EN RUSSIE
Nous ne saurions dire quels ambassadeurs s'étaient prodigués en ces négociations, toutefois nous sommes informés qu'une convention, nous allions dire un traité, intervient d'une part, entre Boieldieu, et d'autre part, le tsar, empereur de toutes les Russies. Assurément c'est un peu moins solennel que l'entrevue de Tilsitt ou le congrès d'Erfurt, mais l'accord est plus solide ; et cette sorte d'alliance d'un autocrate et du père de la Tante Aurore témoigne quel pouvait être dès lors, par le monde, le crédit d'un musicien Français. Le musicien obtient le titre de maître de chapelle auprès de Sa Majesté, et ceci semble le réserver aux plus édifiants labeurs; mais ce même musicien s'engage à écrire et faire représenter trois opéras nouveaux chaque année, et voilà qui devient beaucoup plus profane. Le tsar accepte, à son tour, des obligations non moins étroites, car il s'engage à mettre, à la disposition de Boieldieu, toutes les forces dramatiques de son empire. Ne semblet-il pas que l'on traite de puissance à puissance?'
Rode et Lamarre, tous deux suppôts du théâtre ou du diable — c'est à peu près la même chose — sont du
voyage. En cette aurore pour nous éblouissante du xixe siècle la France ouvre magnifiquement ses frontières, du reste follement étendues, à d'abondantes émigrations. Inlassablement elle lance ses armées à travers l'Europe, ce qui est terrible ; elle fournit aussi l'Europe d'artistes délicieux ou superbes, ce qui est moins redoutable. La France épouvante et elle charme. Pour nous exprimer en langage du temps, elle mène le triomphe de César et le cortège des muses. Le théâtre de Saint-Pétersbourg est une colonie toute Française.
Le séjour de Boieldieu en Russie sera de huit années; nous devrions dire son exil. L'accueil qui lui est fait est mieux que flatteur. Il ne semble pas que les hautes puissances contractantes se soient jamais repenties de leur accord et de leur rapprochement. Mais, hélas ! comme le disait Danton sollicité de chercher son salut dans la fuite, « on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers. » Et la patrie, la France, est nécessaire à ce Français très Français que fut toujours Boieldieu. Il a emporté avec lui son talent, c'est beaucoup; sa jeunesse, il rayonne encore dans la joie des jours printaniers, mais que de choses familières sont demeurées derrière lui ! C'est affaire à un Beethowen — et encore — de s'isoler au foyer de son génie presque surhumain et de se suffire divinement à lui-même. Mais Boieldieu, serviable, sociable, aimable, ne pouvait être que dépaysé, diminué même, si loin des échos fidèles à sa voix et comme loin des bocages qui lui étaient délicieusement familiers. Le talent, ouïe génie même, est un
reflet d'une lumière incessamment environnante et qui pénètre les yeux, les cœurs prédestinés à la recevoir, la concentrer et la renvoyer. Ainsi parfois dans une volière somptueuse qui cependant est un exil et une prison, nous enfermons de petits oiseaux venus de loin, de bien loin. Ils gazouillent, ils badinent, ils sont jolis et gais, du moins l'espace de quelques jours, puis ils s'attristent, ne chantent plus guère, dépérissent enfin. Ils n'ont plus ni le même plumage, ni le même ramage dont ils se paraient sous d'autres cieux. G'est que les cieux mêmes, par eux désertés, coloraient leur plumage et inspiraient leur ramage. Ainsi, en la lointaine Russie, Boieldieu ne décline pas, mais il ne monte pas. Il est stationnaire dans sou talent. Il travaille beaucoup, mais sans grandir. Il se confirme lui-même; il ne s'est jamais dépassé. Aussi glisserons-nous assez rapidement sur les œuvres nombreuses, quelquefois très agréables, qui sont de ce séjour en Russie.
Aline, reine de Golconde, par Yialet et Favières, le 5 mars 1804, est le début de Boieldieu au théâtre de Saint-Pétersbourg. 11 a laissé derrière lui à Paris, en son impatience de fuir, s'achever sans lui et sans lui obtenir un succès passager, Le baiser et la quittance, 18 juin 1803, un acte où se sont rencontrés les librettistes Picard, Dieulafoy, de Longchamp, et les musiciens Méhul, Kreutzer, Nicolo et Boieldieu. Du moins, il est de sa présence à l'avènement de cette Reine de Golconde, hélas ! aussi dépaysée qu'il peut l'être lui-même, car l'œuvre est bien française dans son origine première,
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un petit conte de Boufflers, et dans l'adoption que le musicien Berton avait déjà consommée de ce sujet et de ce poème. Boieldieu refait donc ce que Berton avait fait. Voici déjà que surgit une complication que Féloignement de Paris entraîne, non sans dommage. Les recruteurs du tsar ont pensé au musicien, aux chanteurs, aux danseurs, peut-être au machiniste et au souffleur. Ils ont ouhlié le poète, ce pauvre hère leur paraissant négligeable. Nous verrons que Boieldieu n'eut que trop d'occasions de le regretter.
Aline est donc une pièce orientale, mais du même Orient où s'encadre Le calife de Bagdad. L'ouvrage est dédié au tsar Alexandre Ier. C'est comme un tribut de ])onne arrivée dont Boieldieu se hâte de s'acquitter. JVtIle Philis dont plus tard Boieldieu épousera la sœur, une de ses interprètes les plus fidèles et les plus dévouées, lance une ronde : « Ranimons l'allégresse au bruit du tambourin ! » qui fait fureur. Les paroles même de l'air : « Des sérails, il est vrai, j'ai rompu la barrière... » suffisent à nous expliquer de quel Orient de paravent la Reine de Golconde nous apparaît environnée. Cependant il est égrené en sémillantes vocalises :
« Semons de fleurs l'espace de la vie ! »
Et cela même suffira aux plaisirs de quelques instants.
En ses mémoires, Mme Yigée-Lebrun, elle aussi, mais pour des raisons plus tragiques encore, condamnée à déserter Paris et qui jusqu'en Russie avait exilé son
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joli talent de peintre, comme Boieldieu, quelques années à peine plus tard, devait exiler son beau talent de musicien, Mme Vigée-Lebrun nous dit : « La musique ici — en Russie — en faveur et à la mode, n'est que française. » Elle nous raconte que devant elle on joue l'ouverture d'Iphigenie , qu'elle voit monter et chanter dans les salons le Souterrain de Dalayrac. « La musique du peuple reste au peuple et cependant cette musique, ajoute-t-elle , est d'une originalité un peu barbare ; mais les chants en sont mélancoliques et mélodieux. »
Il ne semble pas que Boieldieu ait pris souci de les écouter un seul instant. On attendait de lui, au reste, du Dalayrac confirmé ou perfectionné, rien de plus. Son entourage, nous l'avons dit, est tout français. Nous y trouvons bien quelques suisses de Genève, la famille Duval, le peintre Topffer, le père du voyageur si chéri des voyages en zigzag. La mode est aux choses de France. L'aristocratie est toute française, du moins dans ses apparences et son langage. Il faudra qu'un ukase suprême ^ordonne l'emploi unique de la langue russe aux réceptions impériales, pour que ces solennités ne soient pas une répétition et un écho des réceptions impériales des Tuileries ou de Saint-Cloud.
Après Aline se succèdent Amour et Mystère, paroles de Pain et Bouin, Abderkhan, paroles d'Andrieux, Un tour de soubrette, paroles de Pain, La jeune femme colère. Cette pièce, représentée le 18 avril 1805, à Saint-Pétersbourg au théâtre de l'Ermitage, arrivait de Paris et
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devait y retourner, car le 12 octobre 1812 Paris devait la revoir et l'accueillir.
C'est d'abord une comédie en un acte d'Etienne et dont le succès à Paris a fait assez de bruit pour être entendu jusqu'en Russie. Etienne et Boieldieu vont donc collaborer, mais à distance, par lettres, et lorsque rechange de deux lettres exige tout un mois révolu. On imagine dès lors comme il était facile de se concerter et de s'entendre. Aussi Glaparède, un artiste du théâtre, un camarade de tous les jours, est lui aussi consulté, et intervient et arrange ou dérange, lorsque décidément il apparaît impossible de consulter et attendre le si lointain Etienne. L'œuvre est dédiée à l'impératrice Elisabeth Alexiewna. Les créateurs sont Mmo Philis, M. et Mme Mées, MM. Glaparède et Andrieux; celui-ci qu'il ne faut pas confondre avec l'académicien Andrieux
Télémaqtie, trois actes, paroles de Deroys, est écrit, répété et joué en l'espace de six semaines. L'ordre est venu de haut, de cette floraison hâtive. 11 s'agit, en effet, d'une fête de cour ; et l'heureuse délivrance de la tsarine doit être, sans retard d'un jour, célébrée à grand fracas. Nous retrouverons bientôt Télémaque, non plus dans la neigeuse Russie qui devait le convoquer à ses fêtes le 16 décembre 1806, au risque de le geler cruellement, mais à Paris et sur les lèvres de Jean de Paris qui doit le dépouiller d'une grande partie de sa musique.
Enfin voici Les voitures versées où Le séducteur en voyage, le chef-d'œuvre de ces opéras que l'on peut dire franco-russes.
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Un jour, en présence de Vedel, premier amoureux tragique au théâtre de Saint-Pétersbourg", dont nous aimons à évoquer le souvenir et invoquer le témoignage , directement recueilli par nous, Boieldieu se lamente : « Je ne sais que faire, dit-il. Je n'ai pas de pièce. » Par bonheur, viennent d'arriver de Paris, seul foyer réchauffant et créateur, quelques brochures de petites pièces nouvelles tout récemment parues. Vedel les a lues, et Le séducteur en voyage l'a séduit. C'est une pièce assez courte, mais que le théâtre du Vaudeville a récemment produite, en 1806, et que le public parisien a complaisamment accueillie. L'auteur est Emmanuel Dupaty, d'une famille de lettrés et d'artistes, Son père est l'auteur de Lettres sur l'Italie encore en pleine faveur, son frère est un statuaire réputé. Lui-même a été marin. Fait prisonnier en la bataille où devait sombrer glorieusement le Vengeur, il a connu les horreurs des pontons anglais. Maintenant sa destinée est moins tragique, car il écrit des vaudevilles et des comédies.
Les amis de Boieldieu, et Vedel tout le premier, s'acharnent à découper, en scènes d'opéra comique, le vaudeville que la Providence et la poste viennent de leur jeter en pâture. Gela se passe en 1808. Plus tard, l'œuvre rapportée à Paris, et dès lors représentée le 20 avril 1820, aura subi des changements nombreux et heureux, Dupaty étant lui-même intervenu. C'est merveille qu'après tant de vicissitudes et d'interventions diverses, la pièce ait encore figure de pièce et l'agrément d'une jolie comédie. Il en est ainsi cependant. La donnée
première est elle-même originale et plaisante. Un châtelain condamné, par ses intérêts de famille et de fortune, à vivre sur ses terres, ne rêve que de Paris et de tout ce qui est parisien. Bon gré, mal gré, Paris le visite, et cela presque journellement, car sur la route toute prochaine, qui est la route de Paris, l'ingénieux et perfide châtelain a soin que les ornières ne soient jamais comblées; et les diligences, les vélocipèdes, les jumelles ainsi qu'elles sont nommées, ne manquent jamais, de f leurs voitures versées, à verser les visiteurs les plus divers. L'accueil est empressé. Les voyageurs, d'abord gémissants, se résignent, se réjouissent, s'attardent, d'autant plus qu'auprès du châtelain sont de gentilles châtelaines. Ainsi sont nouées, et gentiment dénouées, de petites intrigues et des amourettes de hasard et de surprise galante. Au dire du châtelain, du reste, les voyageurs et voyageuses sont toujours charmants : « Apollon toujours préside, chante-t-il gaiement, au choix de mes voyageurs. » Un quatuor ouvre le premier acte. Il en est deux sans changement de décor. On lit la gazette en famille, et c'est de Paris dans un dialogue pimpant, bien chantant, que Ton devise, s'extasie, s'enivre. Un jeune parisien, le séducteur en voyage, est déjà dans le château, nous pourrions dire dans la bergerie, car c'est un loup dévorant qui se prépare à tout dévorer, autant du moins que l'on dévore avec Boieldieu; et il semble bien que nous surprenions là un souvenir de La petite ville, la comédie fameuse de Picard. Florville dévaste donc tous les cœurs ; mais ce conquérant
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sera conquis, joué, humilié même un peu, par une veuve coquette et malicieuse qui rendra Fun à l'autre les amoureux un instant désunis, et renverra enfin à sa chaise de poste, celui qui menait le mieux la fête et qui fut cependant un trouble-fête. Mme de Melval est une providence, le sourire aux lèvres. « Essayons, s'il se peut, de parler son langage ! », dit-elle en parodiant gaiement les dires et les manœuvres d'un petit maître. Le morceau est brillant et d'une verve exquise.
Voici que la diligence a ramené et jette au château son tribut quotidien de voyageurs éplorés. C'est une entrée bouffonne de visages furieux, de grises mines, de cartons défoncés, de chapeaux en détresse. Celle-ci a perdu ses malles, cet autre, un chanteur, a perdu son... sol, qu'un haut-bois ou un piston lui renvoie du fond de l'orchestre. Une vieille fille est du naufrage, elle aussi, comme la tante fameuse, nommée Aurore. Vieille, disons-nous, elle ne le serait plus aujourd'hui. Elle a quarante ans, quarante-cinq ans au plus, nous dit-elle en des couplets légers ; et de cela elle se lamente : « Je sais qu'à vingt ans, on trouve des amants, on en trouve sans peine. Mais à quarante ans... » Eh bien! de nos jours, cette pauvre Aurore ne gémirait plus de la sorte. Maintenant les amoureuses quadragénaires semblent encore toutes printanières. Il est curieux de voir comme nous avons vieilli l'amour et les amoureux. Ils n'en sont pas plus jolis, au contraire. Le duo de soprano et et de basse établi sur le thème : Au clair de la lune, et qui débute largement, lentement, sur ces paroles italiennes :
ce 0 lieto momento, bel premio d'àmbr! » est un chefd'œuvre d'élégance, de brillante gaieté, de fantaisie piquante. Sur le thème vulgaire, les variations se déroulent, s'entremêlent ainsi que des liserons fleuris et impertinents alentour de quelque vieux berceau fléchissant. Quel délice pour les voix elles-mêmes, si du moins elles sont de souplesse adroite et juvénile, à se laisser emporter en ce tourbillon d'un zéphir capricieux ! Ce sont là de ces choses, comme il en est tant chez Boieldieu, qu'il est aussi charmant de dire soi-même que de les écouter. Si ce duo est le suprême épanouissement entre tous les sourires qui sont de cette œuvre tout entière, l'inspiration facile n'y fléchit pas un seul moment. Que la scène est encore Une et amusante où l'oncle Dormeuil détaille à sa nièce les griseries capiteuses de Paris,. ! « Connaistu le destin des dames de Paris? » Et la fillette se trouble et s'extasie : « Et je pourrai valser...! » dit-elle émerveillée. Voilà un trait naïf qui est bien du temps. Valser, voilà donc ce que rêvait une jeune provinciale aux environs de 1808. La province, depuis Balzac et Flaubert, nourrit des rêves moins innocents. La pièce des Voitures versées est moderne, et contemporaine de ses auteurs. Boieldieu ne se refusait pas, non plus que de nos jours Charpentier ou Bruneau, à mettre en musique les choses et les gens de son temps.
Le même jour à peu près qui ouvre, dans Saint- Pétersbourg, une carrière brillante aux Voitures versées, voit arriver, sur son char triomphal, cheminant à travers l'Europe qui l'acclame, La Vestale de Spontini. Le
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tsar s'empresse toujours à recevoir, en son théâtre impérial, ce que l'autre empereur lui-même vient d'accueillir et de consacrer. Ce n'est guère qu'en ces choses profanes qu'ils sont pleinement d'accord. Boieldieu s'intéresse d'autant plus à cette œuvre nouvelle et déjà furieusement applaudie, qu'elle lui fut tout d'abord destinée. Le poète de Jouy, paraît-il, avait conçu, espéré ces fiançailles étranges et, semble-t-il, assez mal assorties, du chantre de la reine de Golconde et d'une vierge romaine. Boieldieu, par bonheur, s'était récusé; et certes de Jouy n'eut pas lieu de le regretter. On ne voit pas Boieldieu, si brillantes que fussent les souplesses de son beau talent, traduisant en musique les tragiques férocités de la Rome des consuls. « Les passions exaspérées ne sont pas mon affaire, avouait Grétry. » Et Boieldieu pouvait sans honte tenir le même langage. Cependant, il veut connaître l'œuvre de Spontini. Avant même que ne soient distribuées les parties aux artistes qui les chantent, il emporte chez lui l'énorme ballot. Nous tenons ces détails de l'acteur Yedel, témoin et rapporteur de tout ceci. Toute la nuit Boieldieu chante, et La Vestale tempête sur le piano. « Je n'y comprends rien, déclare Boieldieu le lendemain à Yedel qui lui demande son appréciation. Mon chat n'écrirait pas de la musique comme cela. » Ainsi à Paris déjà, avant de se révéler dans la splendeur et le fracas de la représentation publique, La Vestale s'était vue condamnée de ceux-là qui se croyaient connaisseurs. « Nous l'enterrerons si bien ce soir, disaient les musiciens de l'orchestre, qu'elle
n'en reviendra pas. » Et en Russie comme en France, la victoire n'était pas un instant douteuse, lorsque l'œuvre apparaissait enfin clans la réalité vivante et saisissante de la scène, dans l'illusion souveraine du théâtre. Et dès le lendemain, Boieldieu se déjugeait volontiers et se ralliait à l'admiration tapageuse de tous.
Une fois Boieldieu, en toute sa carrière de théâtre, devait se hausser à la tragédie, dans l'attirance, il est vrai, et sous la conduite d'un collaborateur plus illustre que pas un autre. Pour Saint-Pétersbourg, il enveloppe de musique les chœurs RAthalie ; et l'accueil est si flatteur, si bruyant, que Racine en paraît diminué, que du moins Georges, princesse impérieuse et jalouse, se refuse désormais à jouer une pièce où les vers sont moins acclamés dans sa bouche, que sur les lèvres et dans la promiscuité de vulgaires choristes.
Le séjour de Boieldieu en Russie s'étend de 1803 à 1811. En ces années tragiques, les deux empereurs de France et de Russie sont en rivalité constante, aux prises le plus souvent. La guerre fait rage. C'est Austerlitz, où périt une armée entière ; c'est le lugubre et sanglant EyJau; c'est Friedland, qui amène Napoléon au seuil de la sainte Russie. Et cependant, à ces vacarmes atroces, les ariettes, les fredons, les badinages d'un gentil musicien français font écho et comme vis-à-vis. Quel singulier contraste et quel rapprochement! Une trêve aimable est consentie à nos artistes de France, sans défense làbas que leur talent, sans armes que leurs sourires et leurs chansonnettes. La Russie saigne et la Russie
applaudit. Un tel dédoublement de la pensée et des cœurs ne se renouvellerait plus de nos jours. Une sorte de courtoisie chevaleresque s'impose alors aux plus terribles batailleurs. Ce n'est plus la guerre en dentelle; c'est encore la guerre en belles plumes, en beaux panaches ; et l'on se fait une loi de remettre des gants et de serrer les mains hier encore sanglantes, après s'être exterminé.
Boieldieu, toutefois, devait quitter la Russie avant l'étreinte suprême des deux colosses ennemis. Il en rapportait les félicitations de tous, un ample bagage de musique qu'il s'agissait désormais de faire accepter de la France, — il y fallut quelque révision et bien des retouches— des dessins, des peintures, car aux longues heures de loisir qu'entraîne un exil, serait-il flatteur et doré, Boieldieu maintes fois s'était diverti et amusé au jeu du crayon et même du pinceau. Il dessinait, peignait, non sans agrément. Cet homme eut toujours, et en toutes choses, comme des caresses et du sourire au bout des doigts.
L'empereur Alexandre a fait présent d'argenterie, aussi d'un magnifique nécessaire de toilette qui, dans une boîte unique, enchâsse tout ce qui, en brosses, en flacons en mille bibelots compliqués et subtils, peut servir à la toilette d'un séducteur en voyage. C'est encore, semble-t-il, un souvenir d'un ouvrage applaudi. Un cadeau devait sembler plus précieux que pas un autre. C'est une montre d'or assez simple, mais de souvenir épique et dont l'histoire a pu écouter, dans une heure prédestinée, le mystérieux battement. C'est le
jourd'Austerlitz. Napoléon, dépourvu de montre, ou peu confiant dans la sienne, emprunte et prend celle de l'un de ses généraux. Il la regarde, l'écoute, attentif plutôt qu'anxieux, il en suit les aiguilles lentes : « Encore tant de minutes, dit-il, et cette belle armée — il désignait, d'un regard qui commande à la fortune, l'armée russe — et cette belle armée est à nous. » Il en fut ainsi. A l'instant prévu et voulu, l'entrée en scène de quelques renforts décidait le sort du inonde ; et la si belle armée n'était plus. Cette montre, des mains de Caulaincourl, duc de Yicence et ambassadeur à Saint-Pétersbourg, devait passer en présent aux mains plus innocentes de Boieldieu. Jamais il ne devait la quitter. Elle compta les heures de sa vie, scandant sa pensée, jalonnant ses étapes et ses beaux labeurs. A l'instant où il mourait, comme si elle n'avait plus rien à faire, elle qui avait marqué une victoire immense, et suivi ou annoncé plus tard des triomphes si gentils, elle se taisait; et le ressort, nous pourrions dire F âme, en était brisée. Depuis lors, nulle main indiscrète n'a rendu le mouvement à cette aiguille que l'impatience terrible de Napoléon avait sans doute gourmandée, que les yeux amis de Boieldieu avaient plus doucement suivie. L'aiguille est demeurée à la place même où la trouvait une nuit de mort, ainsi attestant le terme d'une destinée longtemps charmante et immobilisant sa minute dernière.
La dame invisible, paroles peut-être de Daudet et Randon — ces collaborations improvisées et de hasard sont malaisées quelquefois à établir — a suivi les Voi-
tures versées. Enfin Rien de trop ou les deux paravents, primitivement aussi un vaudeville de Joseph Pain, est le dernier ouvrage représenté en Russie.
« Je vais partir, ne vous déplaise... »
telles sont les paroles directrices d'un trio de La jeune femme colère; et peut-être Boieldieu, les fredonnait- il lorsque, devant sa chaise de poste, claquaient les joyeux coups de fouet qui lui disaient déjà le retour prochain et la France enfin retrouvée.