‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 55 sur 79 · Préface du Seau enlevé · texte numérisé non relu

Préface du Seau enlevé

2. C'est la fable de Phèdre, te Loup et la Cigogne , allongée et gâtée . La Fontaine s'en est mieux servi .

âi2 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES

Les diverses idées qui s'agitaient un peu confusément au fond de cette querelle, c'était d'abord ^ volle de la continuité des forces de la Nature :

A former les esprits, comme à former les corps, La Nature en tout temps fait les mêmes efforts ; Son être est immuable, et cette force aisée Dont elle produit tout ne s'est point épuisée;

ensuite l'idée du progrès de l'esprit humain, qui, adulte, n'a plus besoin de Tiraitation des anciens; la question du libre examen dans la littérature, Tap plication du principe de Descartes à la poésie, à l'éloquence , aux belles-lettres et aux beaux-arts ; la critique moderne , en un mot, secouant le joug de l'autorité.

Relevant donc le drapeau de Bois-Rcbert * , de Desmarets, et de son frère Pierre, Charles Perrault, après avoir parodié Virgile dans sa jeunesse, se mit, dans son âge mûr, à attaquer Homère, Pindare , Platon , tous les plus illustres Anciens ; /'d'abord, en 1674, dans un poème ou discours

1 . Et de Tassoni , Pensées diverses : car le premier acte de cette Querelle s'était passé en Italie , où Tassoni , à propos du Tasse, avait comparé les Anciens avec les Modernes. Le second se passa en France, et eut pour acteurs d'abord Bois-Robert, puis Desmarets de Saint-Sorlin (voir ci-dessus, p. 104) ; ensuite Pierre Perrault, et enfin Charles Perrault. Le troisième acte fut en Angleterre, avec Wotton. Le quatrième, encore en France, avec Fontenelle, Houdard de La Motte, Marivaux, etc.

en vers, intitulé* à peu près comme celui de Desmarets, le Siècle de Louis le Grand, où il mettait ce siècle au-dessus de tous les autres. Il lut des morceaux de ce poème dans une séance de TAcadémie française, en présence de Boileau qui bondit indigné et eut peine à se contenir, et de Racine qui fit semblant de prendre cela pour une plaisanterie et, en sortant, félicita ironiquement Tau leur d'avoir mené « si bien ce jeu d'esprit ».

Ce fut alors que Perrault, pour lui faire voir que ce n'était pas un jeu , entreprit de démontrer sa thèse dans quatre volumes en prose, publiés successivement, Parallèles des Anciens et des Modernes, en forme de dialogues à trois personnages: un président, partisan des Anciens ; un abbé, champion des Modernes ; un chevalier, à peu près impartial.

Le premier Dialogue des Parallèles a pour sujet l'architecture, la statuaire et la peinture. Dans cette manière de débuter on reconnaît le Contrôleur des Bâtiments du Roi , et le frère de l'architecte : il proclame la colonnade du Louvre infiniment plus belle que le palais d'Auguste, et en conclut que les Modernes sont supérieurs aux Anciens. En peinture, il n'hésite pas à mettre Lebrun au-dessus de Paul Véronèse et de Raphaël.

Les Dialogues suivants roulent sur l'éloquence et

la poésie. Au sujet des traductions, Tauteur prê< tend que les Anciens ne peuvent que gagner à être interprétés, et ajoute avec une courtoisie habile que « Longin n'a rien perdu en passant par les mains ^ de H. Despréaux ». Si Ton affecte de vouloir lire les Anciens dans le texte, « c'est pure vanité ou pure politique : pour ne pas perdre le privilège de savant, dont on se targue, et pour conserver le droit de récuser le témoignage de bon nombre de gens d'esprit. » Autre habileté : car il se trouvait que les Modernes étaient en majorité à l'Académie, et aussi dans le public, surtout dans le public des femmes. — Mais le style, dira -t- on, la marque personnelle de l'écrivain, que deviennent -ils dans les traductions ? — Peu importe à Perrault : il ne tient compte que des idées. Or, les Modernes en sont plus fournis que les Anciens, par cela même qu'ils sont venus plus tard. C'étaient les Anciens qui étaient les jeunes, et c'est nous qui sommes les Anciens.

Perrault se rencontre ici non seulement avec son frère Pierre, mais avec Rabelais, Bacon, Descartes, Pascal : l'antiquité est la jeunesse de l'univers, novitas florida mundi, disait Lucrèce; l'âge moderne en est la maturité. Bacon, dans son Novum Organum : a C'est à l'âge mûr du monde qu'il convient, dit-il, d'attacher ce nom d'Antiquité. Or, la maturité du monde , c'est notre temps ; et non celui où vivaient ceux qu'on appelle à tort les

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Anciens : ce temps-là était la jeunesse du monde. » Descartes, dans le Discours de la Méthode : « C'est nous qui sommes les Anciens, car le monde est vieux aujourd'hui, et nous avons plus d'expérience. » Pascal, quoique non cartésien, ne parle pas sur ce point autrement que Descartes : « Comme la vieillesse est l'âge le plus distant de l'enfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel (r humanité) ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont le plus éloignés? Ceux que nous appelons Anciens étaient véritablement nouveaux en toutes choses... »

N'en déplaise à Pascal, à Descartes, à Bacon et à tous les autres, c'est un paradoxe subtil. Quand on dit les Anciens et les Modernes , il est clair que Ton parle relativement à nous, et non à l'univers. Mais c'est à ce paradoxe que Perrault, comme les autres, agrafe l'idée des progrès de l'esprit humain et de notre supériorité probable, puisque nous sommes plus expérimentés et plus instruits. L'erreur consiste , pour l'auteur des Parallèles , à ne faire aucune distinction entre les sciences et arls utiles, qui ont besoin du temps pour s'accroître el se perfectionner , et d'autre part les beaux-arts , la poésie , l'éloquence, qui peuvent arriver à la perfection presque dès leurs commencements et sans le secours des siècles.

Perrault critique donc Démosthène et Cicéron

aussi bien qu'Homère et Vii^ile ; Homère surtout, sans mesure, lui reprochant ses longueurs, ses digressions, ses allégories excessives, ses comparaisons à longues queues ,

• • . . . . cent doctes rêveries ,

Où ton esprit s'égare et prend de tels essors Qu'Horace te fait grâce en disant que tu dors * I

Il oppose triomphalement au vieux poète

Les Regniers , les Maynards , les Gombauds , les Malherbes

Les Godeaux, les Racans, dont les écrits superbes,

En sortant de leur veine et dès qu'ils furent nés,

D'un laurier immortel se virent couronnés.

Combien seront chéris par les races futures

Les galants Sarrazins et les tendres Voilures ,

Les Molières naïfs*, lesRotrous, les Tristans,

Et cent autres encor, délices de leurs temps !

On trouve bien, dans cette énumèration, d'ex' cellents poètes , Régnier, Malherbe, Racan, Rotrou, Molière, pêle-mêle avec d'autres qui ne les valent pas; mais Roileau, mais Racine, mais Corneille, où sont-ils? Ils sont sous -entendus, si Ton veut, dans Vet cœtera « et cent autres encore », qui équivaut, j'y consens, au mot de Ruy-Gomcz à

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