Port-Royal, t. V, 1. vi
quelquefois beaux ; en général d'une veine un peu facile. Corneille dans sa poésie, comme Bossuct dans sa prose, entremêle aux expressions nobles quelques touches familières, ce que les peintres nomment des vigueurs. 11 avait, sur ses six enfants, deux fils au service du Roi, dont Tun se trouvait au passage du Rhin ; il y fait allusion dans ces vers :
De la maison du Roi Tescadre ambitieuse Fend après tant de chefs la vague impétueuse , Suit Vexemple avec joie ; et peut-être, grand Roi, Avais-je là quelqu'un qui te servait pour moi : Tu lésais, il suffît
11 y a des vers curieux, un peu puérils d*idée, sur le peuple hollandais, auquel les fidèles sujets de Sa Majesté très-chrétienne ne pardonnent point d'être protestant , républicain ; quoi encore ? né , pour ainsi dire, de la mer, comme les poissons: voilà ses crimes *.
Boileau peut-être douta d'avoir suffisamment payé sa dette à Louis XIV par cette Épître , dont Bussy s'égaya d'abord à propos de l'hyperbole finale :
Je t^attends dans deux ans aux bords de PHellespont. 1. Voir l'Appendice à la fin du volume.
— Tarare pon pon ! se mit à chantonner le courtisan disgracié.
Le poète, comme par-dessus le marché, se mit, un peu plus tard, à écrire TÉpître viii, qui est pour ainsi dire la suite de celle-là, et qui n'est guère plus adroite. Lui qui s*était offert pour louer le Roi, le voilà qui reconnaît enfin qu'il s'y entend médiocrement, et qu'il est décidément mieux fait pour la satire que pour l'éloge en vers. — Mais l'encens, bien ou mal préparé, plait presque toujours.
Celles des Épîtres qui sont plus désintéressées valent mieux, à mon sens, que ces deux où nous venons de voir le satirique se faire courtisan assez gauchement. 11 est moins gêné lorsqu'il se contente du rôle de moraliste et de poète gnomique. Par l'effet des années, son humeur se tempère. 11 commence à ne plus trouver agréable de s'être mis tant de monde sur les bras :
Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable.
Il n'avait cependant que quarante ans lorsqu'il écrivait ce vers. C'est dans TÉpître V, adressée à M. de Guiileragues, un des hommes les plus distingués et les plus aimables de la Cour, et qui fut ambassadeur à Constantinople , Mais il faut voir comment ce vers est amené :
BOILKAU 83
Espric né pour la Cour, et maître ea Fart de plaire, Guilleragues, qui sais et parler et te taire, Apprends -moi si je dois ou me taire ou parler.
Faut -il dans la satire encor me signaler
Et dans ce champ fécond en plaisantes malices
Faire encore aux auteurs redouter mes caprices ?
Jadis, non sans tumulte, on m^y vit éclater,
Quand mon esprit plus jeune et prompt à s'irriter
Aspirait moins au nom de discret et de sage ;
Que mes cheveux plus noirs ombrageaient mon visage .
Maintenant que le temps a m&ri mes désirs , Que mon âge amoureux, de plus sages plaisirs Bientôt s'en va frapper à son neuvième lustre * , J'aime mieux mon repos qu'un embarras illustre.
Que d'une égale ardeur mille auteurs animés Aiguisent contre moi leurs traits envenimés.
Que tout, jusqu'à Pinchêne, et m'insulte et m'accable; Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable, Je n'arme point contre eux mes ongles émoussés . Ainsi que mes beaux jours, mes chagrins sont passés. Je ne sens plus l'aigreur de ma bile première. Et laisse aux froids rimeurs une libre carrière...
Le thème développé dans cette Épître est que le vrai bonheur se trouve en nous-mêmes, et qu'on le cherche vainement hors de soi. La modération dci} désirs est la véritable richesse :
1. Huit lustres, de cinq ans, faisant quarante ans, la quarante et unième année commencera le neuvième lustre .
Qui vit content de rien possède toute chose.
De rien, — et d'un bon petit patrimoine*, et de la pension que le Roi vient de lui accorder ; à laquelle se joindra Temploi d'historiographe de Sa Majesté. et une place à rAcadémie des Inscriptions, et une à FAcadémie française. On peut se contenter aisément d'un rien tel que celui-là. Au reste le poète parle d'abord en général : c'est simplement un lieu commun de morale stoïque. Il entremêle dans ce développement des imitations d'Horace, de Juvénal et de Perse, adroitement accommodées à la moderne. Ainsi, faisant parler l'héritier d'un riche conmiis :
Oh ! que , si cet hiver un rhume salutaire Guérissant de tous maux mon avare beau -père Pouvait, bien confessé, retendre en un cercueil I...
Qui reconnaîtrait, sous cet air chrétien, les vers de Perse ?
si EbuUit patrui prasclarum funus /...
1. Nicolas eut, dit -on, pour sa part d'héritage 12,000 écus, ou 36,000 livres, dont il plaça environ le tiers à fonds perdu sur THôtel-de-Ville de Lyon, qui lui fit une rente viagère de 1,500 livres. Il eut, avec cela, ce petit bien en prairies dont nous avons parlé, d'où il prit le nom de Des Pi'éaux , pour se distinguer de ses frères. Sa fortune s'augmenta beaucoup dans la suite, par des successions, et par une nouvelle pension que le Roi lui donna , en le faisant son historiographe conjointement avec Racine.
BOTLEAU 85
Pour lui, — voici qui devient plus personuel, et très intéressant, — il a appris de son père la modération, l'amour du travail, qui sont le vrai secret pour être heoreux :
Mon père, soixante ans au travail appliqué,
En mourant me laissa, pour rouler et pour Tivre,
Un revenu léger, et son exemple à suivre.
Mais bientôt, amoureux d*un plus noble métier,
Fils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier,
Pouvant charger mon bras d'une utile liasse,
J'allai loin du Palais errer sur le Parnasse.
La famille en pâlit, et vit en frémissant
Dans la poudre du greffe un poète naissant .
On vit avec horreur une Muse effrénée
Dormir chez un grefiSer la grasse matinée.
Dès lors à la richesse il fallut renoncer.
Ne pouvant Tacquérir, j'appris à m'en passer;
Et, surtout redoutant la basse servitude,
La libre vérité fut toute mon étude.
Dans ce métier, funeste à qui veut s'enrichir,
Oui l'eût cru, que pour moi le Sort dût se féchir?
Mais du plus grand des Rois la bonté sans limite.
Toujours prête à courir au-devant du mérite.
Crut voir dans ma franchise un mérite inconr.u.
Et d'abord de ses dons enfla mon revenu.
La brigue, ni l'envie, à mon bonheur contraires,
Tïi les cris douloureux de mes vains adversaires
fie purent dans leur course arrêter ses bienfaits.
€'en est trop : mon bonheur a passé mes souhaits.
Qu'à son gré désormais la Fortune me joue.
On me verra dormir au branle de sa roue.
Si quelque soin encore agite mon repos,
C'est l'ardeur de louer un si fameux héros ...
Nous retrouverons tout à l'heure la suite de cette idée.
Dans la sixième Épître, adressée à M. de Lamoignon, avocat général, fils du Premier Président du Parlement de Paris, le poète chante les joies de la vie champêtre.
Mais ce n'est pas un lieu commun en Tair ; cela se rattache à un épisode trop réel , dont nous avons eu occasion de parler à propos de Phèdre^ , et qu'il est nécessaire de rappeler ici brièvement , pour mettre en pleine lumière ce qui restait de brutalité féodale au milieu de cette société polie du dix- septième siècle, sous les yeux mêmes de Louis XIV.
Au fameux sonnet lancé de Thôtel de Nevers contre la Phèdre de Racine pour la tuer par le ridicule et l'immoler à celle de Pradon, les amis de Racine avaient répliqué par un terrible sonnet sur les mêmes rimes, dans lequel le duc de Nevers et sa sœur la duchesse de Bouillon, tous deux de mœurs suspectes et décriées, étaient percés ensemble d'un trait sanglant. Quelle main l'avait décoché? Était-ce celle du satirique? Le duc riposta par un autre sonnet, encore sur les mêmes rimes, dans lequel il menaçait les deux amis, Racine et Boileau, de châtier leur insolence.
1. VgI? ie Romantisme des ClassiqiteSy 2" série : Racine, t. II, p. 133 à 139.
Par des coups de bâton donnés en plein thé&tre.
C'est le pendant du vers des Métellus menaçant Nœvius. On répandit même le bruit que Boileau, un soir, avait été attaqué en pleine rue, le duc ayant donné ordre à ses gens de lui diâtier ce yilain. Le poète fait allusion, dans le vers 60 de cette Épître, à la rumeur d'une tentative de guet-apens :
Le bruit court qu'avant-hier on tous assassina.
On s'en tint aux menaces, sans passer aux voies de fait , parce que le grand Condé fit dire au duc de Ne vers, et même en termes assez durs, qu'il vengerait, comme faites à lui-même, les insultes dont on s'aviserait envers deux h .iiimes d'esprit qu'il aimait et qu'il prenait sous sa protection. Cependant peutrêtre qu'il conseilla à l'un et à l'autre de ne pas attirer l'attention pendant quelque temps , pour laisser passer Forage. C'est là-dessus que Despréaux , qui ne possédait pas encore la maison d'Auteuil, s'en alla à Hautile ( Haute -Isle), près de la Roche- Guyon, à treize lieues de Paris , chez son neveu Dongois, greffier du Palais et homme de lettres à ses heures. Là, se sentant hors du péril et loin du bruit, la retraite lui parut d'autant plus douce. Telle fut l'occasion de cette Épitre vi : quand on la remet ainsi dans son cadre, on la comprend et on la goûte mieux. Le poète, au sortir des violentes tempêtes de la ville et du théâtre , jouit
délicieusement de la paix des champs. La pêche, la chasse, occupent ses loisirs. Il se promène, lisant, faisant des vers. L'âge, d'ailleurs, commence à rendre nécessaire à sa Muse la paix de ces retraites .
Déjà moins plein de feu, pour animer ma voix J'ai besoin du silence et de Tombre des bois. Ma Muse, qui se plaît dans leurs routes perdues, Ne saurait plus marcher sur le pavé des rues. Ce n'est que dans ces bois propres à m'exciter Qu'Apollon quelquefois daigne encor m'écouter.
Tantôt) un livre en main, errant dans les prairies. J'occupe ma raison d'utiles rêveries ; Tantôt, cherchant la fin d'un vers que je construi *, Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui.
Le sentiment de cette vie paisible au sein d'une douce nature , après le danger récent , ouvre ici une petite source de poésie fraîche, qui continuera de jaillir dans TÉpître xi , à son jardinier d'Auteuil :
Quand, du matin au soir, Chez moi poussant la bêche ou portant l'arrosoir, Tu fais d'un sable aride une terre fertile, Et rends tout mon jardin à tes lois si docile ,
1. Cette orthographe était la forme régulière ancienne; la licence poétique consista à ajouter r« quand la rime le demandait. Puis cette autre forme pass en usage, dans la prose comme dans les vers.
60ILEAU 89
Que dis -tu de m'y voir rêver capricieux, TantAt baissant le front, tantôt levant les yeux, De paroles dans Pair par élans envolées Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées?
Les derniers vers, charmants et simples, réds, cueillis sur place , sont pleins de grâce . Et, un peu plus loin :
Cest en vain qu*aux poètes Les neuf trompeuses Sœurs, dans leurs douces retraites. Promettent du repos sous leurs ombrages frais; Dans ces tranquilles bois pour eux plantés exprés La cadence aussitôt, la rime, la césure, La riche expreision, la nombreuse mesure.
Sorcières dont Pamour sait d^abord les charmer. De fatigues sans fin viennent les consumer.
Sans cesse poursuivant ces fugitives Fées, On voit sous les lauriers haleter les Orphées . Leur esprit toutefois se plaît dans son tounnent.
Au moment où il se plaint d'elles, mais a%'ee amour, en récompense ces fugitives Fées se laisseoi prendre comme la Galatée de Virgile, et lui font leur plus doux présent en lui inspirant ces vers.
A la vérité , le brave jardinier Antoine ne devait guère entendre ce que c'était que la rime, la césure et le reste; mais il faut se prêter à la fiction. Le poète lui-même, au surplus, sentant le défaut, si défaut il y a , coupe court et cooroniie sod
Epîire par cette fin bien charmante encore , en disant à Antoine ;
Mais je vois, sur ce début de prône.
Que ta bouche déjà s'ouvre large d'une aune, Et que, les yeux fermés, tu baisses le menton. Ma foi ! le plus sûr est de finir ce termoa.
Aussi bien j'aperrois ces melons qui t'attendent, Et ces fleurs qui là -bas entre elles se demandent S'il est fête au village et pour quel saint nouveau On les laisse aujourd'hui si longtemps manquer d'eau.
Remarquons en passant que , si le poète met, une fois par exception, la césure en porte-à-faux, dans ce vers :
Ma foi I le plus sûr est de finir ce sermon ,
ce n'est pas au hasard , mais à dessein. Aujourd'hui on fait gloire de mettre, sans aucun sens, l'hémistiche sur un article, ou sur un pronom possessif, ou môme au milieu d'un mot ^
A quoi donc Boileau était- il occupé alors, pour s'agiter ainsi dans son jardin? Hélas! il le faut avouer, en même temps que ces jolis vers à son jardinier, il composait sa fameuse Ode sur la prise de Namur : c'est elle qui lui donnait tant de mal ,
1. J'ai vu Victor Hugo s'en fâcher tout rouge, refuser de croire que cela fût , quand on le lui citait.
et lui faisait a troubler la paix de cîes fauvettes » , pour un assez pauvre résultat * !
Boileau travaillait très difficilement. Il se vantait d'avoir enseigné à Racine « Tart de faire difficilement des vers faciles », Dans r Are poétique ^ il aura plus d'un précepte en ce sens :
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ;
Polissez -le sans cesse , et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Hâtez -vous lentement, quelque ordre qui vous presse
£t ne vous piquez point d'une folle vitesse.
i. Quelle doCe et sainte ivresse
Aujourd'hui me fait la loi ?
Chasies Nymphes du Permesse, N'est- ce pas vous que je voi?
Accourez, troupe savante :
Des sons que ma lyre enfante Ces arbres sont réjouis.
Marquez -en bien la cadence; Et vous, Vents, faites silence :
J" vais parler du LOL'IS.
Alors il célèbre Pindare, et se propose de le surpasser ; Il décrit en périphrases la ville de Namur et ses bastions :
Dix mille vaillants Alcidcs, Les bordant de toutes parts.
D'éclairs au loin homicides Font pétiller leurs remparts; Et dans son sein infidèle Partout la terre y recèle Un feu prêt à s'élancer.
Qui , soudain perçant son gouffre.
Ouvre un sépulcre Ce soufre A quiconque ose a^ancer.
C'était de xMalherbe qu'il avait hérité cette méthode. On conte que celui-ci ayant composé une ode pour consoler le président de Verdun qui pleurait la mort de sa femme, lorsqu'il lui porta ses vers il le trouva remarié.
Cette Ëpître xi est de Tannée 1695. Boileau possédait sa maison d'Âuteuil depuis 168$. Il avait là tous ses livres. 11 aimait à v recevoir ses amis. Racine la nommait , en plaisantant , son hôtellerie d'Auteuil. Elle est la scène de plusieurs jolies histoires trop souvent racontées pouf que nous les redisions, celles notamment où figurent à la fois Boileau, Molière, La Fontaine et Chapelle.
Nous avons laissé en arrii^re les Êpitres ii, iir et IX. Dans la neuvième , qui est adressée au mar- J quis de Seignelay, le poète exprime, d'abondance de cœur, son amour du vrai et du simple, avec des accents qui ne trompent pas :
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable.
La simplicité plait, sans étude et sans art.
Le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant; Mais la nature est vraie , et d'abord on la sent ; C'est elle seule, en tout, qu'on admire et qu*on aime.
Chacun, pris en son air, est agréable en soi.
C'est comme un prélude de VArl poétique.
9i LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
VÉpili^e II , fort courte, cinquante -deux vers seu leixient, n'est pas très riche. L'auteur, à vrai dire, ne la composa que pour ne pas perdre la fable de V Huître et les Plaideurs qu'il avait, sur le conseil d'un de ses amis, relranchée de VEpitr^ P^; fable assez faible , dont le sujet a été traité par La Fontaine avec une grande supériorité.
Quant à TÉpître m, elle semble préluder à la onzième Satire, sur lEquivoque : elle traite de la Miuvaise Honte y qui nous empoche de faire le bien. Composée en 1673, après l'Épîtreiv, au Roi, elle est la cinquième selon Tordre du temps. Elle est adressée à M. Arnauld , c'est-à-dire au grand Arnauld, avec qui Despréaux avait fait connaissance chez le Premier Président de Lamoignon. La candeur, la vérité, la probité, de part et d'autre, avaient été le lien naturel entre le poète et Arnauld. Celui-ci, au moment où cette Épître lui fut dédiée, était occupé à écrire contre Claude, le ministre protestant, son livre de la Perpétuité de la Foi. L'Épître est assez faible, composée de petits morceaux assez mal reliés entre eux par cette idée gé nérale vague et pauvre de la Mauvaise Honte ou du respect humain , idée qui amène , comme transitions, de singuliers arguments. Ainsi c'est par mauvaise honte, selon le poète, que le premier homme se perdit et nous perdit tous,
Le jour où , d'un faux bien sottement amoureux , Et n'osant soupçonner sa femme d'imposture, Au Démon par pudeur il vendit la nature.
<( C'est pousser bien loin le respect humain , dit Sainte-Beuve*, que de le voir jusque dans la complaisance d*Adam pour sa femme , au sein de ce Paradis terrestre où ils étaient sans témoins. »
La Mauvaise Honte est, ici, la source de tous les maux , comme sera plus tard r Équivoque : et la Satire xi ne vaut guère mieux que TÉpître m.
Décidément la Théologie n'est pas une Muse. Elle inspire assez mal notre poète.
Il en sera de môme encore dans VÉpîtf^e sur V Amour de Dieu, qui est la douzième. L'histoire seule de cette dernière présente quelque intérêt rétrospectif , si Ton veut Bien se placer en esprit dans les circonstances du temps.
Composée en 169o, publiée toute seule en 1697, puis en 1698 avec la x« et la xi*, elle est inspirée évidemment par la /(?* Provinciale *, qui a pour sujet, comme vous le savez, « les adoucissements de la Confession » , afin d' « attirer tout le monde et ne
1. Port-Royal j t. V, p. 496. — Voir au même endroit le commentaire le plus favorable possible de Tépître elle-même.
2. De même que la xii* Satire n'est guère qu'une récapitulation des Provinciales tout entières, et, vers la fin, presque une table de chapitres, rimée.
rebuter personne ». L'attrition, ou contrition imparfaite, causée par la seule crainte des peines de r-Enfer, suffît-elle, même sans l'Amour de Dieu, pour justifier les pécheurs? Telle est la question qui, au dix -septième siècle, passionna tant d'esprits non communs , Nicole , Arnauld , Pascal. — Oui , répondaient les casuistes de la morale facile. — a Ne s'ensuit- il pas de la, répliquaient les autres, qu'on pourra toute sa vie expier ses péchés de cette sorte , et ainsi être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en sa vie *? » C'est sur cette pensée que Boileau a bondi , et est parti en guerre une dernière fois. Mais toute sa bonne intention, en deux cent quarante vers, ne vaut pas les deux pages de la péroraison de la Lettre de Pascal : « mon Père ! il n'y a point de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d'entendre.. ., etc.»
L'Épître commence par réfuter une pensée de Luther, sans toutefois le nommer; pensée qui cependant parait assez juste : Luther condamnait
1. Les Provinciaîbs de Pascal, nouvelle édition, avec une Introduction et des Remarques par Ernest Havet, membre de rinstitut. Paris, Delagrave, 1885, t. II, p. 15, sq. — Cette édition, qui ne laisse rien à faire aux éditeurs futurs, est le digne complément de celle des Pensées par le même. Ce que Sainte-Beuve a fait pour Port-Royal en général, M. Havet Ta fait pour Pascal en particulier : l'une et Tautre œuvre, absolument magistrales, ont épuisé la matière et dit le dernier mot.
toute pénitence ayant pour principe la crainte, parce que la crainte, selon lui, ne pouvait faire que des hypocrites ; il disait que la crainte de TEnfer est criminelle, parce qu'elle offense la bonté de Dieu *. Cela ne semble pas si mal pensé. Boileau cependant, avec le concile de Trente, est d'avis que « cette utile frayeur » vient souvent de la Grâce divine
Qui, pour se faire ouvrir, déjà frappe à la porte.
Elle saura bien, une fois entrée, convertir
Cette crainte servîle en filial amour.
Quoique l'auteur soit enflammé de l'amour de Dieu , son Épître paraît assez froide aujourd'hui. Une prosopopée brillante en anime seulement les cinquante derniers vers.
Ce qui reste beaucoup plus vivant que cette Épître, c'est la célèbre dispute entre Boileau et un jésuite sur le même sujet, contée par madame de Sévigné d'après son ami Corbinelli*. La scène se passe chez M. de Lamoignon, qui se trouvait alors à Auteuil, où il avait un appartement dans la maison des Chanoines réguliers de Sainte- Gène-
1. Voir son second Sermon sur la Pénitence , et sa Dispute ^ de Leipsig, contre Eckius.