LA DAME BLANCHE, 3° ACTE, SCÈNE DERNIÈRE
(Dessin de Tassaert, lithographie de Langlunié.)
Théâtre Fevdeau, 10 décembre 1825.
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sont que très humblement subordonnées et ne dépassent guère en importance le labeur d'un machiniste ou d'un copiste des parties d'orchestre.
L'anxiété est de règle à la veille de toutes les belles victoires du théâtre; et les mieux, expérimentés, en toute franchise, se récusent dans la prévision du lendemain. « Où donc est la dame blanche? a demandé Boieldieu en l'une des dernières répétitions. — Ta dame blanche, lui est-il répondu, est en train de boire un bouillon. » A cette boutade Boieldieu fait piteuse grimace. Nous avons dit quelle était son émotion presque maladive en ces heures suprêmes des études décisives et de la bataille attendue.
La duchesse de Berry assiste à la première représentation. Son veuvage lui est léger, et son origine italienne la fait passionnée de musique. Le succès est immédiat, prodigieux; et le plus étonnant prodige est dans son énorme durée. Nous ne citerons, dans les dires de la presse, que ces lignes empruntées au journal le Globe : « Il n'est pas besoin d'entendre deux fois une telle musique pour la comprendre. C'est comme une eau limpide; on lit à travers. Il y avait longtemps que les voûtes de Feydeau n'avaient retenti d'une telle fanfare d'applaudissements ».
Dans cette œuvre, par une heureuse et rare fortune, tout se réunit, tout concourt à l'agrément de l'ouvrage, au plaisir de l'assistance : un peu de chevalerie, un grain de poésie, quelque mystère comme d'un roman d'Anne Radclifïe qui se ferait quelque peu attendri, un
peu de Walter Scott aussi, dès lors le romancier à la mode, enfin et surtout une abondance d'idées mélodiques où s'épand, comme jamais, ainsi que le disait le journaliste du Globe, le talent, devenu presque du génie, d'un aimable enchanteur qui de sa baguette magique fait tomber en se jouant les perles de sa pensée.
Nous sommes en Ecosse et « les montagnards sont réunis. » Un baptême prochain, cbez le fermier Dikson, doit tout mettre en fête et en joie. Le parrain manque; et le couple Dikson se lamente, lorsque descend de la montagne, nous pourrions dire tombe du ciel, un jeune officier, gai, insouciant, heureux, comme le pourrait être un saint-cyrien inaugurant sa première épaulette. Il est lier d'être soldat et « de servir par sa vaillance et son prince et l'état ! » Le voilà qui aussitôt conquiert lemiari, la femme, tous les anciens vassaux qui seront bientôt les siens, des seigneurs d'Avenel. Il nous conquiert aussi, de son alerte galanterie, de son étourderie même. « Quel joli rôle! » nous disait naguère le ténor Clément, digne successeur d'Acbard, voire même de l'exquis Roger qui devait dans ce rôle succéder au créateur Ponchard. Eh ! oui! quel joli rôle ! facile à revêtir et à incarner, car ce rôle porte, soulève, entraîne son interprète, parce qu'il est vivant et qu'il a comme de lui-même le sourire aux lèvres et la joie dans les yeux. Que de jeunesse en tout cela ! Quelle bonne humeur ! Et tout, dans cette œuvre prédestinée, est joli de la sorte.
Georges d'Avenel qui lui-même s'ignore et ne se connaît de noblesse que son épée, est galant à miracle,
et s'offrant à jouer le personnage de parrain, il regrette de ne pouvoir, auprès de la fermière aussitôt séduite, « n'être que le parrain. »
La Dame blanche va faire son entrée, non pas encore en personne, mais dans une évocation tremblante, de loin, sur l'horizon, par de là ces vieilles tours qui apparaissent en sentinelle sur la montagne. C'est d'une habileté ingénieuse d'avoir ainsi retardé cette apparition. Pour avoir été attendue, vaguement annoncée, elle n'en sera que plus captivante. C'est une ballade qui nous dit cette histoire, en quelque sorte planant : « sur le beau domaine dont les créneaux touchent le ciel... » Et tous, jusqu'au dernier montagnard, jusqu'à ces campagnes mêmes qui leur sont familières, redisent : « La dame blanche vous regarde... » Le jeune officier écoute et raille. Ce n'est pas de son métier de croire aux fantômes. Cependant sur ces mots qui lui sont lentement redits :« elle nous regarde !... elle vous entend », luimême, alors qu'il les répète, se trouble ; et du fond de son âme un murmure s'élève, un langage lointain balbutie qu'il ne saurait comprendre encore. Ces nuances délicates sont admirablement surprises et indiquées. Nous sommes environnés aussitôt de ce rêve, de ces espérances, de ce petit drame ; et nous vivons, en une irrésistible douceur, de la vie évoquée autour de nous et si bien chantante.
Un jeune officier, anglais dit-il, mais qui nous semble — et nous n'aurons garde assurément de nous en plaindre — français comme un conquérant parti sur les
traces de Bonaparte, manquerait à tous ses devoirs de garnison, s'il ne s'empressait à courtiser son hôtesse ; et voilà Georges qui badine avec la fermière Jenny. Ce fut d'abord Mme Boulanger. De compagnie on raille le mari poltron et qui toujours a peur, même aux bras de sa femme. « Auprès d'un brave militaire, non ! non! plus de frayeur ! » Le fermier rentre à propos. Hélas ! il a comme un compte ouvert avec cette fantastique châtelaine du château d'Avenel qui jadis, par un prêt d'argent consenti en secret, l'a sauvé de la misère ; et voilà qu'un message, peut-être venu de Fenfer, convoque, en ce château d'Avenel, pour la prochaine nuit, ce fermier ou plutôt ce débiteur tremblant. « Je n'y puis rien comprendre », avoue Georges d'Avenel, intrigué comme jamais et qui s'offre complaisamment à prendre, en ce rendez-vous étrange, la place et le rôle du fermier défaillant. Ce trio est d'une conduite admirable. Un jour que le musicien Chabrier était allé à l'Opéra-Comique pour toute autre affaire qu'écouter La Dame blanche, il s'arrêtait dans la coulisse. On en était à ce trio, le final du premier acte, et oubliant ce qui l'amenait, il s'arrêtait, écoutait : « Et dire que j'ai dit du mal de cette Dame blanche, s'écriait-il. C'est délicieux. » Georges part « en galant paladin! » La nuit est venue, l'orage gronde, oh ! pas trop fort ! C'est un orage aimable, un orage d'opéra -comique, assez orageux, pour que Dikson s'effare, pour que Jenny tremble un peu. Jamais rien n'est poussé à l'excès, à la violence. En vérité c'est reposant de se promener comme sur des sentiers bien
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tracés et qui serpentent sans jamais se perdre, à micôte en des campagnes fleuries, sur des collines plutôt que sur des montagnes. Nulle crainte, jamais de vertige. La géographie nous assure que les montagnes d'Ecosse ne sont que d'une escalade facile et de peu d'instants; ainsi de cette musique lég-ère, rapide qui les enveloppe si bien, non pas de brouillard, ni de nuée soudaine — il n'en est jamais — de clarté au contraire et d'une caresse très douce.
Le second acte nous introduit dans le vieux château d'Avenel. Dame Marguerite est là, filant son rouet, attendant ses maîtres, espérant contre toute vraisemblance et toute raison. C'est le vieux chat du logis qui se pelotonne et ronronne au coin de la cheminée familière et qui ne veut pas oublier. Marguerite sait tout de ce domaine, ses splendeurs d'autrefois, ses bonheurs, ses disgrâces, sa ruine, le danger aussi qui le menace d'une usurpation et d'une profanation sacrilège. Les maîtres ont disparu. L'intendant Gaveston a pris leur place, dans la maison. Il veut la faire sienne, de par le fruit de ses rapines, et faire siens les titres seigneuriaux qui sont le privilège de ces terres dominatrices traditionnelles de toute la contrée. 11 a compté sans la Dame blanche. Il ne croit pas aux revenants ; et voici qu'un revenant se présente. C'est Georges qui fait retentir « la cloche de la chapelle ». Gaveston le voudrait congédier : « qu'il passe son chemin ! » le beau jeune homme ! Mais Anna, ce fut Mlle Rigaud, l'orpheline recueillie dans le château et
qui en connaît ou soupçonne les secrètes cachettes, intervient, et sur sa promesse de les révéler, l'intendant soupçonneux désarme et consent à recevoir cet hôte dont l'arrivée l'a d'abord non sans cause inquiété. Le sauveur est donc dans la place, le seigneur, à son insu même, est rentré chez lui. Sans doute l'histoire est singulièrement romanesque et peu vraisemblable de cet enfant perdu, sauvé, retrouvé, ignoré, reparu, qui brusquement fera d'un sous-lieutenant un grand seigneur d'Angleterre. Mais il importe assez peu, car cela est ingénieux, amusant; et jamais Scribe, si merveilleusement expert à ce jeu, ne se joua plus habilement dans une intrigue compliquée .et cependant très claire. Georges passera donc la nuit au château. La vieille Marguerite a été sur le point de le reconnaître. Ainsi l'intérêt est suspendu. La piste nous est révélée, mais nous laissant encore dans le doute et l'incertitude. Des ficelles ! tout cela, nous dira-t-on peut-être. Soit des ficelles! mais adroites, enguirlandées de roses. Il ne faut pas mépriser cet art : ce serait de l'ingratitude. « Que pensez-vous de Scribe? » demandait naguère un référendum ouvert par un journal de Paris. « Scribe ! connais pas ! » répondit un auteur que nous ne voulons pas nommer; mais nous répondrons : « Tant pis pour toi, imbécile ! ».
« Viens, gentille dame!... » soupire Georges et tout à Tlieure, le cor, en une ritournelle attendrie, épandra autour de lui comme un léger voile de mystère qu'une main... « si jolie, si jolie » ne demande qu'à soulever.
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Elle vient, la gentille dame, fantôme, jeune fille, amie, sœur, bonne conseillère, amante, fiancée peut-être, elle est tout cela. L'ombre les enveloppe. Il ne la voit pas; elle le devine, elle sait tout, ou presque tout; il ne sait rien. Elle veut sauver le nom et la fortune des d'Avenels; et cependant elle ignore que le dernier des d'Avenels est devant elle. Elle ordonne, il se soumet, il obéira. Il est jeune, il est beau, il est aimé. Il la respire, il la pressent jeune aussi, et tendre. Ces cœurs se comprennent attirés l'un vers l'autre. Une ivresse légère a frémi sur leurs lèvres; et leurs mains effleurées échangent des serments d'amitié et d'alliance qui sont en même temps des caresses un peu troublantes. Mais avec Boieldieu ces choses, ces griseries mêmes, demeurent dans la réserve et la mesure. C'est comme un rapide et petit accès de vertige. L'amour s'y révèle, mais pressenti plutôt qu'avoué. Anna s'échappe au lever de l'aurore; et ce n'est derrière elle, semble-t-il, dans l'espace, qu'une senteur prin tanière de plus.
Quelle merveille que la scène de la vente aux enchères qui termine et conclut le second acte ! Quelle animation ! Quel tumulte bien réglé, toujours expressif et vrai! Dans Y Africaine, Meyerbeer devait mettre en scène une séance de parlement, et magnifiquement grouper les passions, les dires, les objurgations entrecroisées d'une foule tempétueuse. Ici ce n'est pas aussi tragique ; c'est aussi intéressant, captivant, aussi vivant. Les fermiers se sont concertés pour enchérir et arracher le domaine aux griffes de l'intendant avide et
infidèle. Ils se dévouent à ce sauvetage. Mais Gaveston va l'emporter, lorsque, sur Tordre d'Anna surgie tout à coup et qui se tient à l'écart, Georges intervient, jette des enchères bientôt vertigineuses. Quel conflit, quelle mêlée ! La lutte n'est plus qu'entre ces deux hommes, l'officier, le vrai seigneur, — il le saura bientôt — et l'usurpateur. C'est Bonaparte et Louis XVIII, mais ce Louis XVIII est alerte et charmant, c'est pour le distinguer de l'autre ; et la victoire lui est assurée. Un instant d'accalmie a permis au juge de lire le texte de la loi et de menacer de prison l'acheteur qui serait insolvable. Georges a hésité ; mais la Dame blanche qui est aussi Anna, la bien-aimée, l'encourage ; et la bataille reprend. C'est furieux, c'est enragé, c'est délicieux. « Encore ! Encore ! » murmure Anna, et Georges jette en parole, sur la table, l'or à pleines mains. Gaveston s'exaspère : « Cachons lui bien ma rage et ma fureur ! » mais on voit cette fureur, ce dépit ; on les raille. Il est vaincu, moqué, bafoué. Les paysans fêtent leur allié inattendu ; et quelles fusées de joie éclatent sur les lèvres de Jenny : « qu'il est gentil notre nouveau seigneur ! » Quelle victoire ! Quel triomphe ! Et n'est-ce pas qu'à le raconter seulement on en ressent toujours l'aimable et si radieuse griserie ? C'est là pleinement le sommet suprême en l'œuvre de Boieldieu. Une dextérité plus grande au groupement des voix, au maniement des sonorités, au conflit des passions, ne saurait être imaginée. Dès lors Boieldieu habitait à l'ancien hôtel Tuifakine sur le boulevard, là même où le restaurant Ronceray
étale ses vitrages et dresse ses tables, alentour de la voûte béante du passage Jouffroy. Le même logis abritait Rossini, non pas le même étage. Garafa lui aussi fut l'hôte de cette maison, ainsi quelques jours singulièrement résonnante de musique et de gloire. Rossini félicitant Boieldieu lui disait : « Cette scène de la vente est un chef-d'œuvre. Je ne l'aurais certainement pas mieux traitée. Nous autres Italiens nous n'aurions su que mettre et répéter: Félicita! Félicita! Vous avez fait mieux. — Maître, répondait le triomphateur — toujours cette modestie charmante — ce n'est qu'à l'instant où je monte me coucher, que je suis au-dessus de vous. » Et en effet l'un occupait le premier étage, F autre le second.
Après une telle explosion inoubliable, on pouvait craindre que le troisième acte ne parût incolore. La force créatrice ne fléchit pas ; elle se fait seulement plus émue, plus pénétrante, un peu triste, de cette tristesse aimée dont s'enveloppent et se sanctifient les très vieilles choses. La salle d'armes apparaît devant nous, avec tout l'étalage orgueilleux de ses souvenirs et de sa gloire. Anna est le bon génie du château qui fut, qui va devenir, de ses maîtres. Elle le dit, elle le soupire; et quelques larmes ont passé dans sa voix. Cependant on fête le nouveau seigneur, déjà aimé de tous, et l'enfant se retrouve dans le jeune homme. Ces chants l'émeuvent, le troublent. « Où donc ai-je entendu cet air...? » Et lui-même, désormais, en toutes choses qui lui redeviennent lentement, doucement familières, évoque les jours
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lointains, les joies premières, les magnificences évanouies. Il grandit dans le passé. Il va badiner un instant avec la fermière, sa vassale complaisante et ravie. Anna va s'inquiéter avec la vieille Marguerite; tout cela sans longueur importune, avec un art suprême de suspension, de petites inquiétudes, et toujours sous l'enveloppement des mélodies heureuses, jusqu'au moment pressenti du trésor retrouvé, jusqu'au moment où la Dame Blanche, de statue protectrice est devenue la fiancée chérie, jusqu'à l'avènement du seigneur d'Avenel rentré dans sa gloire, sa puissance, mieux encore, son bonheur salué de tous et tendrement partagé.
Telle est, autant que des mots peuvent le dire, cette œuvre parfaite en soi qui devait plaire instantanément et plaire aussi longuement, transmettant les mêmes joies et les mêmes sourires des grand'mères aux petitsenfants. Nous avons essayé de dire tout le mérite du musicien, laissant place auprès de lui à son collaborateur, à ce Scribe qui écrit mal, mais qui charpente, emmêle et conduit toutes choses si bien. A revoir dans notre souvenir et raconter ce joli poème de la Dame Blanche, cependant une révélation secondaire, mais intéressante, nous a frappé. L'œuvre est de 1825. Trente ou quarante ans à peine séparent cette année très pacifique des années effroyables où s'était déchaînée la Révolution. A Feydeau certainement se retrouvaient des échappés decetorage. Et qu'est-ce donc qui leur était montré? Un domaine fameux d'où les maîtres avaient dû s'exiler, un intendant avide, de bons fermiers fidèles aux sei-
gneurs disparus et qui complotent l'achat de ces terres pour les rendre iplus tard, s'il le devient possible, aux légitimes possesseurs. Mais c'était là une histoire de la veille. Tout s'y trouve : la vente des biens nationaux, l'abandon, l'émigration, la famille dévastée et qui par miracle doit renaître et fleurir dans un enfant perdu puis retrouvé. Là, d'une histoire qui était celle de beaucoup, disons-nous, tout se retrouve, attendri, égayé même, consolé dans un retour joyeux. Scribe très adroit dut escompter ces sentiments dès lors régnants autour de lui ; et cette rencontre de souvenirs angoissés, aussi d'une pièce qui les accueille, les amuse, les consacre, pouvait, en quelque mesure, préparer une heureuse victoire. Gela n'était toutefois que pour l'heure présente, tout au plus pour quelques lendemains. Aujourd'hui La Dame blanche compte plus de quatre-vingts ans d'âge accompli. Elle a su pleinement se suffire à elle-même. C'est une bien vieille dame. Elle a des grâces cependant ; et nous du moins nous ne voyons pas encore de rides se creuser en son bon visage.
Le public manifeste son entière satisfaction en de furieux applaudissements; le roi affirme son contentement magnifique et plus pesant, dans un don d'argenterie, tout un service de vermeil.
C'est comme un cadeau de noces. Boieldieu ne vientil pas d'épouser la gloire, une divinité qui du reste ne s'embarrasse guère de fidélité? Il est promu compositeur de S. A. R. la duchesse de Berry. Enfin une pension de douze cents francs lui est reconnue sur un fonds
créé, au service de la cassette du roi, en faveur du compositeur de musique « ayant eu plus de quinze cents représentations et un ouvrage de grand succès ». Boieldieu remplit et dépasse les conditions requises.
Deux mois ne se sont pas écoulés depuis l'apparition de La Dame blanche à Paris, que Rouen l'appelle et la fait sienne, le 9 février 1826. Boieldieu est là de sa personne. Il conduit l'ouvrage. L'ovation qui le salue devient, à la fin du second acte, une véritable tempête. Monté sur la scène, il manque à se voir écrasé de couronnes. La représentation vient de s'achever. Mais les musiciens ne s'éloignent pas encore ; et l'orchestre, ovation suprême , celle-ci bien touchante et comme maternelle, déchaîne joyeusement le motif d'un chœur de Grétry longtemps fameux :
« Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? »
C'est la vieille cité qui ainsi revendique, berce et s'enorgueillit à embrasser son enfant.
Après tant d'émotions, il faut bien ressaisir quelques forces et trouver quelque répit. Rue des Charrettes où demeure le directeur, Boieldieu va souper avec sa Dame blanche normande, Mme Morel ; et un peu de viande froide compose tout le menu du festin.
Il semble cependant que l'on veuille l'exterminer. Il est à peine rentré chez lui que tout son orchestre l'a rejoint. La bande joyeuse, inlassée, est dans la rue, sous les fenêtres, traînant violons et contrebasses, pistons et clarinettes. Et tout cela fait rage. C'est une
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aubade comme il n'en fut jamais jouée sous quelque balcon de rêve et d'amour. Le quartier n'en pourra dormir de toute la nuit. La Dame blanche, en ses chants les plus aimés, acclame une fois encore son maître et son évocateur. Mais Rouen est une cité tranquille et de tout repos, du moins à l'ordinaire. Le commissaire de police se réveille, s'indigne, verbalise.
« Cet homme assurément n'aime pas la musique », celle môme de Boieldieu. Une contravention est formulée, poursuivie en justice. En la personne du chef d'orchestre, principal délinquant, la sérénade est punie d'un franc cinquante d'amende sans les frais. Dès lors la Dame blanche n'est plus qu'un tapage nocturne.
Le jour où la seconde représentation est annoncée, la queue des aspirants spectateurs, sous les intempéries peu clémentes, d'un mois de février normand, commence de se former dès deux heures ; et le spectacle n'est que pour six heures et demie.
Rouen veut honorer son fils bien-aimé comme un César triomphantle pouvait être. Une médaille, de réussite admirable, est commandée à Barre ; et le 16 novembre 1826, un exemplaire en or est remis à Boieldieu dans la grande salle de J'Hôtel de Ville. D'un côté se détache le charmant profiJ du maître, de l'autre s'étalent les armoiries de Rouen, avec cette inscription très simple, mais que l'avenir a confirmée : « Honneur au talent ».
Telle est la vogue du nouvel opéra que de lointains théâtres, quelque peu dépourvus, veulent l'accueillir.
Ceci est affiché en une ville modeste et d'humeur facile que nous ne nommerons pas, dans la crainte de l'affliger. « En l'honneur de M. Boieldieu, on donnera ce soir sur le théâtre de la ville, une grande représentation extraordinaire — oh ! oui extraordinaire ! de La Dame blanche. — Nota bene : en l'absence de musiciens les parties de chant seront remplacées par un dialogue vif et soutenu. » Cette fois le commissaire de police n'eut sans doute pas à se fâcher. Dans ce temps Auber devait imaginer de faire un opéra avec une muette. Mais un opéra sans musique, c'est encore bien plus surprenant. C'est le dernier mot d'une apothéose.