‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 56 sur 79 · Naïf, c'est-à-dire plein de naturel · texte numérisé non relu

Naïf, c'est-à-dire plein de naturel

CHARLES PERRAULT 2i7

Hernani : » J en passe, et des meilleurs » ; toujours est-il que ces meilleurs sont en effet passés , omis ; et n'est- il pas étrange d'omettre de tels noms quand on veut prouver la supériorité des Modernes?

D'Alembert , malignement , suppose que cette omission du nom d^ Boileau fut une cause secrète de son courroux, non moins forte que son admiration pour les Anciens. Malignité gratuite : la colère de Boileau n'avait pas besoin d autre cause que les attaque? irrévérentes contre ces grands génies qu'il admirait avec une sorte de piété . Indigné de la témérité de Perrault, il lui lança d'abord, ainsi qu'à la majorité de l'Académie, de rudes épigrammes, les traitant de Hurons et de Topinamboux :

Clio vint, l'autre jour, se plaindre au dieu des vers

Qu'en certain lieu de l'univers On traitait d'auteurs froids, de poètes stériles,

Les Homères et les Virgiles.

Cela ne saurait être, on s'est moqué de vous,

Reprit Apollon en courroux ; Où peut-on avoir avoir dit une telle infamie? Est-ce chez les Hurons , chez les Topinamboux ? — C'est à Paris. — C'est donc dans l'hôpital des Fous ? —

Non , c'est au Louvre , en pleine Acadjune.

Ensuite, les épigrammes ne lui suffisant plus, il prit, un peu tard, le prétexte de ses Réflexions sur Longin, pour en décochera Perrault un certain nombre, et ^e mit à le régenter rudo-

ment, lui reprochant de parler d'Homère, dePindare, de Platon et de tous ces grands génies, comme un aveugle des couleurs. D énumérait, un peu pédantesquement , les « bévues » du critique téméraire: « première bévue », disait -il; « seconde bévue » ; « troisième bévue »... ;

« quatrième bévue »... ; « cinquième bévue »... ; etc. « Je ferais un gros volume, ajoutait- il, si je voulais lui montrer toutes les autres bévues. »

Pierre Leroux * rattache à l'insurrection de Perrault Torigine de la révolution romantique. Cependant « un des principaux dogmes de la jeune École, ainsi que le fait observer Hippolyte Rigault, c'était qu'il faut appeler les choses par leur nom , et par conséquent bannir la périphrase, renoncer au culte des mots généraux, les seuls nobles selon Buffon, et revenir à l'usage des mots propres, des mots roturiers, les seuls précis, expressifs et pittoresques , selon la poétique nouvelle. C'est une des meilleures idées du Romantisme , qui a rendu par là au style français le nerf et la couleur. Mais le goût du mot propre, qui donc le montre plus, de Charles Perrault , qu'Homère dégoûte parce qu'il parle des ânes, des porcs, des porchers et du

1. Revus encyclopédique^ 1832, dans un article intitulé De la loi de continuité qui unit le dix -huitième siècle au dix^ septième.

boudin , ou de Boiieau qui soutient qu'un tenne , pour être technique, ne cesse pas de convenir à la poésie, et que les porchers , avec leurs troupeaux , font très bonne figure dans Homère ? Évidemment ici Perrault est l'arriéré , et c'est Boiieau qui est le romantique* ».

Après l'avoir repris sur Homère, il le reprend sur Pindare : autre énumératîon de bévues, avec des transitions comme celle-ci : « Il a fait les précédentes bévues pour n'avoir pas entendu le grec ; mais il est tombé dans la cinquième pour n'avoir pas entendu le latin. »

Au reste, Boiieau ne traite aucune question, ne développe aucune doctrine. D semble corriger un élève étourdi, lui remontrer ses contre-sens, et voilà tout. Ce serait vraiment un peu insuffisant , si la cause des Anciens, bonne par elle-même , n'eût pas été défendue aussi par d'autres.

Pendant qu'il le semonçait ainsi sur un ton rogue, en régent du Parnasse, Perrault habilement répondait en homme du monde , d'un air spirituel , aisé :

L*agréable dispute où nous nous amusons Passera sans finir jusqu*aux races futures ;

Nous dirons toujours des raisons ,

Us diront toujours des injures.

1. Histoire de la Querelle des Anciens et des Jfoefemes ,p.255, / in-8*, Paris, Hachette, 1856.

Racine, comme Boileau, tenait pour les Anciens. Dans une de ses préfaces, après avoir énuméré les défauts qu'il s'efforce d'éviter , — il désigne clairement ceux de Corneille , — il ajoute : { Si je tombais dans ces défauts ) « de quel front oserais-je me présenter aux regards de ces grands hommes de TAnti qui té que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir de la pensée d'un Ancien, voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer , et nous devons sans cesse nous demander: Que diraient Homère et Virgile , s'ils lisaient ces vers ? que dirait Sophocle , s'il voyait représenter Cette scène ? d — Racine et Boileau les prennent pour maîtres, « non parce qu'ils sont les Anciens , mais parce qu'ils leur paraissent à tous deux avoir, les premiers, connu et appliqué le mieux les lois de la Raison* ».

La Bruyère se déclarait aussi pour eux , et disait avec une finesse piquante : « On se nourrit des Anciens et des habiles Modernes ; on les presse , on en tire le plus que l'on peut , on en renfle ses ouvrages ; et , quand enfin l'on est auteur , et que l'on croit marcher tout seul , on s'élève contre eux . on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui battent leur nourrice. — Un auteur moderne prouve que les Anciens nous sont inférieurs ; de deux manières, par raison et par exemple : il tire sa raison de son

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