ET CKAXOS SEIGM'L'RS 207

été témoin ; puis, la tète à moitié tournée, il avait voulu attendre midi, pour rendre une réponse à sa famille et soulever ses nombreux amis. Du reste, cette affaire n'avait guère transpiré au dehors, et Marie de Médicis se félicitait maintenant de n'avoir pas donné plus d'éclat à l'iiumiliation dont elle voulait entacher la noble famille de Guise.

La Régente était rentrée dans son appartement, puisdans.son cabinet, et s'était couchée sur une chaise longue, les yeux fixés sur une horloge dont le tic-tac semblait lui agacer les nerfs; elle attendait que l'heure sonnât. La porte s'ouvrit, un page parut, et, sur un signe de la reine, introduisit un homme bizarrement accoutré, qui, saluant gauchement, renversa un guéridon et brisa une glace.

Maître Élic avait pourtanU'habilude de se présenter devant la reine, mais il avait probal)lement, ce jour- là quelque chose d'extraordinaire en (êle.

— Qu'avez -vous donc fait depuis quarantehuit heures? demanda la Régente sans changer de position, et les yeux fixés sur ceux du tavernier.

— J'ai été désolé en rentrant chez moi, ce matin.

répondit Éli c éludorl le qucslicr, d'rpprtT.die qu Votre Majesté daignait me faire demander. Des iilfaires de famille m'ont tenu éloigné de Paris.

— Des affaires de famille? dit la Régente; j'ignorais ({ue vous eussiez des parents. Approchez, Elie, et répondez francliement à toutes mes questions.

— Madame?

— Vous savez, n'est-ce pas, quel est le meurtrier du marquis de Saint-Ange?

— Qui a pu dire à Votre Majesté?... balbutia Elie tout étourdi.

— Répondez vile, dit Marie de Médicis, le regard scrutateur, oui ou non.

— Eli bien! oui, madame, répondit Elle après s'être vainement débattu sous l'ascendant de la reine.

Elle lui présenta les parchemins qu'elle avait ])ris au chevalier de Xerlanges.

— Reconnaissez-vous sur ci s parchemins l'écriture du marquis?

— Ces parchemins, il les a écrits sous mes yeux, réjiondit Élie.

— Quelques heures seulement avant sa mort?

— Oui, madame.

— 11 avait la main làen assurée pour un mou-

i:t grands seigneurs 209

rant.Élie, votre maître, avant d'expirer, vous a fait jurer de ne jamais dévoiler le nom de son meurtrier.

— Oui, madame.

— Jusqu'à ce jour vous avez tenu ce serment, continuez à y être fidèle, entendez-vous. Quelles que soient les ([ueslions que l'on vous adresse, devant les juges mêmes, si l'on vous nomme le coupable, niez tout.

— Je l'ai juré, dit Élie avec fermeté.

— Mais j'y songe! reprit la Régente, dans quel Jjut, puisque votre maître^exigeait de vous de taire le secret de sa mort, dans quel but, dis-je, écrivitil ces parchemins qui dévoilent tout?

— Afin que, si quelque jour on accusait de sa mort un innocent, ces parchemins, écrits par luimême, éclairassent la justice des hommes; voilà je crois, le principal motif qui le guida.

La Régente sourit.

— J'admire à la fois sa prudence et son courage ; ces parcliemins sorft de vrais mémoires; mais il faut cependant, je le répète, qu'un innocent paye pour le coupable, carie vrai coupable ne doit pas mourir sur un échafaud. Rassurez -vous, Élie, votre conscience sera à l'abri. J'aurai soin que cet innocent, tiré des prisons affectées aux plus grands

scélérats, soit digne en tout point de jouer le rôle que vous lui imposerez. Et quel est ce comte de Breteuil, sur le corps duquel, après la mort du chevalier, on a trouvé ces parchemins?

Élie baissa les jeux et parut embarrassé?

— Madame...

— Pas d'hésitation, Élie, parlez, je le veux.

— Madame, c'était...

— Eh bien ?

— C'était le seul ami que mon infortuné maître eût dans le monde.

— Au fai, qu'importe! celui-là no peut parler. Je compte sur vous, n'est-ce pas, Élie? sur vous comme sur moi. Songez que ma liaine est puissante et implacable! Maintenant dites-moi encore... de qui tenez-vous ce portrait, que vous me vendîtes il y trois jours?

Et Marie de Médicis lui présenta le portrait de la mère de Gianina. Éhe regarda le portrait , le reconnut, et répondit :

— Un de mes confrères me l'a cédé avec d'autres objets ; je ne sais où il l'a pris.

— Ce médaillon s'ouvre, le savez-vous ? Tenez.

— Non, madame r

ET GRANDS SEIGXKLRS 211

Elle se pencha pour mieux, voir, joigiiil les mains, et jeta une exclamation de surprise.

— Ces initiales ! ces armoiries !

— Les connaîtriez-vous ?

— Il me semble que je les connais, dit Élie trèsagité et cherchant à dissimuler la vivacité de ses impressions. Mais voyons, pardon, madame, ces parchemins?... 11 prit les parcJiemins et les feuilleta. D'un côté, dii-il, sont les armoiries des Saint- Ange, les voilà ; de l'autre, celles des Satory, les voici !...

La Régente se leva.

— Serait-il possible ? fit-elle.

La reine et le tavernier penchèrent la tête sur le mystérieux parchemin et y plongèrent ardemment leurs regards, en suivant chaque ligne du doigt:

— Ces initiales, dit ÉUe triomphant, maintenant vous les comprenez, n'est-ce pas?

— Les deux premières, oui, dit la Régente. Louise de Satory,.. mais les quatre autres?

— Eh bien ! s'écria Élie : À sa fille Ermance.

— Oui, oui, c'est bien cela :

Page 1