CHAPITRE XVI
Bonheiir. — Déception. — Elle est folle.
Dans un a[)partement voisin de la chambre de Marie de Médicis, Gianina, toujours en costume de boliémienne, rêvait, le regard fixé sur les caissons dorés du plafond.
Une heure encore et elle allait être la femme du chevalier de Guise, du gouverneur de Provence! Pouvait-elle y croire? Mais, depuis deux jours que celte union était décidée, Gianina n'avait pas revu le chevalier et cela l'étonnait beaucoup. Elle ignorait ce qui s'était passé[; on lui avait dit que son mariage était décidé, et elle pensait que M. de
Guise l'épousait de bonne grâce; que la Régente, sachant le nom de sa famille, l'avait publié; elle pensait... qu'elle était bien heureuse, trop heureuse! car midi n'avait pas encore sonné, et nous sommes arrivés à ce jour mystérieux du 17 septembre qui doit rendre à Gianina son libre arbitre, et soulever pour nous un coin du voile qui enveloppe celle pauvre intrigue.
M. de Guise se fit annoncer ; la bohémienne courut à lui.
— Enfin ! s'écria-t-elle le cœur débordant de tendresse, enfin c'est vous!
De Guise refusa de prendre sa main, et répondit d'un ton glacial :
— Oui, mademoiselle, je viens déposer à vos pieds mes hommages respectueux et vous dire...
— Mademoiselle? fil Gianina étonnée.
— Ah! pardon, reprit de Guise avec amertume, madame.
—7 Madame ?
Et Gianina chercliail à comprendre.
— N'est-ce pas ainsi que l'on va vous nommer tout à l'heure ?
La réserve du chevalier n'avait pas encore eu la puissance de déchirer le voile. Gianina reprit:
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— Oli ! monseigneur, je vous en supplie, que je ne sois aujourd'hui que ce que j'élais hier.
— C'est donc à Gianina, et noi^à la fiancée du chevaher de Guise, que je dois parler?
— Sans doute.
De Guise parut satisfait et reprit avec la jeune fille ses allures habituelles.
— Eh bien, soit ! dit-il, et je te sais gré de ta modestie; écoute-moi donc bien, et pardonnemoi certaines clioses que je ne puis te dire avec trop de ménagement. J'espère que tu seras raisonnable?
' — Parlez, monseigneur.
— Tu es charmante , Gianina, personne ne cJiante mieux que toi, ne danse mieux que toi, ne sait mieux que toi faire résonner des castagnettes ou un tambour de basque ; mais... '
. — Eh bien ?
— De là à être une grande dame supportable,.. pardon, Gianina... il y a loin, très-loin; j'aurais fait de toi la plus jolie maîtresse qui fût au monde, mais...
— Eh bien? dit encore Gianina d'une voix qui, cette fois, eut peine à sortir de son gosier.
— Ma femme... c'est différent.
Ln prcinirre phrase du clievalier avait fait pâlir la boliémienne; à ces derniers mots, elle devint livide, et, arrêtêtfit le regard de ses grands yeux sur M. de Guise, les lèvres tremblantes et la voix brisée, elle dit :
— Vous devez savoir, monseigneur, que je n'ai rien fait pour mériter cet lionneur.
M. de Guise approuva du geste.
— Je le sais, Gianina, mais lu peux mettre obstacle à cette union impossible, et j'ai assez de confiance dans la noblesse de tes sentiments pour être certain que tu ne t'y refuseras pas.
Gianina, étouffant de cruelles émotions, murmura :
— Que faut-il faire, monseigneur?
De Guise lui prit la main.
— Tu sais que tes compagnons ont été chassés du bois de Yincennes, et qu'ils se sont retirés chez les truands de la cour du roi François? — Gianina filun'mouvement. — Je leur ferai rendre leurs francliises, ajouta le chevalier, et je te promets de sauver Peppo, mon assassin. — Gianina tressaillit. — Je lui pardonne, se hâta d'ajouter M. de Guise. Quant à toi, ma clière enfant, une chaise de poste l'attend à l'entrée du Pont-Neuf: elle te conduira
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quelque pari d'où nous partirons ensemltle pour la Provence; tu jouiras de la moitié de ma fortune, si tu veux!
Gianina, devenue maîtresse d'elle-même, répondit :
— C'est aujourd'iiui le 17 septembre 1613? Dans unelieure, monseigneur, à midi, vous aurez ma réponse.
— Eh quoi! tu hésiterais?
— Que voulez-vous, monseigneur, reprit Gianina avec un mélancolique sourire, on ne renonce |)as facilement à devenir une princesse.
— Gianina! je le jure que tu en auras toutes les prérogatives; que l'importe un vain titre! Ah! pourquoi le ciel injuste ne t'a-t-il donc pas fait naître dans un lit doré?
— Ce n'esl donc que cela qui vous arrête, monseigneur?
— Oui, je te le jure, un fatal préjugé, rien de plus.
Gianina prit un ton et un sourire d'un sarcasme écrasant.
— Mais quand ce fatal préjugé n'existerait pas, pourrais-je jamais être une grande dame sup-^ portable?
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— Pardon, Gianina.
Gianina, cédant à l'amertume de ses pensées, à sa colère et à son mépris, jeta des flammes avec ses yeux.
— Pourraif-je jamais porter avec élégance de longues robes de soie ou de velours? jeter assez de dédain à la foule? sourire avec assez de grâce à un ennemi? me moquer convenablement d'un ami? tlatter les grands? iiumilier les petits? Qui m'aurait appris à moi, enfant de la Bohême! à moi, Gianina la maudite! qui m'aurait appris tout cela? •l'espérais pourtant en savoir quelque chose un jour, guidée par les conseils d'un ami, d'un ami assez noblement dévoué pour m'aimer sans s'occuper de ce que j'avais été, une fois que je lui aurais affirmé par serment que j'étais digne de son estime! J'espérais, non pas devenir sa femme, mais lui inspirer assez de respect pour qu'il ne me proposât pas brutalement de devenir sa maîtresse. J'espérais enfin que midi sonnerait aujourd'hui avant que j'eusse vu s'enfuir ces douces chimères. Alors, je lui aurais ouvert mon âme avec enthousiasme; je lui aurais tout appris! tout! Dieu ne l'a pas voulu... Soit fait ainsi qu'il l'ordonne !
Gianina, en prononçant ces dernières paroles, s'était attendrie ; sa force d'àme triompha de son
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émotion, elle resta grande et louchante à la fois, sans arrogance comme sans faiblesse.
De Guise, vaincu, ébloui, ne songea point à se débattre contre la supériorité de cette fille.
— Que dis-tu, Gianina? s'écria-t-il, que distu?...
Gianina sourit comme autrefois, en reprenant ses vives allures.
— Rien, chevalier, presque rien. Au revoir!
— De grâce, Gianina, restez! Un mot encore. Femme incompréhensible , quel étrange mystère vous entoure ?
— Oh! je ne vous en veux pas, monseigneur ; j'ai bien refusé, moi, la main de Peppo, qui était pourtant un courageux et dévoué ami. Que voulezvous ? les préjugés sont si puissants, que partout ils vous atteignent.
— Quel soupçon ! Qui êtes-vobs ?
— Ne le savez- vous pas, monseigneur? Gianina la bohémienne. Au revoir, à midi!
Elle disparut, et de Guise, cliarmé, demeura immoliile à la même place, ne comprenant rien à cette aventure. Après avoir longtemps rêvé silencieusement, il s'écria :
— Ma foi ! je m'abandonne au Ilot qui m'entraîne ; un rivage fleuri m'attend peut-être.
11 venait donc de prendre un parti décisif; la Régente entra. Elle ne répondit pas au salut de M. de Guise.
— C'est à midi, vous le savez, dit-elle, que vous devez vous enchaînera jamais à Gianina la bohémienne ?
— Je le sais, madame.
— Le ferez-vous sans regret ?
— Je le ferai du moins sans révolte.
— Sans dégoût ?
— Oh ! pour cela, je le jure.
— Ainsi donc vous l'aimez?
— Oui plutôt que non.
— Et ce mariage ?
— Est un mariage de convenance.
La Régente aurait volontiers arraché les yeux au clievalier ; elle reprit :
— Eh quoi! l'autre jour, il semblait vous désespérer, et à cette heure vous en ])laisantez ?
— C'est que j'ai pris mon parti, répondit de Guise.
— Facilement à ce que je vois.
— Du moment où Votre Majesté avait dit : « Je veux! » il fallait se résigner ; c'est ce que j'ai fait. Auriez-vous la cruauté de m'en vouloir pour cela, madame?
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— Non, iiiuis il m'est permis, je crois, de trouver étonnant que vous oyez sitôt et si comiilaisamment transigé avec votre orgueil.
— Et si mon orgueil n'avait rien à souffrir? si Gianina n'était pas ce qu'elle paraît être ?
— Seriez- vous aussi tombé dans ce piège ?
— Quel ])iége ?
— Ce prétendu portrait de sa mère,... elle vous en a parlé , sans doute ?
De Guise tressaillit.
— Nullement. Serait-il possible que mes sou[)çons fussent fondés?
La Régente prit un air d'intérêt et de pitié.
— Écoutez, cbevalier : quand, l'autre jour, je vous ordonnai d'épouser Gianina, ce fut dans un moment de colère dont je rougis maintenant ; d'ailleurs, mon intention était de vous punir dans votre orgueil, non dans 1.? bonheur de toute votre vie... Gianina est folle.
— Folle !
La Régente vit pâlir le cbevalier, elle continua :
— Je vous rends donc votre liberté. Faites-en un bon usage, cbevalier; retournez en Provence, rendez heureux vos vassaux, et prouvez-leur que mon choix fut digne de la Régente de France.
— Folle! pensa de Guise. A midi, m'a-t-elle
(lit. J'espcM-e encore... ma carrière politique est brisée! Allons! et puis... si la Régente était jalouse !...
Et le chevalier entrevit presque son salut dans sa perte.
— 11 me semble, dit Marie de Médicis avec hauteur, que vos réflexions sont longues et que vous osez me faire attendre ?
De Guise s'inclina respectueusement et répondit avec fermeté:
— Je suis intiniment reconnaissant à Votre Majesté du soin qu'elle daigne prendre du bonheur de ma vie ; ce bonheur ne mérite plus qu'on s'en occupe, je le livre donc au hasard, qui désormais guidera ma destinée ; quo Gianina soit folle ou non, bohémienne ou princesse du sang royal, j'ai foi en elle et je l'épouse, malgré l'opinion, malgré ma noblesse, ([ui ne déchoit pas, mais qui l'élève jusqu'à elle.
La Régente pâlit à son tour.
— Elle est jalouse! pensa de Guise, je suis sauvé. La Régente se retourna calme et fière, étendit le
bras et dît :
— Retirez -vous, monsieur de Guise.