‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 36 sur 79 · Pensées et Fragments, — Paris, Galmaon Lévy · texte numérisé non relu

Pensées et Fragments, — Paris, Galmaon Lévy

3. « On a le talent , Texécution , une riche palette aux couleurs incomparables, un orchestre aux cent bouches sonores; mais, au lieu de soumettre tous ces moyens , et , si j'ose dire, tout ce merveilleux attirail à une pensée, à un sentiment sacré, harmonieux, et qui tienne Tarchet d'or, on détrône l'esprit souverain, et c'est l'attirail qui mène. » — Sainte-Beuve, fragment d'article sur Théophile Gautier, Portraits contemporains^ nouvelle édition, t. II, p. 517.

ment quelques-uns , ceux qui mettent le mieux en Saillie ridée, et en lumière le sentiment. Car, quelles que soient les habiletés, les roueries de la forme, une œuvre d'art n'a de valeur que par le sentiment vrai et profond qui Ta inspirée et qu'elle transmet.

L'incontinence du descriptif est donc un symptôme assuré de l'absence de conviction et du manque d'idées. Et cette prétendue richesse n'est, comme Boileau l'appelle, qu'une « abondance stérile y>.

Voilà déjà trois des maladies littéraires que dénonce et traite , comme un vigoureux médecin , l'auteur de VArt poétique.

Reste la quatrième, le burlesque. Celle-là demande une place à part ; nous la lui ferons quand nous parlerons du Lutrin.

Après les maladies de Tesprit et du goût, l'auteur Ce VArt poétique remonte à ce qui , la plupart du temps en est la cause : les vices de Tàmc.

Rappelez-vous le mot de Pascal : « On manque de goût parce qu'on manque de cœur. » Et celui de Vauvenargues : « Il faut avoir de Tâme pour avoir du goût. i> Ce n'est pas seulement l'imagination déréglée qui est cause de ces maladies : ce sont ordinairement les sentiments bas et les mauvaises mœurs. Tout se tient ; on manque de jugement dans ses écrits , comme on en manque dans sa conduite. 11 est rare que la corruption des mœurs n'entraîne pas celle du goût. Le médecin -législateur arrive donc à cette conclusion , que le talent n'a point de base s'il n a pas pour support l'honneur. Les gens

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de cabaret et de bouge déshonorent la littérature , et ruinent leur talent avec leur santé.

C'est pourquoi , aux préceptes littéraires , il ajoute les préceptes moraux. Il ne sépare point Tart et la vie. L'écrivain , avant tout , doit être un galant homme.

Cultivez vos amis , soyez homme de foi.

C'est peu d*ètre agréable et charmant dans un livre,

U faut savoir encore et converser et vivre.

Comme on sent ici l'homme de cœur, qui se défie de son humeur quinteuse ; qui veut bien être satirique, mais non insociable; qui se défend contre la misanthropie et l'amour de la solitude ; qui, mûri par l'âge et la réflexion , souhaiterait de réunir la sincérité d'Alceste sans son humeur bourrue, et la grâce de Philinte sans sa molle complaisance ; qui ne veut pas rompre avec la société humaine, quelques sujets de tristesse qu'il y trouve, et qui sent bien que la vertu est vaine, si elle tourne à la retraite excessive et à la maladie, si elle ne nous sert à tolérer nos pareils, à nous en accommoder, sans trop faire la balance de leurs qualités et de leurs défauts, et en les regardant du bon profil.

Oui, cultivons nos amis. Mais n'allons pas aussi, sous couleur d'amitié, ou pour nous aider à les supporter, les assassiner de nos vers :

Quelques vers toutefois qu*ÀpoUon vous inspire , En tous lieux aussitôt ne courez pas les lire.

Gardez -TOUS dMmiter ce rimeur ftirieux Qui, de ses vains écrits lecteur harmonieux, Aborde en récitant quiconque le salue.

Et poursuit de ses vers le passant dans la me. Il n'est temple si saint, des Anges respecté, Qui soit contre sa Muse un lieu de sûreté *-

Dans une lettre de Boileau à M. de Brienne, nous voyons qu'en ce point prêcher est une chose , et pratiquer en est une autre. Il lui dit d'abord avec une certaine brusquerie : « Je fais peu de cas de mes ouvrages ; j'en fais encore bien moins de tous ceux de nos poètes d'aujourd'hui, dont je ne puis plus lire ni entendre pas un, fût-il à ma louange. Voulez -vous que je vous parle franchement ? C'est cette raison qui a en partie suspendu l'ardeur que j'avais de vous voîr et de jouir de votre agréable conversation, parce que je sentais bien qu'il la faudrait acheter par une longue audience de vers , très beaux sans doute , mais dont je ne me soucie point. Jugez donc si c'est une raison pour m'engager à vous aller voir que le récit que vous demandez (une ecture du Lutrin). — J'irai pourtant, si je puis, aujourd'hui, mais à la charge que nous ne réciterons point de vers ni l'un ni l'autre, que vous ne m'ayez dit auparavant toutes les raisons que vous avez pour la poésie , et moi toutes celles que j'ai contre. j>

i. Art poétique, chanl IV, vers 51 à 58.

Cette fin n'est -elle pas bien d'un poète, et ne aisse-t-elle pas voir le bout de l'oreille ? Après avoir protesté à M. de Brienne qu'il ne veut plus ni entendre ni lire de vers, on entrevoit qu'il finira par lui lire les siens ; mais non à chaîne de revanche. Sa première pensée s'arrêtait à ces mots : « Nous ne réciterons point de vers ni l'un ni Tautre. i> Mais ensuite, sans s'en rendre compte, il a laissé une porte entr' ouverte.

L'unité de caractère de l'auteur éclate dans ces maximes morales qui terminent si heureusement son poème. Le vrai homme de lettres est difficile et délicat ; il fuit les coteries, où se forment les cabales qui peuvent décourager le talent, le génie même. Ici le poêle songe évidemment à son ami Racine, victime d'un infâme complot, succombant de dégoût dans la pleine maturité de sa force, à trente-huitans^et se retirant du théâtre après son chef-d'œuvre de Phèdre , balancé un moment par la rapsodie de Pradon.

11 veut de la dignité dans la vie , et du désintéressement. Il stigmatise les écrivains mercenaires, pour qui la littérature n'est qu'une industrie, et qui n'ont d'autre muse que la cupidité.

Ne voas flétrissez point par un vice si bas.

Si Tor seul a pour vous d*invincibles appas,

Fuyez ces lieux charmants qu'arrose le Permesse*

Ce n'est point sur ses bords qu'habite la Richesse.

Aux plus savants auteurs, comme aux plus grands guerriers

Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers.

Quel ton galant et noble ! Ce boui^eois de Paris du quartier du Palais et de la place Dauphine, est un vrai gentilhomme par le cœur.

Aimez donc la vertu, nourrissez -en votre Ame : Bn vain Tesprit est plein d*une noble vigueur , Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

Dans ces vers d'une beauté si simple , si chaude, si vivement timbrée, on sent la conviction, Faocent d*un homme dont la vie est d'accord avec les principes. Cela ne se simule point, non plus que le feu en peinture.

Boileau est donc bien conséquent avec lui-même. Son premier mot : « Rien n'est beau que le vrai » a pour corollaire son dernier : « Aimez donc la vertu. & Ou plutôt, c'est ce sentiment- ci qui est la source haute d'où l'autre découle.

Un de ses amis disait de lui : « C'est la raison incarnée. » — Oui, la raison et l'honneur. Lui-même, dans son Épitre à Seignelay , a pu se rendre témoignage avec justice :

Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces, Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes? Ce n^est pas que leurs sons, agréables, nombreux, Soient toujours à Toreille également heureux ; Qu*en plus d*un lieu le sens n*y gène la mesure, Et qu*un mot quelquefois n*y brave la césure ; Mais c*est qu*en eux le vrai, du mensonge vainqueur , Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur ;

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Que le bien et le mal y sont prisés au juste ; Que jamais un faquin n'y tient un rang auguste ; Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. Ma pensée au grand jour partout s^offre et s'expose ; £t mon vers, bien ou mal, dit toi]gours quelque chose.

Boileau, mieux que personne, nous fait sentir par son exemple la vérité de ce qu'il prescrit et recommande. Beaucoup plus que l'imagination, c'est le caractère, noble ou bas, qui donne ou ôte aux écrits leur accent. Chez certains grands comédiens d'éloquence et de poésie, l'emphase déborde , et les révèle : l'accent est forcé, la note fausse. Ils peuvent tromper ceux qui n'ont de finesse ni dans Touïe ni dans le cœur ; ils dégoûtent les esprits délicats et les âmes sincères, que Boileau charme et ravit.

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