LES ÉPÎTRES
Le Dialogue des Héros de roman, que nous avons déjà rencontré autrefois * , fut composé, avons -nous dit, après la quatrième Satire, en 1064; le poète avait vingt- sept ans. C'est comme une satire en prose. L'auteur ne le publia que dans sa vieillesse , et y mit alors une Préface, où il dit qu'à cause des personnalités trop vives , notamment à l'égard
1. Voir le Romantisme des Classiques, 2* série, Racine; t. I", p. 81 à 83.
de mademoiselle de Scudéry, il se contenta pon-dant longtemps de le réciter, sans Técrire. Il le jouait dans les sociétés , en excellent comédien.
V 11 continue, dans ce Dialogue, J'attaque commencée par Molière dans les Précieuses lidicides
, contre le mauvais goût du temps, et, venant à la rescousse, s'y moque non seulement des méchants poèmes épiques , mais des grands romans à la mode, où les contemporains étaient peints ou se peignaient eux-mêmes avec afféterie et complaisance sous des noms grecs, romains, carthaginois, persans. « Artamène ou le grand Cyrus », c'était le grand Condé; « le mage de Sidon », c'était Godeau , évéque de Vence ; Théodamas , c'était Conrart; Amilcar, Sarrazin; Aristée, Chapelain; etc. L'auteur, mademoiselle de Scudéry, figurait dans ce roman de Cyrus sous le nom de Sapho et ne se maltraitait pas :
« Quoique Sapho ait été charmante dès le berceau, je ne veux vous faire la peinture de sa personne et de son esprit qu'en l'état où elle est présentement, afin que vous la connaissiez mieux. Je vous dirai donc qu'encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus charmante personne de toute la Grèce , il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautés en qui l'envie môme ne saurait trouver aucun défaut ; mais il faut néanmoins que vous compreniez qu'encore que la sienne ne
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•soit pas de celles que je dis, elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions que les plus grandes beautés de la terre. Mais enfin, pour dépeindre Sapho, il faut que je vous dise qu'enôore qu'elle se dise petite lorsqu'elle veut médire d'elle-même, elle est pourtant de taille médiocre (moyenne), mais si noble et si bien faite qu'on ne peut y rien désirer. Pour le teint, elle ne Ta pas de la dernière blancheur ; il a toutefois un si bel . •éclat, qu'on peut dire qu'elle l'a beau. Mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat, ni -en détacher ses regards. En effet , ils brillent d'un feu si pénétrant, et ils ont pourtant une douceur si passionnée, que la vivacité et la langueur ne sont pas des choses incompatibles dans les yeux de Sapho. Ce qui fait leur plus grand éclat, c'est que jamais il n'y a eu une opposition plus grande que celle du blanc et du noir de ces yeux . Cependant cette grande opposition n'y cause nulle rudesse, et il y a un certain esprit amoureux qui les adoucit •d'une si charmante manière, que je ne crois pas <ju'il y ait jamais eu une personne dont les regards aient été plus redoutables. De plus, elle a des choses qui ne se trouvent pas toujours ensemble : car elle a la physionomie fine et modeste , et elle ne laisse pas aussi d'avoir je ne sais quoi de grand et de relevé dans a mine . Sapho a , de plus , le visage
ovale , la bouche petite et incarnate, et les mains si admirables que ce sont en 'effet des mains à prendre les cœurs ; ou , si on veut la considérer comme une fille chèrement aimée des Muses, ce sont des mains dignes de cueillir les plus belles fleurs du Parnasse^... ». Etc.
On aimerait à croire que Sapho a inséré ici un portrait d'elle fait pour elle par une amie ou un ami, et non par elle-même. Autrement on ne peut s'empêcher d'admirer la complaisance avec laquelle elle détaille toutes ses perfections.
Le portrait ne finit pas là ; mais c'est assez pour nous. Pour Boileau c'en fut trop : ne pou vaut se tenir il se mit à en faire une parodie peu galante. Vous savez que la scène de ce Dialogue des Morts , à la façon de Lucien , est aux Enfers. Il suppose que Sapho a préparé pour un prochain roman le portrait d'une des trois Furies, Tisiphone : et^ mêlant les deux personnages du peintre et du modèle, il fait voir que Sapho n'est pas embarrassée pour donner à la laideur un air intéressant :
PLUTON
Quelle est cette Précieuse renforcée que je vois qui vient à nous ?