Voir ci- dessus, dans la leçon sur les Satires ^ page
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qui y sont portés par une inclination naturelle^ mais seulement de faire voir que les dégoûts et les chagrins qui en sont presque inséparables viennent pour l'ordinaire plutôt du côte des maris que de celui des femmes , contre le sentiment de M, Déspréaux »
Celui-ci s'adressait à un homme, Regnard s'adresse à une femme, mais la dissuade également de se marier :
D^autres filles sans toi , yeadant leur liberté , Se chargeront du soin de la postérité.
Aujourd'hui, dit -il, on ne songe qu'aux écus. Vois cet avorton contrefait , on viendra te l'offrir pour mari parce qu'il est riche :
Que t'en semble, dis-moi? penses -tu qu'une fille Qui n'a vu cet amant qu'à travers une griUe Et qui , depuis dix ans nourrie à Port-Royal , A passé du parloir dans le lit nuptial , Puisse garder longtemps une forte tendresse En faveur d'un mari d'une si rare espèce?...
Il esquisse les portraits du mari joueur, du mari avare, du mari prodigue orgueilleux, tous réduisant leur femme à l'indigence ; du mari volage, infidèle , qui aime partout , excepté chez lui ; du mari jaloux , dont l'amour ressemble à la haine :
n est de sa moitié Tamant et le bourreau.
Les funestes soupçons volent autour de lui.
Si LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
Il prend ombrage de tout le monde, voire des cochers et des laquais :
Ceux même qu'aux déserts de l'ardente Guinée Le soleil a couverts d'une peau basanée , Tout lui paraît amant fatal à son honneur ; U craint des héritiers de plus d'une couleur.
Le poète ajoutée son énumêration le mari ivrogne, avec des détails ultra-réalistes et naturalistes* et d'autres maris encore ; puis conclut ainsi :
Si , dans des vers piquants , Juvénal en furie A fait passer pour fou celui qui se marie , D'un esprit plus sensé concluons aujourd'hui Que celle qui l'épouse est plus folle que lui.
Tout cela nous donne Tidée du bruit que Boileau souleva par cette œuvre, un peu pédantesque h tout prendre , pleine de violence à froid ; sans compter les personnalités épaisses , et maints détails grossiers, qui avaient choqué justement la délicatesse du goût de Racine. Il exigea de Despréaux la suppression d'une vingtaine de vers dans 1 épisode du lieutenant -criminel Tardieu et de sa femme. L'auteur eut le tort de rétablir ce passage dans les éditions postérieures à la mort de son ami ,
Contentons-nous de mentionner les deux dernières Satires, très faibles: la xi®, sur V Honneur; la xii% contre UÉquivoqtie, œuvres de vieillesse.
Dans celle-ci le poète, ami d'Arnauld, frappe sur les casuistes , et résume, en vers les Provinciales. Le dernier trait est contre les rédacteurs du Journal de Trévouœ, dont Tun, le Père Buffîer, Tavait critiqué avec malice , non sans esprit . Les Jésuites , malgré Tarchevêque de Paris, obtinrent un ordre du Roi pour empêcher que cette Satire ne fût mise dans la nouvelle édition que Fauteur se préparait h donner de ses œuvres complètes, en 1710 ; il mourut en 1711. Ils réussirent même à la faire exclure d*abord de l'édition posthume donnée en
Pour conclure généralement et sans parti pris sur les Satires, tout cela sans doute est fait avec art et d'un esprit industrieux , mais d'une verve courte , peu jaillissante. Nombre de traits bien rangés, limés» aiguisés, souvent empruntés des anciens, refaçonnés à la moderne ; beaucoup de talent , mais un peu pénible. Ce sont moins des saillies originales, comme sont la plupart de celles de Mathurin Régnier, que des plaisanteries exhumées, sentant le latin ; même dans cette Satire contre les Femmes • L'auteur n'est pas assez du monde, la conversation des femmes lui a manqué. Quelle différence avec Racine ! comme celui-ci est affiné , souple et poli ! comme il pétille de malice, de grâce et d'éclairs! Le Roi, pendant vingt ans de suite, dès le jour où il le connut, ne put se passer de son entretien. Roileauaplus d'acquis que de jet naturel, à part l'humeur un peu quin-
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teuse. Il est de nature moins flexible que son ami. Dans le caractère, tant mieux ! dans le talent, tant pis ! C'est seulement quand le sujet touche à la littérature que, le génie critique excitant le poète, son style devient vif et prompt, s'échauffe d une passion personnelle , et , même en imitant , prend une physionomie ; par exemple , dans cette neuvième Satire, à son esprit : c'est là qu'il a des vers jaillis de verve , un mouvement général animé. Ailleurs, le plus souvent, ses petits morceaux rapportés ne sont rattachés entre eux qu'avec peine. 11 trouve que le plus difficile de l'ouvrage , c'est les transitions ; et l'on s'en aperçoit : la plupart des siennes sont lourdes et froides ; au lieu que dans «ne œuvre vivement enlevée, comme celle que nous venons de rappeler, il y a un mouvement naturel qui dispense de ce lien ou de cet artifice; les idées conçues d'ensemble se tiennent, s'engendrent et sedéveloppent sans effort.
jQuel est donc le mérite propre ou principal de l'auteur des Satires à sa date? C'est, dit Sainte-Beuve, e le mérite du courage et du jugement , à son moment, avec un parfait à- propos. Il remit en bon ordre les admirations du public ; il replaça les auteurs à leur rang * ; il dit sur les Chapelain
1 • « Ce qui est manifeste aujourd'hui et pleinement sorti à nos yeux, était alors assez embrouillé pour les contemporains, et à demi caché dans la mêlée, non encore dégagé et distinct.» Le même, dans son Port-Royal ^ t. Y.
et consorts, sur les graves ennuyeux, ce que plusieurs pensaient sans oser le dire à personne, ni se l'avouer à eux-mômes. Il les chassa de l'estime des Colbert, et ne leur laissa pour refuge et pour appui que l'autorité surannée et chagrine des Montausier. Il fit de la place dans les esprits encombrés de sottes idoles littéraires et de sots noms, pour que bientôt s'y pussent loger en pleine lumière les grands et beaux noms légitimes qui allaient venir ou dont quelques-uns même étaient déjà produits, mais confondus encore au hasard et en compagnie trop mêlée. Voilà l'honneur du Boileau primitif, agressif, avant son installation à la Cour et quand il n'est encore que le poète le plus vif de la place Dauphine et du quartier du Palais. Il fit d'abord la police dans la Galerie et chez les libraires. L'utile et le piquant , aujourd'hui évaporés , de ses premières Satires doivent s'entendre et se recomposer ainsi. »
Cette période de son talent peut se marquer sommairement par ces deux vers où, parlant de la vérité dans la satire, il dit :
C'est elle qui, m'ouvrant le chemin qu'il faut suivre, M'inspira dès quinze ans la haine d'un sot livre.
Oui, la haine des sots ouvrages, et l'amour des beaux , voilà la principale veine de son génie , qui est essentiellement critique. Ajoutez à cela
quelques lieux communs agréables et de jolis passages descriptifs. — Mais le tout, il faut Tavouer, est petit et mince, et d'un souffle court. Ce sont, la plupart du temps, des morceaux de marqueterie, faits d*abord séparément, puis rajustés les uns aux autres ; presque jamais de grandes pièces d'ensemble coulées d'un jet .
La Bruyère a dit, en pensant évidemment à Despréaux : « Un homme né chrétien et français se trouve contraint dans la satire . Les grands sujets lui sont défendus : il les entame quelquefois, et se détourne ensuite sur de petites choses, qu'il relève par la beauté de son génie et de son style ». Ce peut être une explication de ce qui manque aux Satires de Boileau . La politique , s'il y eût songé , chose d ailleurs peu probable, lui eût été interdite; les matières religieuses, il se les interdisait luimême, par piété. A Rome, Lucilius dans ses Satires, ainsi que Naevius, avant lui , dans ses Comédies à la manière d'Aristophane, n'avaient pas craint d'attaquer des hommes puissants . Celui-ci avait osé faire allusion à des aventures de jeunesse de Scipion l'Africain (dont l'autre, au contraire, fut l'ami). Ce même Nœvius , à ses risques et périls , avait lancé contre la famille redoutable des Métellus le vers qui mit le peuple en joie :
Fato Melelli Romœ flunt consuks.
Car, malgré rindétermination du premier mot sans épithète, on voulut l'entendre en ce sens : « C'est pour le malheur de Rome que les Métellus deviennent consuls. » Â quoi les Métellus avaient répondu par cet autre vers :
Dàlnmt malum Metelli Nœvio poetœ^
€ Les Mélelluschâiieronl le poète Nse vins, d II fut, en effet, non pas bâionné , mais traduit devant les tribunaux, et condamné à la prison. Lorsqu'il eut fait son temps et qu'il redevint libre, il n'en continua pas moins ses attaques politiques. Lucilius de même, dans ses Satires, se choquait hardiment aux hommes d'État; Perse, dans les siennes, osa viser Néron ; et l'on sait comment Juvénal traite Messaline. Dans le monde moderne, sous Louis XIV du moins, la satire politique était impossible : elle n'avait pu reparaître que pendant les guerres civiles et religieuses du seizième siècle : d'Aubigné, dans ses Tragiques, a des éclairs et des hyperboles à la Juvénal. Mais, après qu'Henri IV eut abattu la Ligue, et que Louis XIV fut venu à bout de l'une et de l'autre Fronde, il n'y eut plus de satire politique possible en France ; encore bien moins de satire religieuse. Quant aux pamphlets en prose , c'était à l'étranger qu'ils s'imprimaient pour se glisser chez nous. En vers, la chanson seule
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désormais tint lieu de satire politique ; ce qui fit dire que la France était a une monarchie absolue, tempérée par des chansons ».
Restait donc uniquement la satire littéraire et morale. Despréaux était enfermé dans ce cercle restreint. C'est une circonstance atténuante pour excuser son peu de fécondité.
Cependant Mathurin Régnier, dans les mêmes limites ; a une verve abondante qui jaillit de source, une impétuosité de génie poétique, des images pleines d'esprit et de couleur , qui partent à chaque instant comme des éclairs, et qui vous laissent à peine le temps de respirer.