CHAPITRE XVIII
Ginnina est iiiorle. — Ex|iiatioii. —Réhabilitation. — Couii de théàlie. Le iiieiu trier du marquis de Saint-Ange.
Gianina s'était laissé couvrir de splendides lial)its comme pour un jour de fête, et cependant cette heure que, depuis trois jours surtout, elle espérait devoir être la plus belle de sa vie, se trouvait la plus triste qu'elle eût vu s'enfuir. «Aimée! s'était-elle dit avec bonheur , aimée pour moi seule!... «Cette chimère, à laquelle elle s'était attachée, elle l'avait vue se réaliser à demi, comme pour lui laisser plus d'amertume dans son comi)let anéantissement.
Ainsi songeait-elle, délicieuse de grâce et de
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pudeur, sous sa robe de dentelles et son long voile de mariée, somptueux cadeau de la Régente de Fiance,
Gianina venait d'entrer dans cette salle où, deux jours avant, le comte de Breteuil avait provoqué le chevalier de Guise; Midi sonnait à une horloge ; elle tressaillit et tomba à genoux.
— Je suis li bre î s'écria-t-elle, merci , ma mère ! . . .
Elle resta comme en extase, les mains jointes,. les yeux au ciel. A son regard, à son sourire, on eût dit qu'une vision passait au-dessus de sa tète.
— 51a mère! murmura-t-elle, ma mère! je vous entends; je vois glisser votre ombre auguste. «Remonte à Dieu, » dil l'ange du pardon... et, prête à vous envoler, radieuse, vous effleurez d'un Jjaiser céleste ma couronne nuptiale...
La voix de Gianina avait quelque chose d'immatériel, et son visage charmant semblait comme transfiguré. Elle se releva lentement en étendant les bras, comme si quelque chose lui écha[)pait.
— Au revoir! chanta-t-elle, au revoir, mèfe, au revoir l
De Guise jiarut.
— Me voici, Gianina, dit-il.
La jeune fille sourit avec tristesse :
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— Gianina -n'existe [dus, monsieur de' Guise ! Gianinaest morte.
— Morte!... Mon Dieu, pensa le chevalier , la Régente disait-elle vrai?
— Morte au monde, reprit Gianina. On ne la verra plus danser, rire et chanter sur les places publiques, expiant ainsi de grands malheurs dans le passé et nourrissant de gracieuses espérances dans l'avenir. Maintenant, voilà que l'expiation est consommée et que les espérances se sont enfuies, ne laissant après elles que le doux souvenir de leur mirage.
— De grâce, fit de Guise en proie aux plus cruelles émotions, expliquez-vous.
— Je vais le faire, monsieur, répondit la ravissante créature , je le puis maintenant. Sachez que je ne suis pas une bohémienne et que je possède, malgré les prodigalités de mon père, de grandes richesses; que je ne m'appelle pas Gianina, mais Ermance. Ermance ! ce nom me fut dit par ma mère, pour la dernière fois. Elle était mourante, et ses paroles, que je comprends maintenant et dont je ne pouvais alors que bien garder la mémoire, il me semble encore les entendre ! — « Ermance, pauvre petite, » murniura-t-elle, — j'avais sept ans ! »
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je meurs, tuée par le remords ! ton père m'a maudite, il croit que tu n'es pas sa fille, mais en cela il se trompe. Oh! je te le jure, c'est plus tard, bien plus tard! » Elle reprit au milieu des sanglots : c( Ton père est terrible, Ermance; fuis sa colère et viens quelquefois t'agenouiller sur ma tombe. Écoute, écoule bien alors la voix qui te parlera, et obéis. » Elle expira. Mon père ne suivit point son cercueil, que l'on descendit dans une fosse isolée au fond du parc. Comme j'en revenais un soir, mon père me frappa au\isage. Je me souvins des paroles de la défunte, et, serrant son portrait sur mon cirur, je retournai à son tertre, dès que le jour parut... l'idée me vint d'expier les lautes de ma pauvre mère, fautes que j'ignorais, mais que la voix secrète me criait d'expier.
— 0 Gianina! lit de Guise, le cœur palpitant...
— El je partis, suivant de noirs bohémiens ; et, depuis, j'ai traîné gaiement le fardeau de la misère, cachant à tous mon nom, et j'ai tenu fidèlement le serment que j'avais fait à ma mère, de souffrir et de mendier jusqu'à vingt ans. Depuis «pjelques minutes le terme est écoulé, j'ai vingt ans, je suis libre... et ma mère est au ciel !
De Guise s'agenouilla devant la jeune fille.
— OU! madame! madame! cria-t-il, j'en sais nssez maintenant pour vous adorer à deux genoux. A vous mon sang, ma vie et toute mon Ame!...
Gianina étendit la main et détourna la tête, peut-être pour cacher son trouble.
— 11 est trop tard, monsieur, dit-elle, relevezvous. Au milieu des douloureuses épreuves de mon existence, j'avais eu la force de conserver un cœur pur, vase sacré déi)ordant de tendresse, aspirant à riieure suprême où il pourrait épancher son trop plein d'émotions, d'espérance et d'amour. Ce vase, vous l'avez heurté brutalement du fier dédain de votre orgueil. On ne recueille pas les trésors d'un cœur comme le vin de l'orgie que répand un flacon brisé.
La voix de Gianina vibrait douloureusement; de Guise se traîna jusqu'aux pieds de la jeune fille, disant avec un mélange de passion et de respect :
— Oh! grâce! Gianina, grùce! Ermance, je t'aimerai, enfant; je vous adorerai, madame. Et je les recueillerai ces trésors ; dusse -je, pour cela, me traîner à vos pieds pendant toute ma vie. Gianina, vois-tu, je te rendrai riciie et puissante. Ermance, je réparerai mes torts.
— Taisez-vous, monseigneur, dit Gianina attendrie.
— Gianinaî Giaiiinal continua le chevalier, ne repousse pas mon amour. Madame, madame, vous me rendez insensé.
— Taisez-vous, PAris, dit Gianina séduite.
De Guise reprit au paroxysme de l'exaltation :
— Non, je resterai là, et si, d'un mot, d'un regard, vous ne calmez ce délire qui m'épouvante, moi-même je me jette sur mon épée.
11 tira, en effet, son épée qu'il saisit par la lame et en appuya la pointe sur son cœur. Gianina se précipita vers lui et l'entoura de ses bras, avec un cri plein de terreur et de tendresse. De Guise laissa tomber son arme.
— Prenez garde, dit-il, vous allez vous blesser comme moi.
Et il montra sa main ensanglantée que le tranchant de la lame avait entamée. Gianina l'enveloppa de son mouchoir, ce qui acheva de tourner la tête de M. de Guise.
11 jjaisa à la fuis le mouchoir et les doigts de Gianina.
Cette scène fut interrompue par l'arrivée de la
Régente, suivie de quelques seigneurs de sa société
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la plus intime ; elle était radieuse. Le chevalier s'en inquiéta.
Marie de Médicis présenta à Gianina des parchemins oii l'endaient les sceaux de la grande chancellerie.
— Gianina, lui dit-elle, voici mon cadeau de noce ; ce sont les actes par lesquels le roi vous rend les biens de votre père, dont jouissait l'État depuis cinq ans. J'y ai ajouté trente mille livres sur ma cassette particulière.
— Votre Majesté sait mon nom? dit Gianina.
— Je sais tout, Ermance, répondit Marie de Médicis.
— Merci, mon Dieu! fit Gianina, ne pensnnt plus qu'au chevalier de Guise.
— Votre main , madame , dit le chevaher à Gianina.
— Sans connaître ma famille?
— Votre main, que m'importe le reste!
LaRégente sourit d'une façon singulière. Gianina
livra sa main à M. de Guise.
— Voilà encore mon rêve! murmura-t-elle. Au même instant entra dans la salle le chevalier de Nerlanges.
— Que A'otre >fajeslé m'excuse, dit-il, mais
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monsieur le chevalier de Guise va être arrêté, et je viens l'en prévenir.
La Régente lança un regard terrible à M, de Nerlanges qui avait pris un tel détour quand ses ordres étaient précis. On courut aux fenêtres, et l'on aperçut en effet les archers de la prévôté qui attendaient à la tête du pont.
— M'arrêter, moi! s'écria de Guise, et pourquoi?
— On vous accuse d'être le meurtrier du marquis de Saint-Ange, dit le chevalier.
Il se fit un mouvement de surprise. Gianina laissa aller la main du chevalier de Guise, et, se retirant de lui, s'écria :
— Le marquis de Saint-Ange? mon père!
De Guise, consterné, sentit ses genoux fléchir; un nuage passa sur ses yeux, Gianina revint vers lui.
— Et c'est vous, dit-elle, vous qui l'avez tué ? Le triomphe de Marie de Médicis était complet. De Guise s'approcha d'elle.
— Madame, lui dit-il tout bas, vous m'avez perdu.
Elle, à son tour, se pencha vers lui et murmura :
— Je vous sauverai...