L'ENFANCE, DE ROUEN A PARIS
En la ville de Rouen que Victor Hugo naguère glorifiait, l'appelant si bien Rouen la gothique, et que cette appellation, après tant de ravages subis et de transformations brutales, consacre et recommande encore, le dimanche, 17 décembre 1775, était baptisé « du consentement de M. le Curé, par M. François Boieldieu, prêtre vicaire de la paroisse de Saint-Nicolas, François Adrien, né, le jour précédent, du légitime mariage de M. Jacques-François-Adrien Boieldieu, bourgeois, et de dame Anne-Marguerite Dumonchel. » En naissant, celui qui devait être bientôt le petit Boiel, se trouvait donc entouré de Boieldieux, car le prêtre qui baptise et qui fait l'office de parrain, est un Boieldieu
Le foyer est de bourgeoisie honnête et considérée où vient d'apparaître Fenfant qui en sera la gloire. Ses parents ont pignon sur rue en toute réalité ; et ce pignon couronne encore, au numéro 61 de la rue aux
Ours, la maison qu'une inscription et un buste maintenant signalent. Au reste le passant oublierait de la distinguer de tant d'autres, n'était cette illustre consécration. Le logis est de pièces de bois qui s'entre-croisent sous le crépis taché de moisissures. Cette vieillesse décrépite n'est pas la ruine pittoresque et dolente; elle est en parfaite harmonie avec tout ce qui l'environne. Là subsiste tel à peu près que ses yeux d'enfant ont pu le connaître et l'aimer, le Rouen lointain qui fut celui de notre Boieldieu.
L'église toute voisine et qui la première devait accueillir le petit nouveau-né, se tapit au réseau de ruelles confusément entremêlées. Elle est dite Saint- Pierre du Ghâtel. Alors on y priait, les fonts hospitaliers dispensaient le baptême. Aujourd'bui les fonts se sont taris, la prière s'est envolée, le silence est de tristesse et de mort; seuls, les jurons des charretiers, qui là emmagasinent leurs charrettes, parfois le troublent et le profanent. Un temple plus glorieux attendait l'âme vibrante et la voix bien chantante dont nous cherchons, dans le souvenir, le premier battement d'aile et le premier gazouillement. Boieldieu méritait une éducatrice plus haute et plus éloquente que ne pouvait êlre une pauvre église de quartier. La cathédrale de Rouen, la plus fameuse des basiliques normandes, de par sa grandeur et sa beauté une des merveilles de notre chère France , va l'appeler, l'accueillir, l'initier à cet art délicieux de la musique qui lui devra quelques délices nouvelles.
On ne dira jamais assez combien fut longtemps heureux et fécond renseignement que les maîtrises des vieilles cathédrales épandaient librement tout alentour des parvis aux pierres moussues, des cloîtres aux dalles mystérieusement sonores. Cet enseignement était sans doute du métier et des traditions que le maître, souvent un laïque mais quelque peu d'église, donnait, éducateur parfois brutal mais respecté ; cet enseignement était mieux encore du milieu même qui l'encadrait et l'exhalait, des voûtes retentissantes dès qu'une fête solennelle en déchaînait les échos immenses ; il était du passé surgissant de toutes parts, du murmure des prières, du mystère épandu, de l'harmonie enfin si belle, si noble, où toutes choses, les sculptures ébréchées, la futaie de pierre, les gerbes de colonnettes hardies, les vitraux scintillants composent et glorifient une sorte d'accord parfait et dont les résonnances dernières se perdent dans l'infini.
Là encore notre évocalion n'est contredite ou gênée par rien qui soit indiscrètement de nos jours. Le décor est resté comme il fut lorsque Boieldieu y venait jouer les scènes premières de son existence et de la comédie humaine. La cathédrale jaillit dans l'air et l'espace comme elle s'offrait à lui en ses vertigineuses splendeurs. Voici le portai] des Libraires qu'il a maintes fois franchi, car le logis du maître est là clans son immédiat voisinage, et l'étroite rue Saint-Romain à peine les sépare. La maison de la maîtrise n'est plus qu'un hangar de menuisier. Les scies grincent,
les rabots gémissent, où les petits enfants de chœur gazouillaient autrefois ; et le concert est sans doute moins joli. Mais la porte charretière est bien telle qu'elle fut, lorsque s'envolait, loin du seuil, l'essaim des oisillons qui là, dans un nid un peu morose que leur printemps réjouissait toutefois, apprenaient à chanter les louanges du bon Dieu ; et les marches du vieil escalier de bois sont bien celles où ces petits pieds ont mené leur tapage rieur. Ce sont celles mêmes aussi que le petit Boiel devait monter sur les mains, cinq par cinq, et au milieu de la tempête des taloches déchaînées, lorsque le maître lui enseignait ainsi ce que c'est qu'une quinte. Ses pauvres menottes étaient dès lors quelquefois toutes bicolores, car le maître, aisément tourmenteur, tapait sur les doigts de l'élève, lui enseignant, au contraste des doigts meurtris et des doigts épargnés, la différence d'une noire et d'une blanche.
Terrible était M. Broche, envers tous, et de son humeur coutumière, même pour ce gentil enfant abandonné à ses leçons et à sa férule. Sans doute il savait la musique, lui-même l'ayant apprise du plus illustre des Gouperins. Il vivait de l'église ; mais les choses profanes n'étaient pas pour le scandaliser. M. Broche se partage également, ou à peu près, entre la cathédrale et le cabaret. Il hante le chœur et les grandes orgues ; il fréquente au Chaudron. C'est un rendez-vous de buveurs solides; et là M. Broche chante, ou fait chanter, autant qu'il boit, ce qui est beaucoup dire. Il compose, de ses chansons, les paroles et la musique ; et dans l'inégalité
Cliché Barbé.
des syllabes et des rimes qu'il groupe, burlesque fantaisie, un jour, il évoque et dessine une bouteille, si bien que sur le papier même est affirmé le culte complaisamment voué à Bacchus. Le Chaudron ouvre son antre sur la place du Vieux-Marclié. Là fut brûlée Jeanne d'Arc, et le souvenir surgit lamentable, de cette terre qui fut d'une cendre sainte comme pas une autre ; mais M. Brocbe et ses amis n'étaient pas d'humeur à s'attrister de ces choses lointaines.
Au Chaudron, M. Broche quelquefois s'oublie. Un matin de grande fête il demeure effrondré entre les pots. Son élève était aussi son hôte, car c'était un internat que cette école de la maîtrise; et les enfants logeaient chez le maître, instruits, nourris, de coups plus que de brioches, du reste plus contents peut-être que nous ne voudrions croire. Ce matin d'une solennité qui devait être retentissante, une inspiration de la Providence a conduit le jeune Boieldieu au grandiose mystère des orgues. Il en veut de près étudier le mécanisme, surprendre l'énigme sonore. Cependant le maître ne vient pas et l'heure passe. Les souffleurs sont à leur poste, non pas l'organiste ; et les claviers restent silencieux. L'enfant tout tremblant se risque à l'effleurer. La machine énorme s'émeut, elle tremble, elle obéit. Les petits doigts, les petits pieds s'agitent. Le temple immense écoute; et c'est une âme juvénile qui le remplit tout entier. Boieldieu a parlé, et la terre l'a écouté, le ciel peut-être aussi. Ce fut, paraît-il, une surprise, un enchantement, et pour l'enfant qui vient de commencer
à se connaître lui-même, et pour ces vieilles voûtes toutes frémissantes de plaisir et de joie.
Le maître allait être bientôt dépassé. Un autre jour. Félève a laissé un encrier se vider sur un cahier de musique ; et ce noir a embrouillé aussi bien les noires que les blanches. Le châtiment sera terrible, le Gloria n'étant plus reconnaissable du Credo. L'enfant se prend d'une peur folle et s'enfuit, tout d'une haleine, ou à peu près, courant jusqu'à Paris. Ce n'est toutefois qu'un essai premier de vagabondage. L'oiseau a pris peur, plus encore que de son servage, de sa liberté trop téméraire ; et, bien vite, il est revenu à son nid.
Mais la mère un peu sombre et sévère que devait lui paraître une vieille cathédrale, ne saurait plus suffire à ses rêves, à ses printanières amours. M. Broche a donné l'exemple de l'infidélité. On se peut lasser à ne chanter que d'une âme et d'une voix de chérubin. Le diable va tenter l'enfant. Le diable apparaît donc, non pas dans la personne, mais dans le verbe séducteur de Grétry.
Rouen a son théâtre qui vient d'être reconstruit. C'est l'œuvre de l'architecte Griiéroult. D'aucuns ont pu connaître ce théâtre devenu vénérable de par un siècle de bons services. Il n'a disparu que de nos jours en un incendie cruel et meurtrier.
L'appellation primitive de théâtre des Arts, transmise au nouvel édifice, rattache du moins le présent à ce passé qui ne fut point sans gloire. Au théâtre des Arts, Boieldieu s'est révélé d'abord à lui-même, bientôt à sa
ville, en attendant que ce fut au monde. Au théâtre des Arts, pour la première fois, fut en France représenté et applaudi Lohengrin ; et la destinée est singulière que le berceau soit le même, parmi nous, d'où Boieldieu commençant devait s'échapper, où Wagner enfin se devait imposer. On joue Raoul Barbe-Bleue, où le nom de Sedaine voisine avec celui de Grétry. L'œuvre est toute nouvelle, non pas de celles dont se souvienne la postérité. Mais une âme d'enfant a bientôt fait de s'épanouir en une facile admiration. Une corde a vibré tout à coup, comme sous une haleine espérée bien qu'inattendue, en cette âme ou plutôt en cette lyre qui s'ignorait elle-même. C'est une extase, un délire. L'enfant voudrait retourner à cette joie, à cette source qui lui sera féconde. Il se fait enfermer, s'étant glissé aux ténèbres de la salle au milieu même du jour, pour entendre la seconde représentation ; et c'est le désespoir au cœur, qu'il se voit mis à la porte, lorsqu'il est découvert et que le dénoncent les chandelles allumées.
La Révolution éclate. Elle mène grand tapage; et Boieldieu y fait sa partie. Il ne semble pas qu'à dixhuit ans on puisse avoir grand souci de la raison ; mais la Raison est désormais passée déesse; et l'enfant de chœur de la veille la célèbre et la chante. Un certain Noël a écrit les paroles. Novembre 1793 : bien tristes sont la date et la saison.
Le jeune Boieldieu est donc déjà tout acquis à son art. Il a brigué, affronté le suffrage incertain de la foule. Et que disent les siens, que dit le père à tout cela? comme
le demande un malade imaginaire qui est aussi, dans la comédie de Molière, un père vigilant. Le père est plus indulgent que celui de Molière. Sa complaisance va jusqu'à la complicité. Il écrit les pièces premières que l'enfant enguirlande de ses chansonnettes.
La fille coupable, en deux actes, représentée à Rouen le duodi de la deuxième décade de brumaire an II, ou, pour nous servir d'un vocabulaire plus accessible, le 2 novembre 1793, réunit les noms du père et du fils. Une ville applaudit aisément l'essai premier d'un talent qu'elle a enfanté et dont la naissance la flatte et Fétonne. L'illusion lui est facile de s'applaudir ellemême en applaudissant l'un de ses fils. L'envie, la jalousie ne seront que pour le lendemain. Cependant le spectateur peu séduit s'est déjà rencontré ou caché dans l'assistance. Les feuilles publiques accueillent sa protestation. « Le jeune élève des muses, est-il dit, a reçu des gages non équivoques de la satisfaction publique. On va disant pourtant que le père de Boieldieu était coupable d'avoir fait Boieldieu fils, que celui-ci était coupable d'avoir fait la musique de La fille coupable, que le directeur était coupable d'avoir monté cet opéra, que les acteurs étaient coupables de l'avoir chanté, et que le public était bien coupable de les avoir écoutés jusqu'au bout. » Que de crimes accumulés ! Un petit coup de sifflet a donc retenti en ce triomphe. Désormais Boieldieu appartient à la gloire.
Rosalie et Mirza, en trois actes, dont la première représentation est du 28 octobre 1795, confirme, mais
achève, cette collaboration de famille qui marque et facilite les débuts de Boieldieu. A Rouen, il est encore, lorsque, le 16 prairial an III, il associe sa jeune renommée à l'éclatante fortune du chanteur Garât, dès lors en pleine faveur. Le concert est donné dans la grande salle de l'archevêché. Le prix des places est de dix et de vingt livres, en assignats, il le faut supposer. Un tel prix payable en belles monnaies sonnantes, au milieu de tant de misères, semblerait d'une opulence invraisemblable. A ce concert peut-être se rattache l'anecdote, d'une date un peu incertaine, qui nous montre un Boieldieu moins docile aux caprices populaires. Les romances de Garât, volontiers sentimentales et doucereuses, ne sont pas pour plaire à de farouches Jacobins ; et Boieldieu n'est pas un Tirtée bien féroce. L'assistance se lasse donc de cette sucrerie innocente, et la Carmagnole est brutalement réclamée. Grand émoi, pleine déroute, au moins de quelques-uns. Très pâle, Boieldieu se lève, repousse loin de lui le clavecin et disparaît. Cette fuite était vaillante, n'étant pas sans danger.
Mais l'horizon doit s'élargir autour de ce joli talent qui s'éveille. De sa ville, de sa famille, de tous les siens, Boieldieu sent bien qu'il doit être le déserteur. Un jour vient hélas ! où le foyer n'est plus au meilleur, au plus aimé des enfants, qu'une prison importune. Ici toutefois il semble bien qu'un peu de légende se mêle à l'histoire véridique et certaine.
Boieldieu quitte Rouen en grand mystère. La résolution est prise de la fuite et de la délivrance. C'est
une évasion autant qu'un voyage. Il a vingt ans. Il se blottit dans une charrette; et le voilà cahoté sur la route de Paris. C'est le flambeau lointain, où le papillon volage ne rêve que de se réchauffer, au risque de se brûler les ailes. La charrette cependant laisse en chemin le voyageur improvisé. La nuit le surprend clans les champs. Une petite lumière F appelle, l'étoile errante d'un pauvre berger ; et voilà qui est gentil comme un fabliau contant la nativité d'un Dieu. Le berger est hospitalier. Dans sa cabane, au milieu de ses brebis, sous la garde du chien lui aussi bien vite conciliant, il accueille et réconforte le fugitit. Voilà qui semble une idylle, plutôt qu'un drame bien effrayant. Combien ces impressions de jeunesse ou d'enfance creusent un sillon de profond souvenir en de jeunes pensées ; et le retentissement n'en doit-il pas traverser l'existence tout entière ? Un autre musicien, plus près de nous que Boieldieu, en son enfance, est emporté aux bras de sa mère et caché au faîte d'un campanile de village, pendant que d'affreux cosaques brûlent et dévastent toutes choses aux alentours ; et c'est un souvenir qui surgit au nom seul d'un enfant, plus tard le grand et retentissant Verdi. Verdi devait comprendre les douleurs tapageuses; Boieldieu ne connut jamais que les larmes aimables et vite apaisées. En des tableaux premiers que leur histoire ou leur légende évoque, déjà ce contraste s'est révélé. Franchissant enfin la barrière de Paris, Boieldieu porte, pour tout bagage ou à peu près quelques rouleaux de musique, une partition, etpour toute fortune, dix-huit
Cliché Barbé.
BOIELDIEU A VINGT-CINQ ANS (Portrait de Boilly, Musée de Rouen).
francs. Cependant il a dit sur le seuil — lui-même plus tard se plaisait, non sans orgueil, à le rappeler : — « Je serai quelque chose dans cette ville-là ».
Paris tout d'abord est mal accueillant à qui ose en tenter la conquête. C'est l'abandon, c'est la solitude au milieu même du flot débordant des humains : et rien n'est moins fraternel qu'une foule. Sans doute que Boieldieu en vint à regretter les chiens et les moutons. Il se désole, se désespère, se va jeter à l'eau, lorsque le découvre enfin le vieux Delys, serviteur de la famille et que l'on a lancé à sa poursuite. C'est le salut ; non pas Je retour au bercail : car le sort en est jeté. S'il ne faut plus mourir, il faut vaincre. Delys est porteur d'une lettre de recommandation qui va donner accès, au cher vagabond, auprès de Mollien, un compatriote, un financier, donc déjà une puissance. Au reste Boieldieu se recommande de lui-même. Il est jeune, c'est un mérite ; il est charmant, c'est une vertu et qui se voit ; il a du talent, et déjà cela se devine. Il fréquente chez les Erards. Il a composé des romances : il les chante lui-même ; et c'est très gentil. Garât les chante, et c'est mieux encore. La guitare, la lyre, soupirent tout alentour leurs petits accompagnements de ronrons aigrelets et galants, et cela fait merveille. Le musicien emprunte les paroles de Florian, Marmontel, ou des poètes qu'il peut fréquenter, Legouvé et de Jouy.
Les romances échappées à la verve facile du maître sont nombreuses ; et leur chronologie demeure flottante, -ces compositions légères, quelquefois très agréables,
n'ayant jamais été collationnées et pieusement recueillies. Presque toutes sont d'amour ou d'amourette. C'est admirable de voir combien on était amoureux entre les terreurs féroces de la Révolution et les effrayantes chevauchées de l'épopée impériale. « Le soldat et le troubadour, Il est parti! » sont des titres que nous cueillons au passage. « Vivre loin de ses amours... ! » soupire encore non sans grâce. L'une de ces romances n'est écrite que sur trois notes, comme la romance célèbre de J.-J. Rousseau : « Que le jour me dure, Passé loin de toi... »
Et là encore cette gageure de simplicité naïve semble heureusement gagnée.
Boieldieu se montre, se prodigue, autant qu'il est du métier dès lors accepté. Il accorde les pianos chez. Erard ; car il faut bien recueillir quelque salaire; mais aussi il donne des concerts. Une fois cependant il a dû, pour se présenter dignement à son public, emprunter un habit, sans doute quelque bel habit, tout d'azur et constellé de boutons d'or, tel que l'exigeait la mode dernière. Les élégants ne devaient imaginer que plus tard de se costumer comme des croque-morts. Le succès est retentissant ; et les applaudissements rappellent le joli triomphateur. Il revient, il salue, tant, si bien, que de l'assistance une voix inquiète s'élève : « Adrien, prends garde à mon habit ! »
Mais Boieldieu a vu, entendu, sa pensée aux échosd'un théâtre. Son domaine est là. Il va le ressaisir. L'attente n'est que de bien peu de jours. En ces temps fabuleux, l'accès de la scène en somme était facile. Les.
spectacles souvent changés , composés de petits ouvrages fraternellement groupés, permettaient la révélation de talents nombreux et divers. A la consommation énorme une énorme production devait répondre. Enfin les théâtres ne fermaient en aucune saison. Ainsi, auprès de Berton, de Méhul, de Dalayrac, de Cherubini, de Paër, de Duni, de Grétry vieilli, mais non pas lassé — nous ne citons que les plus fameux — il reste encore de la place; et Boieldieu, à peu près ignoré, se fait bien vite accueillir.
Dès lors, Topera comique le plus suivi tient ses assises en la salle Feydeau, construite en 1791 par les architectes Legrand et Molinos et qui ne doit subsister que l'espace de quarante ans. Bien que le théâtre de la comédie Italienne lui fît concurrence, ce fut une mode autrefois d'avoir sa loge à Feydeau; et c'est un véritable livre d'or de la Musique française que les annales de Feydeau. Là, le 5 septembre 1795 est représenté un acte de de Jaure et Boieldieu, La dot de Suzette, qu'il ne faut pas confondre avec un petit roman, jadis célèbre, et à peine postérieur, de Fiévée, qui se recommande d'un titre semblable.
Le succès n'est pas douteux un seul instant. Les sourires s'empressent autour de Boieldieu, et dans ses yeux, et dans son cœur, et dans ses rêves. Tout lui réussit. G'est une charmante aurore.
La famille suisse, paroles de Daucourt, dit Saint- Just, confirme, en février 1797, le succès de Suzette.
Zoraïme et Zulnare est un drame en trois actes, oh!
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non pas aussi terrible qu'il semble tout d'abord, et bien qu'y sévisse « le féroce Zultiare » ainsi que les paroles le qualifient. La première représentation est de 1798. Dès lors, pour longtemps, les applaudissements sont d'un éclio fidèle, dès que chante la gentille muse de Boieldieu.
Rouen écoute ce joyeux tapage qui lui vient de Paris, emportant, comme sur la rivière qui leur est commune, la nacelle bien chantante et la fortune radieuse de ce vainqueur tout printanier également aimé de la ville maternelle et de la ville si rapidement conquise. Le Théâtre des Arts se hâte à monter Zoraime et Zulnare ; et certes le spectacle y sera, de couleur locale, comme il n'était pas à Paris. Deux chameaux vrais empruntés à quelque saltimbanque, sont de la figuration. Voilà du moins qui est oriental, si la musique ne l'est guère. Le vieux Broche est venu assister aux répétitions; et l'élève, jadis battu mais reconnaissant, fait place sur la scène à son maître, empressé à demander son avis et recueillir ses éloges. La bonne grâce et l'amabilité seront toujours de cet homme exquis, naguère le petit Boiel, déjà presque l'illustre Boieldieu.
Sa verve créatrice se dépense sans trêve. Quelle fête que cette rapide et souriante floraison ! Souriante, disons-nous, bien que la prétention excessive et un peu naïve soit d'aborder le drame.
Beniowski ou les exilés du Kamtscliatka est du 8 juin 1800, mais la conception première remontait à des jours plus sombres. L'auteur des paroles, Alexandre Duval, dès lors en possession d'une assez brillante notoriété, lui-
même nous raconte la nuit que devait hanter le rêve naissant de Beniowski.
La date et le décor sont de 1794, en pleine Terreur. Alexandre Duval fréquente chez Talma dès lors habitant cette rue Ghantereine qui, de la présence glorieuse de Bonaparte, prendra bientôt le nom de rue de la Victoire. L'acteur, le batailleur, deux illustres conquérants, se doivent succéder en la même maison.
Talma certes a donné à la Révolution des gages d'adhésion et de dévouement ; mais la tyrannie, qui est d'un peuple, est plus exigeante et plus ombrageuse que la tyrannie des plus cruels tyrans. Talma est dépassé; il sent qu'il va devenir suspect. « Un soir, raconte Duval, après avoir joué la tragédie, il me parut plus sombre qu'à l'ordinaire. Je lui demandai le sujet de sa tristesse. Il me dit qu'il ne pouvait se rendre compte de ses pressentiments, mais qu'il craignait d'être arrêté au premier moment, et que ce n'était qu'en tremblant qu'il rentrait chez lui... Le voyant dans ce trouble, qu'il ne pouvait vaincre, je lui proposai d'aller souper chez lui et même d'y passer la nuit... En soupant, et après quelques verres de vin, nous finîmes par éloigner tout à fait nos trop justes inquiétudes... Mais quand je fus retiré dans ma chambre, ou plutôt dans sa bibliothèque, je me mis à réfléchir sur la position dangereuse dans laquelle il se trouvait... Pour comble de contrariété, un maudit gros chien, gardien de la maison, par ses aboiements furieux, me faisait craindre de voir entrer à chaque instant la force armée... Ne pouvant espérer de
trouver le sommeil, je saisis le premier livre qui me tomba sous la main, et le hasard me fit tomber sur les mémoires de Beniowski. Je lus et, malgré mes frayeurs, je me trouvai la tête assez libre pour faire le plan d'un opéra que le public a accueilli avec bienveillance, sans savoir seulement que ce malheureux enfant était né au milieu des craintes et des alarmes. »
Le mot de bienveillance est trop modeste. Beniowski est salué d'un grand succès. L'ingrate Aphanasie est acclamée. Sans doute la mise en scène, telle que les coulisses de Feydeau n'en connaissaient guère, avec une chasse à Fours qui du moins est annoncée — l'ours reste à la cantonade — , avec les évolutions de soldats, presque une bataille, presque un assaut, et l'embrasement du fort du Kamtschatka, étonne et amuse l'assistance. L'ouverture cependant, sans l'étalage de tout ce spectacle, s'est imposée si bien qu'elle demeurera quelque temps entre les ouvertures les plus célèbres et les plus applaudies.
On sait que dès lors l'ouverture est jalousement espérée, attendue, qu'elle peut décider du sort d'un ouvrage, que parfois elle restera l'unique épave, encore acceptée, après quelque naufrage lamentable. Ce n'est que de nos jours, qu'a disparu cette sorte de préface qui préludait à l'ouvrage.
Le morceau le plus fameux qui recommande encore Beniowski, est un chœur de conjurés dans une caverne. Au milieu des menaces et des cris de vengeance, l'apparition redoutée, d'un officier est signalée, et cela motive
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un revirement : une accalmie craintive, comme on le verra plus tard dans le grand ensemble des pêcheurs, eux aussi révoltés, dont s'environne la Muette de Portici. Nous n'irons pas jusqu'à dire, après Grétry, qu'une telle page est d'inspiration divine ; du moins faut-il reconnaître que cela dépasse tout ce que Boieldieu avait écrit. Une corde nouvelle s'est attachée à sa lyre, et qui sonne plus fort qu'on ne pouvait encore l'espérer.
Mais voici venir Le calife de Bagdad, le 16 décembre 1800, quelques jours après Beniowski. Ce n'est qu'un seul acte, après les trois actes sibériens de Beniowski. Observons en passant que Boieldieu dépayse et promène volontiers sa muse au hasard de tous les caprices. Il était naguère en Suisse, le voilà au Kamtschatka, après avoir promené avec Zoraïme sa verve et ses chameaux en l'Orient classique. En ce même Orient le voilà revenu. La musique toutefois en elle-même ne se dépayse guère. C'est beaucoup plus tard que le jeune maître connaîtra quelques scrupules de véracité dans les choses environnantes et dans ce que nous avons appelé la couleur locale. Boieldieu n1est pas un paysagiste; ce n'est qu'un musicien et un Français, comme pas un autre fidèle et bon fils de notre France très aimée. Son calife est donc aussi peu de Bagdad qu'il se pourrait imaginer. Félicien David et son Désert sont encore perdus au mirage d'un lointain avenir. Boieldieu ne nous donne que des Bédouins et des Turcs de mascarade : et cela fait songer au sultan et aux trois sultanes du badin Favart.
« C'est ici le séjour des grâces !... » Ce chœur gazouil-
lant sur des lèvres féminines donne, en quelque sorte, le ton de l'ouvrage tout entier. Au reste, l'héroïne subtile et railleuse comme une soubrette de comédie, la suivante Kérie, devrait échanger ce nom étrange, pour s'appeler Lucette ou Ninette, lorsqu'elle jette, à la face du sultan, les vocalises, les badinages railleurs du grand air : « de tous les pays pour vous plaire... » Tour à tour elle soupire une valse Allemande, égrène un boléro Espagnol, cadence une Polonaise et même évoque la lointaine Ecosse où sommeille encore le fantôme de la Dame Blanche. Le morceau est brillant et d'une verve plaisante et facile.
Les paroles sont de Daucourt-Saint-Just; les créateurs sont l'ineffable Elleviou, Bertin, Mmes Gavaudan, Dugazon, Philis, celle-ci dans le rôle de Zétulhé. Tous ces noms s'imposent encore à notre souvenir. Les talents, dès lors les plus aimés, sont donc associés à cet avènement d'un calife qui, pour ne régner qu'au petit royaume de Feydeau, n'en est pas moins longtemps un souverain salué d'inlassables acclamations. Sept cents représentations consécutives ne peuvent épuiser le succès entre tous étourdissant. Si nous reportons nos souvenirs par de là trente ou quarante ans environ, nous revoyons, là même où fleurit le joyeux théâtre des Nouveautés, un théâtre plus discret et plus petit qui, sous la direction d'un évocateur obligeant et pieux, Martinet, rend aux feux de la rampe, de mignons opéras dès lors un peu surannés. Là encore fut applaudi, sous son turban de carnaval, le si aimé Calife d'autrefois.
« N'es-tu pas honteux d'avoir de si beaux succès et de faire si peu pour le mériter? » Telle est la boutade plutôt désobligeante dont Cherubini salue Boieldieu au jour môme où Bagdad, de loin, et Paris, de près, acclament leur nouveau calife.
Cherubini est un ami, mais houleux et volontiers un censeur sévère. De ces deux hommes la rencontre première ne devait pas être toute gracieuse. Cherubini, dès lors presque quadragénaire, est en possession d'une estime profonde. Il régente, il pontifie, il rend des oracles. Boieldieu est venu les solliciter. C'est presque un enfant; mais l'enfance, l'innocence ne sont pas une recommandation, moins encore une excuse, auprès du maître. Il feuillette, il joue, ou plutôt dépèce la partition qui lui est soumise. « Que qu'est ça? a-t-il grondé. Oun out\ C'est faux. Et que c'est ça? Oun ré ! C'est faux!... Oun mi ! C'est faux! Azè enlendou comme çà ! »
Et voilà comment Cherubini encourageait Boieldieu ; qu'est-ce donc qu'il faisait pour les autres ? Boieldieu devait enfin apprivoiser ce rude éducateur. La môme tâche les réunit, lorsque le retentissement de quelque soudaine victoire, l'annonce d'un traité glorieux, exigent une soudaine consécration. Il faut se hâter en effet, car l'histoire même se hâte en ces temps de vertigineuse et journalière épopée. Les méprises Espagnoles, Y heureuse nouvelle qui fait un écho fidèle à la proclamation du traité de Campo Formio, La prisonnière, une sorte de vaudeville représenté au théâtre Montansier qui dès lors fait sa partie en la fête tapageuse que mène ce lieu de
perdition dit le Palais-Royal, ces trois petits ouvrages, représentés de 1798 à 1799, rapprochent les noms de Cherubini et de Boieldieu.
Ces collaborations de divers musiciens dans un commun travail nous étonnent. Le passé ne les avait point connues: le présent où nous vivons, les ignore. Nous devons en rencontrer, au cours de cette histoire, des exemples nombreux et plus étranges encore.
Le Conservatoire vient d'être fondé et s'organise. Boieldieu compte entre les premiers professeurs. Il a l'âge à peine d'un élève ; et le voilà faisant fonction de maître et d'éducateur. Lui-même — il en conviendrait, car nul homme ne fut jamais d'humeur plus docile et plus modeste — aurait encore besoin de leçons; et il en donne, il les prodigue. La jolie classe que c'était là, et féconde, et inspiratrice comme pas une autre ! Le maître se met au piano. Il improvise, il compose, il associe ses élèves à ses efforts, même à ses doutes, ses inquiétudes. 11 se corrige, il se repent, il s'applaudit devant eux; si bien que les élèves peuvent se croire quelque peu les auteurs de l'œuvre nouvelle ainsi épanouie comme en famille. Et tous sont jeunes, vibrants d'illusions gentilles ou superbes, frémissants d'espérances. Ils ont le même âge à peu près et des âmes fraternelles. Plutôt qu'une classe sévère, c'est une volière toute pleine de gazouillements d'oiseaux et d'une fête toute printanière.
Il nous plaît le répéter, jamais artiste créateur ne fut moins infatué de soi que Boieldieu. Il pense aisément,
clairement et, pour parodier un vers fameux de Boileau, les mots, ou plutôt les notes, lui viennent aisément. L'écriture même, alerte, légère, fine, précise, affirme cette lucidité de la pensée. Sur les portées et les lignes dont le papier est traversé, les notes sautillent ou se groupent, s'alignent, caquettent, ainsi que nous voyons, au bord de nos chemins, quand menacent les premières froidures de l'automne, sur la longue portée des fils du télégraphe, les hirondelles frileuses se grouper, toutes noires et blanches sous le ciel bleu, et converser, et se concerter, et caqueter, en lissant leurs plumes gentilles, ou déjà entrouvrant les ailes impatientes du prochain voyage. Boicldieu ne devait jamais se contenter aisément soi-même. Il est prompt à la révision. Ses manuscrits abondent en corrections, en changements. Les feuilles se chargent de colettes, de ces petits morceaux de papier que le maître appelait ainsi, parce qu'ils étaient collés sur le texte premier. Et souvent les colettes bouleversent et renouvellent tout un morceau, parfois une scène entière. Boileau se vantait, auprès de Louis Racine, d'avoir appris à son père le grand Racine, la science de faire difficilement des vers faciles ; ainsi Boieldieu apprenait, de son exemple, aux élèves, à connaître les scrupules ombrageux et même les repentirs peut-être douloureux. Mais non, le mot douloureux apparaît ici inopportun et excessif. A vingt ans, ou dans les alentours de cette saison bénie, connaît-on jamais les profondes douleurs? Le remède n'est-il pas de l'aurore toute prochaine? Entre les collaborateurs sans cesse changeants de
Boieldieu, il en est un qui ne le fut qu'en passant, un jour, une heure à peine, mais qui dépasse tous les autres dans son haut mérite littéraire, c'est Népomucène Lemercier. Il fait représenter, le 21 mars 1799, sa comédie historique Pinto, et c'est à Boieldieu qu'il a demandé d'écrire la musique de la romance : « Un Portugais à l'âme fière. »
Ainsi, par grand hasard. Contât devait chanter: et ce fut une inspiration de Boieldieu qui. fit soupirer ces lèvres, accoutumées seulement au langage de la comédie.
Ma tante Aurore, ou Le Roman interrompu, est du 13 janvier 1803. Un Rouennais, Deslonchamps, en a écrit le poème. C'est une œuvre charmante et qui déjà confine au chef-d'œuvre, du moins dans un idéal de finesse et de légèreté où se complaît et s'achève ce que naguère encore on appelait la comédie à ariettes. Toutefois ces ariettes sont dès maitenant des airs, des morceaux d'ensemble, des pages de musique et des scènes de théâtre, qui sont du théâtre bien vivant et de la musique expressive et pittoresque. Et d'abord tout cela repose, ainsi qu'il convient, sur une pièce ingénieuse et amusante. Une petite comédie est là, groupant, tout alentour d'un personnage curieux et doucement ridicule, les personnages secondaires, non pas certes bien nouveaux, mais de rencontre joyeuse.
En sa version première, la pièce s'étend sur trois actes; et cela devient excessif. La trame devait sembler un peu légère, en effet, pour un si vaste développement.
A l'apparition de la chère Tante, le troisième acte ayant, à grands coups de sifflets, été reconduit dans la coulisse, il ne devait plus en sortir. Et c'est la pièce ainsi allégée, réduite à deux actes, qui longuement devait faire les délices de Feydeau. Nous-même qui écrivons ces lignes, nous entendons encore, aux résonnances lointaines de nos souvenirs d'enfant, le bon grand-père fredonner ce refrain : « Non ! non ! ma nièce, vous n'aimez pas ! » Et c'était un retour de sa jeunesse qui chantait chez le vieillard, mettait un sourire à ses lèvres et dans sa voix gaiement chevrotante.
La tante Aurore, grande liseuse de romans, ne conçoit la vie et surtout l'amour que dans la surprise, voire même les douces épouvantes, des aventures les plus folles. Elle ne saurait concevoir que les cœurs se rencontrent et s'unissent de plain-pied avec la réalité prosaïque et vulgaire de tous les jours. Cependant il faut conquérir le consentement de la tante Aurore au mariage trop sage et trop simple que médite et rêve sa nièce, celle-ci aussi peu éprise de vicissitudes étranges que celle-là est férue de ses manies romanesques. Dès lors, l'amoureux, le jeune Yalsain, et son inévitable valet, Frontin. incarné dans l'exquis Martin, imaginent une attaque de brigands, un combat, un enlèvement, maintes choses extravagantes, dont finalement s'extasie et s'attendrit la tante Aurore.
Un duo du maître et du valet : « Malgré de trop justes
alarmes » badine en toute grâce, et sur les mots :
« douce magie, des dieux chérie... » les voix s'entrela-
cent avec une parfaite aisance, dialoguent, se rejoignent, se confondent, s'unissent avec cette légèreté coutumière à bien des opéras comiques de ce temps, mais qui semble s'alléger et se réjouir mieux encore sous la main subtile et spirituelle de Boieldieu.
Le rondeau de la suivante Julie : « D'un peu détourderie... » est délicat et de raillerie toute plaisante. C'est du Marivaux en musique.
Puis viennent les couplets d'Aurore :
« Je ne vous vois jamais rêveuse ;
Vous faites vos quatre repas.
Non! non ! ma nièce, vous n'aimez pas. »
Et quand la bonne tante s'étonne de trouver, dans le gros Georges, son voisin, un amoureux un peu brutal, mais sincère, c'est l'occasion d'un duo rapide, parfois syllabique et délicieusement dans le ton d'une fine comédie. « Quoi ! vous avez connu l'amour ! » en est le refrain et le thème dirigeant.
Frontin émerveille à son tour la tante au récit des exploits de son maître et des siens : « Nous suivions à cheval la lisière d'un bois. »
La gravité même en est d'une irrésistible bouffonnerie. Entre tous ces morceaux, qui après le repos des scènes parlées, incessament reprennent le cours de ces douces et gentilles folies, s'il nous fallait cependant préciser nos préférences et plus encore hausser nos admirations, c'est le duo de Marton et de Frontin que nous saluerions par-dessus toutes choses. Frontin aime Marton,
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Marton aime Frontin; mais celui-là est rompu à toutes les ruses, voire même à quelques fourberies ; celle-ci ne craint pas l'espièglerie, mais elle n'est pas très sûre de son cher Frontin. Elle aime mieux ; et cette nuance, jusque dans ce badinage et cette idylle d'antichambre, est délicatement indiquée : « De toi, Frontin, je me méfie... » Frontin à son tour se méfie de Marton. Ils se connaissent trop bien. Ils s'attendrissent cependant; et ce n'est plus delà raillerie, l'amour se lève en ces cœurs qui entremêlent leurs mystérieux échos. Gela devient très doux, caressant, d'une envolée un peu plus haute, car l'amour a des ailes ; et son délicieux privilège est de mettre un peu de ciel sur la terre, sans doute parce qu'il vient du ciel en son origine première et qu'il est impatient d'y remonter :
« Quoi ! l'or et les bijoux, ma chère, Ne te séduiraient pas, dis-moi !....'.
— A l'or, aux bijoux je préfère Quelque chose encore, et c'est toi! »
Sept ans à peine sont révolus depuis que Boieldieu a foulé le seuil de Paris, et déjà il est un maître, en ce Conservatoire naissant où il professe, mieux encore et plus bruyamment au théâtre qui l'adopte et le consacre. Il marche de pair avec les musiciens, si nombreux et quelques-uns si remarquables, qui dès lors sont la joie et la gloire de l'opéra comique Français. Il s'égale à Dalayrac, à Paer, Berton, Cherubini, du moins pour les succès obtenus, sinon pour la science et l'expérience,
à Méhulmême, du moins au Méhul de Ylrato. Joseph ne s'est pas encore fait reconnaître de ses frères et connaître de Paris; et Boieldieu monté de succès en succès, sans qu'un seul de ses ouvrages ait subi quelque mauvaise fortune, a vingt-sept ans à peine! Ce sont là de ces choses qui semblent désormais invraisemblables et que Ton ne verra plus.
Ainsi tout lui sourit, tout lui fait cortège comme en un chemin fleuri et parfumé. Une femme charmante, du meilleur monde, éprise de musique, passionnément s'éprend du musicien. De cette liaison romanesque naquit une fille que Boieldieu reconnut. Charmante, elle aussi, elle épousait M. Aigoin en 181(3 ; elle eut cinq fils. L'aîné vit encore, à 91 ans. Il est aimable comme son grand-père, poète, littérateur, grand amateur de musique. Cette liaison devait être troublée par Milc Malfleuroy. Clotilde se fait épouser! Elle était connue à l'Opéra sous ce nom familier. C'est une danseuse, de son art et de son métier avouable, non pas de son unique métier. Quel réveil, et dès le lendemain! Dupe ridicule ou complice très vilain, le pauvre Boieldieu fatalement doit apparaître l'un ou l'autre. Il fuit. Il met entre sa femme, — elle le sera longtemps, le divorce n'ayant pu être obtenu — et lui, l'espace de l'Europe entière. Il se réfugie, il se sauve, comme affolé, aux limites dernières de ce qui dès lors était le monde à peu près civilisé. C'est son voyage de noces, mais dans la tristesse désolante de la noce bien regrettée, le voyage de noce sans la mariée.
Le mariage est du 19 mars 1802 ; l'arrivée de Boieldieu à Saint-Pétersbourg- est d'avril 1803.