‹ BoieldieuChapitre 5 sur 5 · DERNIÈRES ANNÉES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES ANNÉES

Boieldieu est un délicat dans son œuvre et dans toute sa nature. Il a des gentillesses, aussi des faiblesses séduisantes et presque féminines. Qu'on l'évoque et l'admire et l'aime en ce joli portrait, œuvre de Boilly, que le musée. de Rouen conserve, on le voit en pied, portant un habit bleu, un pantalon jaune et étroitement collant. Dès lors il a vingt-cinq ans ou à peu près. Il est debout près d'un piano, souriant, accueillant, rasé de frais. Ce petit maître, qui dans son art est un maître, semble prêt à nous saluer de quelque mot obligeant ; et sur un signe il va s'asseoir à son piano, nous gratifier

de quelque mélodie facile. Ce n'est point, comme un Haëndel, un Gluck, un Wagner, un dur batailleur, un athlète qui impose, et lui-même et son œuvre, à coups de génie, nous pourrions dire à coups de poing ou de massue. Il vient, il chante, on applaudit. Telle est à peu près jusqu'alors toute son existence. Les années qu'il compte égalent à peine le nombre des victoires obtenues. Jusqu'à présent tout lui a réussi, du moins dans son art. Il est consacré. Si ses mélodies sont fredonnées partout, il devient lui-même un sujet de dessus de pendule. Que ceci ne soit pas tenu pour une moquerie ! C'est une consécration encore, un peu naïve, mais qui atteste la faveur universellement conquise. Naguère nous voyions un de ces petits monuments; et ce nous était plaisant de retrouver assis, en bronze, un Boieldieu de cheminée et de salon de famille, tenant une plume à la main et déroulant une feuille où s'écrivent les noms de ses œuvres les plus aimées. Ce fut sa manière à lui, plus discrète que pour BufFon, Voltaire et Saint-Saëns, devenus bronze ou marbre avant la tombe, d'avoir sa statue de son vivant. Une pendule qui est aussi un Boieldieu, c'est une adoption en l'intimité d'une famille.

Hélas ! après l'ascension vient la descente, non pas dans le talent qui se maintient, mais dans les caprices de la fortune. Le labeur de La Dame blanche laisse Boieldieu comme haletant après un tel effort. Il est, il demeure fatigué. Il a rempli sa tache ; il le sent; et lorsque l'assaillent les sollicitations, les attentes de

quelque œuvre nouvelle, il se récuse, hésite, il se tait. Enfin veuf, il se remarie le 22 janvier 1827, avec la sœur de la chanteuse Philis, née Philis Desoyres. Elle aussi en est au second mariage, laissant derrière elle le nom de Bertin Ganivet qu'elle a porté. De son prénom elle s'appelle Jeriny, comme la fermière de La Dame blanche; et sans doute le choix de ce nom dans la pièce était déjà pour faire écho à quelque souvenir de tendresse commençante. Boieldieu, au ton de ses lettres, paraît avoir beaucoup aimé cette seconde femme qui du reste, après l'autre, de fâcheuse mémoire, trouvait une tâche facile et une comparaison peu redoutable.

Il continue à professer au Conservatoire. Sa classe est brillante et féconde comme pas une autre. De ses élèves il est le maître, aussi le frère aîné, le gai camarade. Quelquefois il semble qu'un scherzo imprévu a fait tourbillonner ces têtes un peu folles ; et de compagnie, on laisse là piano et cahiers, on se donne congé, on se retrouve sur les boulevards, marché permanent de plaisirs tapageurs et charmants, on va au théâtre, plus volontiers en quelque salle la plus humble et la plus populaire. Les pantomimes réjouissent ces grands enfants, le maître tout le premier, pour quelques heures du moins, et l'on s'extasie aux charges de Debureau; et les coups de pied échangés font pâmer de rire toute la bande. Viennent les longs jours de l'été, conseillers des champêtres promenades, l'attirance en est respirée. Il semble que l'appel en soit entré à travers les fenêtres béantes du conservatoire ; et quelquefois on

n'y résiste guère. Les modulations essayées vont se conclure dans un accord parfait et qui sera exhalé de Faîne même d'une libre nature. Boieldieu a sa maison de campagne à Villeneuve-Saint-Georges. Il y court, il s'échappe de Paris ; et la lignée de ses élèves lui fait escorte. Ce n'est plus la fugue aux enlacements laborieux et savants ; c'est la fuite singulièrement plus facile et sans doute non moins instructive, plus doucement inspiratrice. C'est l'école buissonnière, et les buissons étaient sans doute tout pleins de joyeux battements d'ailes, de gazouillements, et de chansons, où passait le si gentil maître de la gentille dame.

Déjà maintes fois nous avons associé, à la gent volatile et naturellement chantante, notre cher Boieldieu. C'est qu'il y eut toujours de l'oiseau dans cet homme, soit qu'il badine et sautille sur une phrase mélodique comme un oiselet sur une branche, soit que lui-même il s'écoute en mettant à l'essor sa pensée résonnante et si douce. Enfin c'est une particularité singulière de ce talent éclos si joliment comme au lever de la nature, qu'il ne s'affirmait, ne se révélait que dans le bruit, du moins le murmure. Son âme se gazouillait à elle-même ce quelle rêvait de nous dire. Boieldieu ne savait de chansons qu'en se les chantant le premier à lui-même. C'est ainsi qu'un jour de belle saison et de soleil clément, ayant, la fenêtre ouverte, fredonné son inspiration dernière, il reçoit un voisin, un ami quelque peu musicien lui-même. Boieldieu, tout épanoui et dans la joie de cet enfantement heureux, de cette résonnance dont tout son

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être vibre encore, accueille à merveille le visiteur et lui dit : « je viens de composer quelque chose dont je suis content. ». Se. mettant au piano, il joue, il détaille cette mélodie toute fraîche éclose. Cependant l'ami, dès les premières mesures, l'arrête, disant : «Je connais! » et lui-même remplaçant au clavier le maître, il reprend et achève le morceau. Boieldieu se trouble, se désole, pâlit. « Allons! dit-il, je deviens stupide. Je crois avoir fait ce qui déjà traîne partout. C'est bien la fin. » L'ami dut se hâter à le détromper et le calmer, assurant qu'il avait cueilli dans son vol cette pensée dernière, mais qu'elle était bien de son père légitimement créateur. Ainsi Boieldieu avait oublié lui-même qu'il s'était dénoncé en chantant, qu'il avait abandonné ses confidences au libre espace. Il semble en vérité que nous écrivions ici, plutôt que l'histoire d'un musicien, l'historiette d'une alouette qui monte dans l'azur et là-haut chante toute ravie et oublieuse de la terre.

Le théâtre est un abîme dévorant, diabolique, et qui ne lâche pas sa proie. Boieldieu évidemment le redoute, il va cependant y risquer sa fortune et sa vie. Bouilly, de F Académie Française, un auteur estimé, le poursuit, son livret Les deux nuits à la main. Ce n'est pas un chef-d'œuvre . Eniin Boieldieu l'adopte. Mais on sent bien vite que toutes choses ne sont pas d'aplomb dans l'ouvrage. L'orthopédiste presque impeccable, Scribe, est appelé à l'aide. Il signera, lui aussi, ce qu'il réforme et sans doute améliore ; mais il reste là quelque chose qui n'est pas de Scribe ; et l'on pourra

regretter que Scribe n'ait pas été l'ouvrier de la première heure et de toute chose. La représentation attendue impatiemment est du 20 mai 1829. L'insuccès est affirmé aussitôt. Nulle illusion à se faire ; et nulle reprise ne devait permettre d'en appeler de ce verdict cruel et brutal . Le coup est rude à Boieldieu. Lui qui a toujours réussi, il vient d'échouer. C'est une surprise, une déconvenue, presqu'une humiliation. Il ne s'en consolera jamais. Il ne saurait se plaindre des interprètes. Ce sont MM. Lemonnier, Moreau Cinti, Ghollet, Mmes Pradher et Féréol. Dès lors l'Opéra- Comique ne pouvait rien offrir de mieux. Boieldieu, si modeste qu'il fut, accepte mal cette condamnation. La dédicace qu'il fait de sa pièce à la ville de Rouen, est un hommage pieux au berceau maternel — il semble que le pauvre enfant blessé et endolori se réfugie aux bras, au cœur qui lui furent jadis si hospitaliers et si caressants — cette dédicace est plus encore, une protestation et un appel à la postérité. « En dédiant la partition des Deux nuits à mes chers concitoyens, dit le maître , je mets sous leur protection un de mes ouvrages que j'affectionne le plus, quoique son succès n'ait peutêtre pas eu la popularité de plusieurs autres de mes compositions. Mais cette popularité laisse quelquefois peu de chose après elle. L'approbation des artistes et des gens de goût assure seule une valeur durable aux productions des arts, et sous ce rapport, les suffrages que j'ai eu le bonheur de recueillir, me donnent l'espoir que la musique des Deux nuits, quand elle aura été

entendue plusieurs fois, méritera l'honneur d'avoir été offerte à ma ville natale. »

Rouen fut touché sans doute de cet appel et de cette confiance. Les deux nuits représenté le 15 octobre 1829 au théâtre des Arts obtenait un accueil empressé. Il semble que Rouen ait voulu réparer et faire oublier les cruautés de Paris. Il y eut même, comme pour la Dame Blanche, une sérénade sous les fenêtres de Boieldieu : et le commissaire verbalisa. Nous sommes cette postérité invoquée de Boieldieu ; nous pouvons nous croire de ces gens de goût dont le jugement lui paraissait, du moins dans la défaite, le seul désirable. Acceptons l'appel; nous le devons bien à ce très cher solliciteur; rouvrons la partition depuis si longtemps close àesDeux nuits.

Nous sommes en Irlande, de jeunes officiers soupent et font grand tapage « Quel souper délicieux ! Il me semble être en France. » Eh oui, à bien des égards nous sommes en France. Avec Boieldieu, si voyageur qu'il soit, on ne perd jamais complètement de vue les doux rivages de France. Le duo d'Edouard et de son valet Victor : « Bon ! Bon ! cela commence à merveille » commence et s'achève fort bien en effet. C'est là un de ces morceaux d'intrigue comme l'opéra-comique de ce temps en compte beaucoup et dont le quatuor de Ylrato de Méhul est un des plus exquis chefs-d'œuvre. Ici encore c'est alerte, emporté d'une verve adroite et jolie. Ce Victor est Français, bien qu'au service d'un Anglais. « Il a ri! J'ai fait rire un Anglais! » va-t-il s'écrier tout à

l'heure. Et du reste la gaieté franche traverse bien des scènes sans toutefois soulever toutes choses. Ce Victor est cousin germain de tous les Crispins, les Scapins, du répertoire. Lui-même le proclame dans un grand air brillant où il évoque ses aïeux et ses maîtres : « Héros fameux de la grande livrée ! » Gela fait songer à la fanfare dont le valet passé seigneur de village se glorifie lui-même. C'est très bien, ce n'est pas aussi bien.

■ Au second acte, le quatuor que Ton peut dire du carillon, fait pendant au trio que Ton peut dire, au second acte de la Dame Blanche, de la cloche de la chapelle. C'est très bien aussi, ce n'est pas aussi bien. Les couplets de Betti : « Prends garde à toi, me répète mon père ! » sont infiniment agréables ; mais c'est là un de ces lieux communs décidément un peu trop répétés dès lors dans les romances et les opéras, sur le danger des naissantes amourettes, leçon dont les fillettes du reste ne s'émeuvent guère et qui peut-être en arrive à les importuner.

« Mais quelle singulière rencontre nous venons de faire ». Est-ce Lohengrin ou Les deux nuits dont la partition est là sur le piano ? Nous fredonnons un chœur :

« Que sur ses pas s'empresse ! » Et presque note

pour note, dans le même ton, si bémol, sous la même mesure, c'est l'entrée du troisième tableau de Lohengrin qui éclate et se révèle. Trouver Wagner en compagnie familière de Boieldieu, voilà qui passe toute vraisemblance Les choses sont ainsi. Au reste cette page, com-

mime au Normand et au Saxon, n'est pas un de ces trésors qu'il y ait lieu de se disputer.

« Pour sa patrie Quitter sa mie C'est un devoir.

Gela est joli sans doute, plus en musique qu'en paroles, mais ne se hausse pas beaucoup par de là bien des choses courantes et même vulgaires. « Voici de Saint-Dunstan l'antique monastère. » Cela nous est dit au début du troisième acte; et voilà qui semble annoncer le monastère maudit que hantent les nonnes sacrilèges de Robert le Diable. Une scène comique qui est aussi un quatuor et met en présence un constable grotesque, deux valets inégalement fripons, le maître de l'un d'eux, et même le chœur intervenant de-ci de-là, est un morceau de réussite parfaite. On cherche un voleur, on en trouve deux; la justice perd la tête et bat la campagne. C'est d'une plaisante folie. Là on sent la main de Scribe ; et le musicien à sa suite s'est retrouvé, lui seul voyant clair et nous faisant pleine lumière en ce conflit entrecroisé, emmêlé et burlesque.

Tel nous apparaît cet ouvrage dernier, cet adieu d'un beau talent qui va se taire. A nous suivre en cette analyse, on a sans doute déjà pressenti notre conclusion. Le talent du musicien se maintient sans progresser : avouons même qu'il se redit, se redisant un peu moins bien qu'il ne se disait la veille. La pièce le soutient assez mal. Ce n'est pas que ce soit mauvais, c'est médiocre. Et combien de fois nous avons eu lieu d'ob-

server, aux ouvrages de théâtre de ce temps, l'importance de la pièce. C'est à proprement parler le support, sinon l'inspirateur. Les deux chefs-d'œuvre de Boieldieu : Le nouveau seigneur du village et La Dame blanche sont précisément appuyés sur des pièces très bien faites : et cette perfection primordiale présageait la perfection dernière.

Il faut au public français, en sa moyenne, des époux assortis, le couple aimable d'une pièce et d'une musique qui font bon ménage. De là, en quelque mesure, l'explication de la malechance attachée à ces Deux nuits. Ajoutons que les auteurs, inconsciemment peut-être, ont essayé d'enfanter une seconde Dame blanche. Tl est dans Les deux nuits, un vieux castel où apparaît une princesse mystérieuse, que recherche et poursuit un officier badin ; aussi est annoncée une échéance fatale qui doit décider de tout. Dans La Dame blanche c'est à midi; dans Les deux nuits c'est à minuit. C'est la même heure, du moins sur le cadran. Ainsi sommes-nous ramenés eh pays de connaissance. De l'Ecosse enfin à l'Irlande la distance n'est pas grande. Et tout ce voisinage et toutes ces ressemblances — admettons qu'elles soient fortuites — étaient pour nuire, le souvenir évoqué imposant aussitôt de déplorables rapprochements. Il nous peine de peiner l'ombre dolente de Boieldieu ; mais il ne nous semble pas que jamais Les deux nuits, sans contester leur mérite réel, puissent émerger de la nuit sur elles appesantie.

Autant l'année 1825 était brillante alentour de Boieldieu et de l'Opéra-Comique, car en cette année,

à quelques mois d'intervalle, se révélaient Le Maço?i,de Scribe et Auber, un très grand succès, et La Dame blanche ; autant cette année 1829 est désastreuse. La pièce attendue et qui sans doute concentrait tant d'espérances, chavire et le théâtre fait faillite. Bientôt on va se hâter à le démolir, comme si l'on croyait maudite une salle qui renonce à follement applaudir Boieldieu. C'en est fini de Feydeau.

En juillet 1830 éclate un orage qui emporte un roi. II emporte aussi la pension que sur sa cassette ce roi faisait à Boieldieu. Dès lors souffrant, il a dû déserter sa classe du Conservatoire. Enfin ses années de professorat ne sont pas assez nombreuses pour qu'une retraite lui soit consentie. C'est la gène. L'émeute mal apaisée secoue Paris. Les théâtres prennent peur; l'Opéra-Comique ferme, et La Dame blanche ne vient plus, presque chaque soir, apporter, de ses mains jolies, le trésor des comtes d'Avenel et l'aubaine des droits d'auteur. La cigale, c'est-à-dire Boieldieu, est dépourvue, car la bise est venue. Avait-elle témoigné d'autant de prévoyance que le conseille la fourmi? C'est douteux.

Quoi qu'il en soit, désormais et pour quelque temps, Boieldieu en est réduit à compter. Une pension de trois mille francs qu'un ministre généreux accorde, rétablit à peu près l'équilibre du budget.

La marquise de Brinvilliers est un drame, en trois actes, agrémenté de musique et représenté le 31 octobre 1831. Scribe et Castil-Blase en ont écrit les paroles. Les musiciens sont au nombre de neuf. A les

Cliché de M. Na chet.

Cliché Barbé.

énumérer par ordre alphabétique, Boieldieu — il est de la bande — n'arrive que le cinquième. S'il est suivi de Carafa, Cherubini, Hérold et Paer, il est précédé cTAuber, Batton, Berton et Blangini. Le rassemblement est nombreux; et tout cela cependant ne devait pas faire merveille. Un seul morceau est de Boieldieu, ce que l'on pourrait appeler les couplets de l'empoisonneuse : « C'est pire qu'une épidémie... »

Boieldieu est malade. Sa santé, ses forces déclinent, Il voyage de-ci de-là, cherchant jusqu'en Italie, sous un ciel plus doux, un renouveau qui lui échappe. C'est le crépuscule d'une existence longtemps radieuse ; et l'ombre s'épand sur ces derniers jours. En 1832, il écrit à Berton qu'il rêve d'une île comme celle de Robinson... « où Ton ne serait pas obligé de suivre la mode, ni même de s'habiller. Heureux propriétaires, nous y vivrions en sauvages et nous appellerions cette île l'île des arts, à la condition expresse de n'y faire ni musique ni peinture... » Pourquoi dès lors dire l'île des arts?

La sauvagerie de Boieldieu n'est pas, quoi qu'il en pense, bien sauvage. Il s'émeut, il se réjouit dès que l'art qui fut sa vie, remporte quelque belle victoire. L'espace au moins de quelques jours, après Grétry, Méhul, Nicolo disparus, avant Hérold et Auber qui existent, mais qui ne sont pas encore Hérold et Auber, avant la Muette de Portici et Guillaume Tell, Boieldieu a pu se croire à peu près le premier. Il semble pourtant ne pas ressentir un moment de dépit et de regret, lorsque surgit quelque soleil qui doit éclipser son étoile. 1831 est

r avènement de Robert le Diable. D'une lettre enthousiaste Boieldieu le salue. Il est dépassé, il le sent, il l'accepte, bien que Meyerbeer assurément se fut trouvé, lui qui ne sut jamais rire, bien embarrassé de mettre en musique. Le nouveau seigneur de village. Boieldieu connaît sa valeur; il la diminue plutôt qu'il ne l'exagère. Et voilà cependant qu'il doit renoncer à son travail délicieusement coutumier. Une phtisie laryngée le tourmente. Sa parole s'éteint ou du moins, se lasse bien vite. Souvent il porte avec lui une ardoise où il écrit et fait lire ce qu'il veut dire, les mots qu'il aurait trop de peine à prononcer. Ne pouvant plus chanter, il ne peut plus composer : nous avons dit que son génie était dans sa voix autant que dans son âme. Quelle désolation que ce silence ! La gaieté facile d'autrefois en est assombrie ; et voilà qu'alentour de cette lumière que fut cette pensée active et charmante, voltigent comme de vilains papillons noirs. La peinture que dans sa lettre à Berton, Boieldieu semblait elle aussi proscrire, demeure sa consolation et son amusette. 11 peint, il dessine. Aux séances de l'Institut qu'il fréquente volontiers — il n'a que trop de loisirs — souvent il prend un papier et crayonne au hasard de ses rêves ou de ses souvenirs. Tout cela est net, précis, bien écrit, un peu sec, joli; c'est bien d'une main exacte et d'un esprit sans nuage. La passion de Boieldieu pour la peinture était si bien connue, qu'une caricature nous le montre, écrasé de toiles et de chevalets. Il en porte à la main, sous le bras, et jusque sur son chapeau exhaussé ainsi d'une seconde et burlesque coiffure.

Dès lors il vit en famille. Il répand sur tous une facile tendresse. Ce fut sa destinée constante d'aimer et d'être très aimé. Il est déjà bien malade lorsqu'il écrit en 1834 àDuval Fun de ses plus fidèles amis : « Sans que vous le sachiez je cause souvent avec vous. Je vous vois près de votre aimable femme, j'embrasse vos enfants, je joue même avec eux et quelquefois je me mets à trembler pour l'aimable petit qui monte si haut dans les arbres. »

En vérité, il semble que dans ses épreuves, ses souffrances mêmes, cet homme se soit intéressé jusqu'aux écureuils.

Au voisinage de la forêt de Sénart, à distance à peu près égale du domaine princier de Grosbois et de la coquette et mignonne petite ville de Brunoy, il est un vallon tranquille et que la fureur du progrès et des embellissements modernes ont encore, par grand hasard, épargné. Là fut l'abbaye de Jarcy que la comtesse de Toulouse, belle-sœur de saint Louis, avait fondée en 1269. L'abbaye n'est plus. Une tourelle, quelques pierres éparses, quelques dalles funéraires, hélas ! qui sont le seuil d'un chenil toujours plein de profanes aboiements, une tête de pierre qui fut d'une princesse et que l'on a recueillie, voilà tout ce qui raconte les dévotions, les gloires d'autrefois. A quelques pas de ces ruines et du château qui marque l'emplacement de l'abbaye, la rivière d'Yères serpente paresseuse et comme alanguie, n'étant guère impatiente de fuir de si jolis rivages. Ses bords étroits et qui voisinent, sont ourlés de hautes herbes et de mousses; et par-dessus les eaux lentement

cheminantes, les grands arbres se croisent, se retrouvent, se caressent, tandis qu'en un tournant de la rivière, un vieux moulin se tapit. Il a dû jadis broyer et moudre le blé de F abbaye. Enveloppé de ses murailles verdies et à demi croulantes, maintenant il se tait le plus souvent ; et sa roue immobile trempe dans les eaux sans désormais les agiter, sans troubler le miroir qui reflète ce délicieux petit coin de nature. Cette retraite est paisible et très douce. Ce fut l'asile suprême de Boieldieu. En 1812, à la distance d'un jet de pierre que lancerait la main d'un enfant, de cette abbaye môme, dès lors désertée et détruite, était bâtie, sur les terres naguère monacales, une maison d'apparence bourgeoise, modestement agréable. Il n'est qu'un étage développant, au-dessus du rez-de-chaussée, cinq fenêtres qui régulièrement s'espacent. La porte unique est surélevée d'un perron que défend une balustrade de fer. Un petit bas-relief surmonte cette porte ; et de mignons enfants, génies familiers, s'y jouent avec les attributs des sciences et des arts. Il semble ainsi que la maison elle-même, alors qu'elle germait de terre, pressentait qu'un hôte lui viendrait, lui aussi disciple d'Apollon et des muses. On imagine mal Boieldieu dans un château, et perdu aux vastes perspectives d'un parc majestueux. A Jarcy, le logis et le maître, tous les deux simples et discrets, fraternisaient en une convenance intime et une harmonie parfaite. Tout cela est aimable et gracieux, comme gracieux et aimable était celui qui venait demander, à ces douces choses, l'oubli de ses peines et peut-être un répit vainement espéré.

A Jarcy, Boieldieu écrit, ou du moins médite son œuvre dernière, un galop, non pas infernal — il n'y eut jamais rien d'infernal en cet homme — mais entraînant, qui, au carnaval de 1833, au bal de l'Opéra, emporte et fait tourbillonner pierrots et pierrettes, arlequins et débardeurs. C'est le chant du cygne, le dernier accent d'une voix qui va s'éteindre. Il était bien dans la destinée de ce charmeur, que sa dernière chanson fût de plaisir et de gaieté.

Au retour d'un voyage qui devait le mener aux eaux des Pyrénées et que la faiblesse grandissante du voyageur interrompt et désorganise, Boieldieu, déjà péniblement revenu à Bordeaux, plus péniblement encore revient à son cher Jarcy. Il en aimait les fleurs ; il en taillait les vignes. Homme de théâtre et toute sa vie familier des coulisses, de leur verdure mensongère et de leurs ombrages de carton, il se faisait avec délices le familier, l'ami de ces choses enfin véritables, des arbres bien vivants, des gazons où le pied se repose, d'une nature qui n'a de limites que le ciel et l'espace. Le voilà pour quelques jours du moins tout champêtre. Mais les heures désormais lui sont jalousement comptées. Il meurt le 8 octobre 1834.

La dernière fenêtre à droite au premier étage est celle même de la chambre que devait visiter une dame, blanche elle aussi, peut-être confidente elle aussi de mystères lointains, une fiancée qui jamais ne nous oublie. Alors que nous venions saluer, pieux pèlerin, cette maison qui pourrait encore attendre et recevoir

son hôte très aimé, car elle est demeurée en toutes choses fidèle à ce souvenir, la fenêtre nous apparut grande ouverte sur la chamhre autrefois meurtrière. Il faisait beau, très doux; la campagne était silencieuse, si bien que nous tendions l'oreille et l'âme comme pour surprendre encore, échappé à ce vide béant et sombre, un murmure de cette voix que la France avait acclamée et que, dans le crépuscule d'une vie finissante, seuls les petits oiseaux se plaisaient à écouter.

La mort de Boieldieu fait aussitôt une impression profonde. Il était admiré, et plus encore, nous ne saurions trop le redire, il était aimé. On se dispute, on se partage ses dépouilles . Rouen aura son cœur qu'un monument renferme au grand cimetière de la ville, et c'est comme un fleuron de gloire que la métropole normande enchâsse dans son diadème. Notre fastueuse nécropole du Père-Lachaise aura et garde le corps. L'appartement que Boieldieu conservait à Paris, se trouvait sur la paroisse de Saint-Roch. C'est là d'abord que l'on projette de célébrer les funérailles; maisl'arcbevéque de Quélen en a pris de l'ombrage. Chanteurs et chanteuses veulent chanter à la gloire de ce chantre applaudi et qui si bien les a fait chanter ; et ce concert menace d'être bien profane. C'est un conflit; mais il va se dénouer en grandissant encore, jusque par delà le cercueil, ce mort à qui sont ainsi marchandés les honneurs et le souvenir. Boieldieu, le plus pacifique des hommes, aura des funérailles de guerrier et de maréchal de France. La chapelle des Invalides lui est

Souvenirs et portraits.

Clichés Barbé Reconstitution de la chambre de Boieldicu.

ouverte. 11 y règne, quelques instants du moins ; il la remplit. La chapelle est royale ; royales aussi sont les obsèques, car la musique qui les accompagne, est celle même dont naguère Cherubini avait enveloppé la descente aux tombeaux de ses pères, du roi Louis XVIII.

Boieldieu eut un fils, glorifié du prénom d'Adrien comme lui, et qui lui aussi a longuement cultivé la musique. Ses œuvres en abondance égalent à peu près celles de son père. Ce fils eut à son tour une fille, Mme Samson ; et ce nom, associé au nom historique de Boieldieu, rayonne aux portes de Rouen, sur la grille dont se précède et s'annonce une villa toute plaisante, presque magnifique, largement hospitalière, et qui s'ouvre à quelques humains, artistes de profession, de préférence des musiciens, que l'âge enfin a désarmés et que la charité recueille, abrite et console.

En l'immense nécropole du Père-Lachaise, il est un coin discret, illustre cependant comme pas un autre. L'abandon le consacre mieux que ne pourrait faire une indiscrète et constante curiosité. 11 semble, au rare et pieux évocateurdes ombres qui le cherche et le découvre loin des allées bruyantes et des magnificences nouvelles, qu'il vient de pénétrer au noble et très doux mystère d'un bois sacré. Les arbres jaillissent puissants, victorieux de la mort, du moins assurés de la défier plus longtemps que les pauvres et débiles humains, car chaque printemps élargit leur ramure et renouvelle leur splendeur. Quelle assemblée de noms tous fameux, tous autrefois retentissants ; et quel concert s'élève de ce

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silence ! Là reposent, fraternellement rapprochés et confondus, Bellini, Lesueur, Garât, Tamberlick, Hérold, Grétry, Panseron, Ponchard, Nicolo, Dugazon, Mme Gavaudan, ceux-là qui dictaient les belles, les glorieuses chansons, ceux-là, celles-là qui les épousaient de leurs lèvres bien disantes. La plupart de ces tombes sont à demi ruinées; etle nom écrit dans le marbre en demeure la seule parure. Un arbre jaillissant et qui devrait être un laurier, est à peu près toute la tombe de Dugazon. Le lierre rampe librement sur les dalles ; et lorsque naguère, nous étions là, cherchant la trace de ce passé aimé, maintes fois il nous fallut écarter les feuilles mortes pour lire les noms qui furent de la gloire et du bruit, les dates qui furent de regrets et de douleurs où la France même a répandu ses larmes. Cette désolation nous fut heureuse pourtant. L'automne, en ses grâces défaillantes, est la saison qui le mieux encadre et sanctifie la mort. Que de souvenirs ! Presque toute la France chantante, d'il y a soixante ou soixante-dix ans, est là. Nous n'entendions plus rien que le craquement des feuilles sous le pied. Tout à coup a fui dans les branches presque dévêtues, lui aussi en livrée noire, un merle effaré. Chanson bien triste, rien qu'un sifflement rapide, oiseau bien triste aussi, qui laissait cependant un salut, un frémissement de vie encore bien vivante, en toutes ces choses inoubliables et dolentes. Le tombeau de Boieldieu domine toute l'assemblée, et de tous ces disparus se compose un cortège. Est-ce un emblème; et cette suprématie sépucrale est-elle pour nous

assurer la persistance de cette chère renommée ? Voilà qui nous amène à caractériser Fœuvre de Boieldieu, aussi à pressentir, autant qu'il nous est permis, ses destinées prochaines.

On nous signalait naguère, dans le foyer d'un théâtre de Vienne, la présence de trois bustes, Beethoven, Bach, Boieldieu, trois B, bien différents toutefois et qui haussés à l'honneur de la lettre majuscule, ne sauraient lui donner justement de mêmes proportions. En ce rapprochement de trois musiciens, dont deux sont Allemands, l'intention a-t-elle été, en appelant Boieldieu, d'honorer la France et son génie si plaisant? Nous pourrions dès lors accepter ce choix et cet hommage, nous estimant du moins gentiment représenté. Mais nous ne saurions croire, quelle que soit la politesse des gens de Vienne, qu'un sleul instant cette pensée leur soit venue d'égaler à leur Beethoven et leur Bach, notre Boieldieu. Un buisson parfumé, délicieusement fleuri, n'atteint pas même aux premières branches que projette formidable un arbre de haute futaie.

Et d'abord Boieldieu est un musicien de théâtre. Il l'est pleinement ; il n'est que cela. Ses romances mêmes qui voltigeaient sur la bouche de nos grand'mères, pourraient toutes s'ajouter, sans peine aucune, à tant d'autres qui gazouillent sur les pages de La reine de Golconde ou même de La Dame blanche.

Boieldieu parle le langage qui était familier à l'opéracomique de son temps. Il le sait à merveille, il le perfectionne; quelquefois même, aux grands jours des ins-

pirations les meilleures, il le relève, Félargit quelque peu. Il ne le déserte ou ne le transforme jamais. Certaines formes, osons dire certaines formules, se retrouvent : ces andantes que suivent des allégros, ce renversement, assez piquant du reste, qui, dans un duo, ramène les dires de la chanteuse aux lèvres du chanteur ou du chanteur àla chanteuse, ainsi que nous le voyons, pour ne citer que des exemples à tous aisément familiers ; dans Le nouveau seigneur du village, lorsque la fillette dit d'abord au valet téméraire : « si vous restez à cette

place » et qu'il lui répond bientôt : « vous n'êtes

plus à votre place » ; ou bien dans la grande scène du second acte de La Dame blanche , lorsque Georges demande que lui soit un moment abandonnée la main d'Anna, et que celle-ci à son tour réclame, dans l'alliance conclue et les serments échangés, que la main de Georges se pose franchement dans la sienne. Ce sont là des procédés — il en est d'autres — qui se répètent, mais toujours adroitement. On a pu en abuser depuis lors. Avec Boieldieu ils demeurent acceptables, spirituels ; et l'invention mélodique épandue d'une source longtemps intarissable, serpente à travers toutes choses pour les animer et les réjouir. Cet art est sain, cet art est sage. La ligne de chant est toujours ce qui préoccupe le maître ; il la dessine d'une main très sûre ; et l'orchestre, dès que la voix va prendre l'essor, lui demeure toujours modestement subordonné. « Suivez la voixl » est une recommandation que nous avons vue, plus d'une fois écrite de la main même de Boieldieu, sur les pages

des partitions directrices et qui furent sur le pupitre du chef d'orchestre. Simples sont les harmonies, les modulations franches et discrètes. Le maître se tient volontiers dans le ton, dans le rythme, qu'il a choisis, on pourrait dire, sur le sentier qu'il s'est ouvert. Il ne s'égare jamais dans le dédale des choses compliquées et ombreuses; et comme la fillette de son Petit chaperon ronge y il a bientôt fait de se retrouver aux chemins de la forêt.

« Restons chevaliers Français ! » ce fut une réponse de Boieldieu, aussi une sorte de manifeste, lorsque venait de lui être soumise quelque musique trop nouvelle, pour lui du moins, étrange plus encore qu'étrangère. Ce mot est bien de lui; il a du panache et de la bonne grâce, mais aussi un petit air de romance, disons môme une désinvolture un peu troubadour, qui est bien de son temps. Chevalier Français, Boieldieu le restera toujours; c'est un mérite et c'est un danger. Nous ne sommes pas restés chevaliers, du moins le plus grand nombre d'entre nous. Sommes-nous même restés Français, du moins comme on l'entendait aux environs de 1830, sous la royauté bourgeoise, au temps de la garde nationale ? On en peut douter. Alors les étrangers, Allemands ou Italiens, Meyerbeer ou Rossini — les plus fameux — qui ambitionnaient nos suffrages, se faisaient, autant que leur génie pouvait le leur permettre, résolument Français pour nous plaire, et payaient l'honneur de leur adoption d'une sorte de soumission à nos préférences et à notre esprit. Il n'en est plus de

même. Nous avons été brutalement, et sans condition, assaillis et conquis par un envahisseur d'outre Rhin. La France se défend; encore faut-il bien reconnaître que la brèche est ouverte et béante en la citadelle suprême de notre art et de notre génie. Nos vaincus — nous ne voulons pas dire nos morts — sont nombreux. Enfin dans cette confusion des langues nous en sommes venus à ne plus nous connaître toujours très bien nousmêmes. Bref une très grande partie du public s'est accoutumée à des recherches d'orchestre, des raffinements de sonorités expressives ou seulement bizarres, à des confusions chromatiques, à des enlacements de rythmes que l'école de Boieldieu n'a jamais soupçonnés. Son art est simple ; et très souvent du moins nous sommes compliqués. Cet art est un peu bourgeois, honnête, de tout repos : et nous sommes agités, tourmentés, pas très honnêtes, démocrates ou aristocrates ; nous ne sommes presque jamais, ce que le langage des partis appelait et recommandait, juste milieu. L'amour comme le dit Boileau « est pour aller au cœur la route la plus sûre, » et l'amour est musical comme pas une autre passion ; l'amour est donc le premier rôle à peu près forcé de tout le théâtre en musique. Souvent on ne saurait plus le comprendre comme le comprenaient Boieldieu et son temps . Chez lui, on se fait, ou bien on se laisse faire la cour; et le maire, mettons le cherifï" ! ou le curé , aura seul le droit de donner congé à cette suivante, du reste nullement importune, la pudeur. Ces scrupules sont bien démodés.

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Presque toujours maintenant au théâtre, comme dans le roman, l'amour se jette à la tête des gens, pour les embrasser, à moins que ce ne soit pour les étrangler sur des rugissements de fauves. Ce serait pour mettre en fuite les Anna, les Jenny, les Lucette, les Nanette des anciens jours. L'antichambre même naguère voulait plus de façons. « Viens, gentille clame! » à cet appel, sous la condition de le traduire en vieux français du reste charmant, ou bien dans le beau parler des Athéniens d'autrefois, pourrait encore venir la Manon de Massenet, celle-ci descendant de sa chaise à porteurs, ou la Pkryné de Saint-Saëns hâtant la marche de sa litière parfumée; mais à soupirer : « Viens, gentille dame ! » on ne verrait jamais venir ni la boulangère de Y Enfant roi, ni même la Louise de Charpentier, moins encore Messaline, Astarté, Aphrodite ou Salomé. Cet art nouveau est en contradiction brutale avec cet art d'avant-hier et qui fut encore de notre enfance. Ceux-là mêmes qui pourraient y prendre plaisir, n'osent pas l'avouer, tant chez eux l'horreur est pressante de se voir accusés de suivre des modes abolies et de jouer encore un vieux jeu. On ne saurait imaginer à quel degré de patience, de résignation et d'ennui, en peut arriver un public mondain et qui veut être à la mode, au moins du lendemain. Quelquefois ils ne comprennent rien, mais ils se disent ravis.

Sans doute il est un autre public, plus naïf, complaisant, et qui veut seulement s'amuser. Celui-là fréquente les théâtres populaires, irréguliers, d'organisation som-

maire ; et là le répertoire (THalévy, d'Auber, d'Adam, de Boieldieu, maintient sa faveur. La compensation est médiocre. Naguère encore s'était ouvert, au passage Vivienne, un tout petit théâtre, que régentait un homme excellent, Bouvret. Salle, scène, public, orchestre, acteurs, tout cela aurait pu tenir dans l'espace que limitent deux paravents. A cet homme tragiquement disparu — il méritait mieux — à ce théâtre évanoui, nous avons dû beaucoup de ce que nous pouvons savoir. Là, nous avons vu revivre — pour ne parler que du héros bien chantant dont ces pages sont pleines — Jean de Paris, Les voitures versées, Ma tante Aurore. Ces petites choses qui sont aussi de très jolies choses, retrouvaient un cadre modeste, mais en somme suffisant. Les œuvres de théâtre veulent être vues et entendues au théâtre. Ainsi avons-nous pu le faire pour quelquesunes de celles qui viennent de nous solliciter ; ainsi les avons-nous mieux comprises, que dans la tâche attristante d'ouvrir des volumes poudreux et de feuilleter des pages jaunies. Sur ces pages sans doute nous sentions parfois errer la main même qui les a écrites ; et la nôtre parfois se pouvait illusionner à chercher la caresse et l'étreinte de cette main glorieuse. Tout cela est mort cependant, étant silencieux, du moins endormi. Il faut l'écho de la scène à ces plaisantes chansonnettes.

Ainsi on ne joue plus guère les œuvres de Boieldieu. La province les déserte ; notre Opéra-Comique parisien, l'ingrat î s'obstine désormais à les ignorer. On nous dit,

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et c'est vrai en quelque mesure, que ces ouvrages, autant de comédie que de musique, veulent des interprètes qui soient aussi bien des comédiens que des chanteurs ; et la race en devient rare. Mais ce qu'un Clément, une Landouzy, Fexquis Fugère, font encore à merveille, d'autres sauraient bien l'apprendre et dignement le faire, si le discrédit de ces ouvrages ne s'était pas cruellement répandu. Un retour est-il possible? Le sourire, car c'est la qualité suprême de cet art, aura-t-il son renouveau comme les fleurs flétries sous les bises méchantes ? On ne sait. Cet art est gracieux, un peu fragile. Il n'a pas de qes racines puissantes, et poussées jusqu'aux profondeurs dernières de l'âme humaine, qui permettent et promettent l'apparition soudaine d'une végétation quelque temps reposante, puis furieusement et magnifiquement renouvelée. Un Gluk a droit à ces revanches. Boieldieules mérite, mais peut-il les espérer? Naguère dans nos mains, était remise une petite boîte constellée gentiment de perles de verre, et dont le cartonnage rose caresse doucement les yeux. Là nous surprenions, l'ayant ouverte non sans crainte, comme Pandore l'avait fait de sa boîte mystérieuse, un peu de duvet blanc, vaporeux, et qu'un souffle imprudent pourrait emporter et dissiper. Cela jadis a dû tomber des plumes d'un cygne. en quelque beau jardin d'autrefois; et cela, peut-être au jour de quelques fiançailles radieuses, fut recueilli et pieusement gardé. Ce fut sans doute un gage d'amour, aussi une espérance, consolatrice, évocatrice des heures fortunées et douces, comme les chi-

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mères d'avenir demeurées en la boîte de Pandore. Cette relique nous faisait songer à Boieldieu. Lui aussi fut de ce temps, lui aussi a connu des amours discrets et qui cheminent gentiment la main dans la main ; lui aussi est bien méconnu, presque oublié, lui aussi respire les grâces printanières d'un printemps d'autrefois; lui aussi, non plus que ce duvet d'oiseau, ne s'est flétri et ne s'est taché. Il est léger, joli, touchant, comme ce débri d'un bonheur lointain. N'est-ce pas nous qui avons vieilli plus qu'il n'a vieilli lui-même?

On raille quelquefois cette expression que nous appliquons à l'Opéra-Gomique, disant : « genre éminemment français ». Aux mains de Boieldieu il est français toutefois ; et nous voulons croire que les meilleures du moins de ces œuvres, garderont leurs serviteurs, sinon leurs spectateurs, tant qu'il restera un peu de France. Le mérite est grand à un homme d'avoir charmé deux générations successives. Pourquoi donc l'avenir ne le retrouverait-il pas un jour dans l'héritage recueilli? Quelque remords ne pourrait-il émerger au milieu de tant d'ingratitude ? La loi du mouvement régit toutes choses. Les soleils demeurent fixes, ne tournant du moins que sur eux-mêmes dans l'espace, nous dit-on ; mais les planètes cheminent. Elles reviennent là même où nous les avons vues disparaître. Etendons cette loi consolatrice aux œuvres de la pensée ! Comme la vieille Marguerite du château d'Avenel, espérons contre toute désespérance ! Attendons, non pas le petit Boiel, c'est-àdire, non pas les œuvres des premiers jours, décidément

fuyantes ; mais attendons l'œuvre suprême, cette dame au voile virginal, et qui fut tant aimée ; attendons celui qui fut presque le grand Boieldieu ! Il faut croire aux revenants quelquefois. Enfin, dans ces lignes dernières, fredonnons avec notre ami, puisque tant il affectionnait cette œuvre tard venue dans ses labeurs, fredonnons cette romance des Deux nuits qui une fois encore le reflète, le révèle et le dit lui-même dans ses plus chères et ses plus constantes amours :

Le beau pays de France Est un séjour favorisé des cieux...

Il plaît au cœur, il plaît aux yeux,

Le beau pays de France !

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