‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 35 sur 79 · Henri Amiél · texte numérisé non relu

Henri Amiél

bientôt devient un genre. A la longue , chez les disciples môme éblouissants, ces descriptions minutieuses et prolixes fatiguent le lecteur. Et enfin, lorsque le soi-disant a naturalisme » s'en mêle, la fatigue se change, trop souvent, en dégoût.

Les écrivains qui ont le sens juste, et qui sont vraiment émus de ce dont ils parlent , ne saisissent que les traits essentiels. Doudan analyse excellemment ce point : < En littérature, dit -il, on peint par un petit nombre de signes qui rappellent à l'esprit du lecteur tout un ensemble. Aiosi, dans ces vers d'Alfred de Musset :

Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries, Des râteliers dorés , des luzernes fleuries , Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond

Bornez strictement ce tableau aux objets énoncés, il sera étroit et dira peu à l'imagination ; mais ce petit nombre d'objets bien choisis tiennent à la vie d'Orient , et vous ne pouvez guère vous les représenter sans voir en même temps les harems, les jardins de roses , les mosquées , les femmes voilées qui passent en sijence, le cavalier rapide qui va vers le désert. Si vous décriviez minutieusement tout Bagdad, j'en verrais une image moins brillante et moins complète, d'abord parce que mon attention serait distraite par l'excès des détails ; en second lieu, parce que ces premiers objets, bien choisis, évoquent le souvenir de tous les objets

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analogues , et repoussent , du même coup . tous les autres objets, qui, tout en étant bien une partie de Bagdad, ôtent de sa beauté à cette ville et en troublent, pour ainsi dire, Tidéal. L'artifice de ces signes bien choisis évoque devant l'imagination l'élite des objets propres à séduire l'œil et la pensée. — D me semble que presque toutes les règles de la composition découlent de cette observation. Elle est certainement décisive contre le genre descriptif qui décrit tout : car, en décrivant tout, je trouble, à coup sûr, l'unité d'impression poétique, vu qu'il est inévitable que je trouve sur mon chemin des traits désagréables ou prosaïques qui feront dévier mon esprit et le détourneront de la contemplation du beau ; et, de plus, la surabondance des détails rendra impossible cette synthèse involontaire que fait l'intelligence entre plusieurs choses , pour n'en concevoir qu'une seule . — Une autre conséquence" de cette observation, c'est que trop de précision dans les descriptions ne permet pas à l'imagination de chacun de sentir les objets dans le vrai biais de sa sensibilité particulière. Avez-vous jamais ouvert un roman gâté par des gravures? 11 est impossible que chacun ne sente pas que ces figures si déterminées l'obligent à voir les personnages et les si tes ai ment qu'il se plaisait à les voir|^t n'est-ce pas un des meilleurs privilèges de la littérature ^ très supérieure en cela aux arts du dessin, de laisser l'imagination de chacun achever à sa manière le

tableau dont Tesquisse est sous ses yeux ? A la différence de la peinture et de la sculpture tenues à la précision des lignes , la littérature , tout en observant les conditions générales du beau, donne à la sensibilité particulière de Pierre ou de Paul la facilité d'accommoder ce Beau général aux conditions particulières des connaissances, des souvenirs, qui sont le fonds de chacun et que chacun a besoin de retrouver dans le Beau pour en être profondément et vivement touché *. »

Dans la description comme dans tout le reste, supposé même que Ton veuille peindre la nature toute seule , un sentiment principal doit mener l'ensemble, les détails doivent être choisis et subordonnés ; aucun ne doit sortir du rang, ni tirer Tœil à son profit *.

L'illustre peintre Gros disait à ses élèves : e Quand il y a trop de détails» il n'y en a pas assez. » Il entendait par là que le relief s'efface dans les détails multipliés ; qu'il en faut donc choisir seule-

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