‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 16 sur 79 · MINOS · texte numérisé non relu

MINOS

Voilà des adverbes, furieusement et terriblement, qui

sont, à mon avis, bien placés et tout-à-fait en leur lieu*.

SAPHO continae de lire.

Tisiphone a naturellement la taille fort haute, et passant de beaucoup la mesure des personnes de son sexe, mais pourtant si dégagée , si libre , et si bien proportionnée en toutes ses parties, que son énormité^ même lui sied admirablement bien. Elle a les yeux petits, mais pleins de feu , vifs , perçants , et bordés d'un certain

1. Molière déjà dans les Précieuses s^était moqué de ces ad* verbes ridicules :

c MASCARiLLE : Attachez un peu sur ces gants la réflexion de votre odorat.

HA DELON : Ils Sentent terriblement bon.

CATHOS : Je n*ai jamais respiré une odeur mieux conditionnée.

MASCARILLE : Et cellc-là ? (Il donne à sentir les cheveux poudrés de sa perruque.)

MADELON : EUe est tout- à- fait de qualité. Le sublime en est touché délicieusement,

MASCARILLE : Yous ne me dites rien de mes plumes. Comment les trouvez-vous?

CATHOS : Effroyablement belles... 9

Aujourd'hui avec autant de bon sens on emploie Tadverbe excessivement dans le sens du superlatif, et une foule de personnes disent des phrases comme celles-ci : « Il est excessivement convenable. Une parole excessivement modérée. »

2. Ici énormilé est dans son sens propre, étymologique : e normaj excédant la mesure ordinaire, normale, des personnes de son sexe, comme le dit le membre de phrase précédent, et n'entraîne nullement l'idée de grosseur, comme il ferait dans la langue d'à présent.

vermillon, qui en relève prodigieusement l'éclat. Ses cheveux sont naturellement bouclés et annelés ; et Ton peut dire que ce sont autant de serpents qui s'entortillent les uns dans les autres , et se jouent nonchalamment autour de son visage. Son teint n*a point cette couleur fade et blanchâtre des femmes de Scythie ; mais il tient beaucoup de ce brun mâle et noble que donne le Soleil aux Africaines qu'il favorise le plus près de ses regards. Son sein est composé de deux demi-globes brûlés par le bout, comme ceux des Amazones, et qui, s'éloignant le plus qu'ils peuvent de sa gorge , se vont négligemment et languissamment perdre sous ses deux bras . Tout le reste de son corps est presque composé de la même sorte... Au reste, cette vertueuse fille est naturellement ennemie du vice, surtout des grands crimes, qu'elle poursuit partout, un flambeau à la main, et qu'elle ne laisse jamais en repos; secondée en cela par ses deux illustres sœurs Alecto et Mégère, qui n'en sont pas moins ennemies qu'elle ; et l'on peut dire de toutes ces trois sœurs que c'est une morale vivante .

DIOGÈNE

Eh bien, n'est-ce pas là un portrait merveilleux"?

PLUTON

Sans doute, et la laideur y est peinte dans toute sa perfection, pouir ne pas dire dans toute sa beauté. Mais c'est assez écouter cette extravagante,,., cette Précieuse ridicule.

Un peu après, Pluton demande à Diogène quelle

est cette autre héroïne a si lourde de sa personne, et si pesamment armée » qu'il voit s'avancer vers lui.

DIOGÈNE

Pouvez-vouB ne pas reconnaître la Pucelle d'Orléans?

PLUTON

C'est donc là celte vaillante fille qui délivra la France du joug des Anglais?

DI06ÈNB

C'est elle-même.

PLUTON

Je lui trouve la physionomie bien plate , et bien peu digne de tout ce qu'on dit d'elle.

DIOGÈNE

Elle tousse et s'approche de la balustrade ^ Écoutons. C'est assurément une harangue qu'elle vous vient faire , et une harangue en vers . Car elle ne parle plus qu'en vers,

PLUTON

Â-t-elle du talent pour la poésie ?

DIOGÈNE

Vous l'allez voir.

1. Le c salon » des Enfers, où la scène se passe, est disposé comme la chambre du Roi à Versailles , avec une a balustrade > pour tenir les gens à distance de Sa Majesté (Pluton).

LA PUCELLE

grand prince, que grand dès cette heure j'appelle, Il est vrai , le respect sert de bride à mon zèle ; Mais ton illustre aspect me redouble le cœur; Et, me le redoublant, me redouble la peur.

A cet illustre aspect mon cœur se sollicite.

Et, grimpant contre mont , la dure terre quitte. Oh ! que n'ai-je le ton désormais assez fort Pour aspirer à toi sans »e faire de tort ?

Pour toi pussé-je avoir une mortelle pointe Vers où répaule gauche à la gorge est conjointe Que le coup brisât Tos , et fit pleuvoir le sang De la temple * , du dos , de l'épaule et du flanc !

PLUTON

Quelle langue vient-elle de parler?

DIOGÈNE

Belle demande ! Française.

PLUTON

Quoi! c'est du français qu'elle a dit? Je croyais que ce fut du bas -breton ou de l'allemand. Qui lui a appris cet étrange français-là?

l Ce sont des vers de Chapelain dans la Pucelle, — Temple était la forme primitive, venue du pluriel neutre latin tempora. — Il y a mille exemples de ces pluriels neutres traduits par le féminin singulier : biblia sacra la sainte bible, fata fée, legenda légende, offèrenda offrande, prœbenda prébende, affixa affiche, meta^la médaille, gestaj geste. De même tempoixt la temple. Ensuite on a dit tempe; comme Aristote pour Aristotle (Aristotélès), Christophe pour Christophre ( Christophore).

DIOGÈNE

C'est un poète chez qui elle a été en pension quarante ans durant.

PLUTON

Voilà un poète qui Ta bien mal élevée !

DIOGÈNE

Ce n'est pas manque d'avoir été bien payé, et d'avoir exactement touché ses pensions .

PLUTON

Voilà de l'argent bien mal employé! Hé, Pucelle d'Orléans, pourquoi vous êtes- vous chargé la mémoire de ces grands vilains mots, vous qui ne songiez autrefois qu'à délivrer votre patrie, et aui n'aviez d'objet que la gloire ?

LA PUCELLE

La gloire ?

Un seul endroit y mène : et de ce seul endroit Droite et roide....

PLUTON

Ah! Elle m'écorche les oreilles.

LA PUCELLE

Droite et roide est la côte et le sentier étroit * .

PLUTON

Quels vers, juste Ciel!... »

Nous retrouverons ce Dialogue des Héros de roman à propos de la question du burlesque.

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