‹ Boileau, Charles PerraultChapitre 9 sur 79 · Qui devint plus tard Thôtel de Grammont · texte numérisé non relu

Qui devint plus tard Thôtel de Grammont

2. A l'échafaud. La Grève, devant l'Hôtel -de -Ville, à Paris, était en ce temps -là, et jusque de nos jours sous le règne de Louis -Philippe, le lieu des exécutions capitales. Il fut transporté ensuite à la barrière Saint -Jacques, puis à la place de la Roquette.

3. C'était à propos de ces espèces qu'un autre disait plaisamment, au siècle suivant : oc Us ont passé de derrière la voiture dedans, en évitant la roue, »

Le satirique de vingt -quatre ans, non content d'attaquer ces grands et puissants voleurs, poussait oncore plus loin l'audace. Dans le diocèse et archevêché de Paris, en Tan de grâce 1666, il osait imprimer ceci :

Là le vice orgueilleux s'érige en souverain Et va la mitre en tête et la crosse à la main.

Quel était l'archevêque désigné dans ces deux vers? Si Ton s'en tient à la date 1666, à laquelle cette première Satire fut publiée, l'archevêque de Paris était alors Hardouin de Préfixe, ancien précepteur de Louis XIV. Si l'on prend la date de 1638, année dans laquelle cette pièce avait été composée, l'archevêque était le cardinal de Retz , exilé pour ses déportements politiques et galants. C'est donc lui probablement qui était visé dans ces vers. Cependant, à la date de la publication, on pouvait croire que c'était l'autre. Dans le premier cas, l'attaque était juste, mais moins hardie qu'il ne semble, puisque Retz, banni de son siège épiscopal, était alors en guerre ouverte avec le gouvernement. Dans le second cas, elle était injuste et téméraire ; cependant le jeune homme ne laissa pas de la publier, au risque de donner lieu à une telle méprise.

Ainsi sa hardiesse ne se renfermait pas dans les critiques littéraires. Pour celles-ci, h plus forte raison, s'en donnait-il à cœur- joie. Dès ce début.

il préludait à la guerre contre Chapelain , par les vers suivants, qu'il retrancha en 1674 seulement, lorsqu'il se fut réconcilié avec son frère aîné Gilles, auquel ces vers avaient trait ;

EnlÎD je ne saurais , pour faire aa juste gain , Aller bas et rampant fléchir sous Chapelain*. Cependant, pour flatter ce rimeur tutéiaire, Le frère en un besoin va renier son firère ; Et Phébus en personne, y faisant la leçon.

Gagnerait moins ici qa^au métier de maçon, Ou, pour être couché sur la liste nouvelle, S'en irait chez BiUaine admirer la Pucelle,

Gilles Boileau, qui avait su se faire bienvenir de Chapelain, était en effet couché sur sa liste. Il fut admis, vingt- cinq ans avant son cadet', à TAca-

1, Qui était chargé de tenir la feuille des pensions accordées^ aux gens de lettres. Ces gratifications du roi commencèrent en 1663.

2. Les trois frères aînés de Nicolas étaient : !<> Jacques, qui fut docteur de Sorbonne et chanoine de la Sainte-Chapelle; 2* Pierre, sieur de Puymorin, intendant et contrôleur général de Targenterie, des menus plaisirs et affaires du roi ; 3» Gilles, connu déjà par des œuvres littéraires avant que Nicolas fût sorti du collège; avocat, et plus tard payeur de rentes, d'où vint qu'en plaisantant on l'appelait le renfler. Tous les Boileau avaient 1 esprit satirique, à divers degrés, avec plus ou moins de finesse, comme si, selon la remarque de Sainte-Beuve, la Nature eût tâtonné et essayé plusieurs ébauches avant de tirer sa bonne épreuve, Nicolas Boileau. — Celui-ci, pour se distinguer de ses frères, prit le nom de Despréaux, de quelques petits prés qui lui étaient échus dans rhéritage paternel. La plupart des contemporains ne le dési< gnaient guère que par ce dernier nom.

demie française, où il succéda à Ciolletet le père, en 1659. Nous retrouverons tout à l'heure la suite de cette guerre de Boileau à Chapelain. Je n'ai voulu qu'en noter ici le commencement dès la première Satire telle qu'elle était d'abord.

La deuxième est ie premier hommage de Boileau à Molière, dont il admire la rare facilité, d'abord en fait de rimes , puis en bien d'autres choses, ainsi qu'il le dira plus tard. Et voilà un cadre trouvé, moderne cette fois, pour y faire entrer par opposition les mauvais poètes et méchants rimeurs; ou bien encore ceux qui ne riment qu'avec peine; tels que lui-môme; il le confesse modestement :

Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime... Quand je veux dire blanc, la quinteuse dit noir... . ............ ••••

D est bien loin toutefois d'envier, quoiqu'il en fasse semblant par ironie, la stérile fécondité de ceux qui riment ou écrivent intarissablement, à tort et à travers:

Bienheureux Scudéry, dont la fertDe plume

Peut tous les mois sans peine enfanter un volume 1

Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants

Semblent être formés en dépit du bon sens;

Mais ils trouvent pourtant, quoi qu'on en puisse dire,

Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire

Et, quand la rime enfin se trouve au bout des vers,

Qu'importe que le reste y soit mis de travers?

En même temps donc qu'il salue Molière , — et qu'il se lie d'amitié avec lui , et avec Racine , La Fontaine, Chapelle, Furetière, tous jeunes et hardis, d'un goût nouveau, d'un tour d'esprit moderne, — il va frappant sur les poètes du vieux jeu, qui ne savent qu'enfiler les rimes au hasard et, avec une déplorable facilité,

Dans leurs vers recousus mettre en pièce Malherbe;

les Scudéry, les Desmarets, les Théophile, les Dassoucy, les Cassaigne, les Chapelain.

La seconde attaque contre celui-ci est dans la troisième Satire, celle du Repas ridicule, dont le cadre est imité d'Horace. On y voit figurer, entre autres personnages, deux hobereaux qui se piquent de littérature.

Un des deux campagnards, relevant sa moustache Et son feutre à grands poils ombragé d*un panache, Impose à tous silence, et, d'un ton de docteur : Morbleu I dit-il, La Serre est un charmant auteur! Ses vers sont d'un beau style et sa prose est coulante. La Pucelle est encore une œuvre bien galante I Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant.

La hardiesse était grande, de se prendre si vivement à Chapelain, très honnête, très estimé, très admiré même ; très érudit, sachant le grec, le latin, l'italien, l'espagnol; déplus, attaché comme

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poète à la maison du duc de Longuevillc; et, enfin, chargé par Colbert de la feuille des bénéfices ; c'était alors un personnage. Tl y avait vingt- cinq ans qu'il préparait ce poème épique de la lucelle d'Orléans, sujet national entre tous. De temps en temps il en lisait quelque morceau, soit chez son noble patron, soit à Thôtel de Rambouillet, et recevait toujours de grands applaudissements. Les douze premiers chants de l'ouvrage tant annoncé et tant prôné parurent enfin ; la vogue fut grande : il y en eut six éditions en dix-huit mois. Boileau ne fut pas des derniers à les lire ; et l'admiration générale fut ce qu'il admira le plus.

La dureté des vers, les formes surannées et la lourdeur du style, la pauvreté des inventions, la froideur des allégories , excitent son humeur. Sans respect pour cette renommée établie, il s'y choque hardiment. L'hôtel de Rambouillet s'étonne, blâme ce téméraire de vingt- cinq ans; le satirique se pique au jeu, redouble de verve, lance trait sur trait, épigrammes, quatrains, pastiches :

Maudit soit Fauteur dur dont l'âpre et rude verve, Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve, Et, de son lourd marteau martelant le bon sens, A fait de méchants vers douze fois douze cents I

Rompre ainsi en visière à la société polie et à son poète, cela fit scandale d'abord. Mais la chambre bleue d'Arthénice, avertie, y regarda d'un peu plus

près. Les gens de goût trouvèrent que le jeune satirique n'avait pas tout à fait tort. Lui, enhardi par le succès, pousse sa pointe, et met les rieurs de son côté. U s'amuse à cueillir dans la Pucelle et à grouper en guise de déclaration d'amour les mots ou hémistiches les plus rocailleux ^ :

Droits el roides rochers dont peu tendre est la cime, De mon flamboyant cœur Tâpre état tous savez 1 Savez aussi , durs bois qu'ont cent hivers lavés , Qu'holocauste est mon cœur pour un front magnanime f

C'est qu'en effet Chapelain , brave homme au demeurant, et qui, en prose, ne manquait pas de jugement, manquait absolument de goût en vers. Voici comment, dans son poème, il décrivait les mains d'Agnès Sorel :

On voit , hors des deux bouts de ses deux courtes manches , Sortir à découvert deux mains longues et blanches, Dont les doigts inégaux, mais tous ronds et menus, Imitent l'embonpoint des bras ronds et charnus.

Les idées du poème, surtout avec le commentaire que l'auteur y avait joint, n'étaient pas moins ridicules que les vers :

Le roi Charles Vil représentait « la Volonté souveraine, portée au bien par sa noble origine»

1. Avec ce titre : Vers dans le style de Chapelain^ que. BoUeau chantait sur air fort tendre.

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mais facile à entraîner au mal, si celui-ci prenait l'apparence du bien t.

L'Anglais et le Bourguignon, c'étaient c les divers transports de TAppétit irascible , qui menace Fempire légitime de la Volonté ».

Le favori et la favorite, Amaury et Agnès, c'étaient a les divers mouvements de TAppétit concupiscible ».

Le brave Dunois, c'était la Vertu;

Tanneguy, FEntendement ;

La Pucelle d'Orléans, c'était la Grâce divine, qui fait triompher enfin la Volonté.

Boileau, du reste, n'était pas le premier qui se j fût moqué de Chapelain. Dès 1643, Saint- Évre-f"^^ mond, en sa comédie des AcadémUies (ou Académiciens), l'avait raillé pour ses périphrases banales et ses rimes relâchées, alors qu'il ne faisait encore que préluder à son grand poème par diverses odes. Toujours l'influence de Malherbe.

Ici se place un intermède dans le développement de la carrière de Boileau. Après la quatrième Satire, qui n'est pas des plus remarquables, — c'est un lieu commun sur ce thème, que les hommes pour la plupart sont fous diversement, — il composa, sans récrire d'abord, le Dialogue des Héros de roman, dont nous parlerons dans la leçon suivante. Il y attaquait de nouveau Chapelain et son poème.

Dans la neuvième Satire, la plus brillante de toutes, imitée d'Horace par le cadre et par plusieurs détails, il redouble de verve contre l'auteur de la Pucelle, et fait parler avec une naïveté /biaisante ses partisans blâmant le satirique :

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« Il a tort, dira l'un ; pourquoi faut- il qu'il nomme?

Attaquer Chapelain ! Ah ! c'est un si bon homme !

Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers.

11 est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers.

Il se tue à rimer. Que n'écrit-il en prose ? »

Voilà ce que Ton dit. — Hé! que dis -je autre chose?

Qu'on vante en lui la foi , l'honneur , la probité ; Qu'on prise sa candeur et sa civilité ; Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère : On le veut, j'y souscris, et suis prêt à me taire; Mais que pour un modèle on montre ses écrits; Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits; Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire ; Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire ...

Outre les Satires et le Dialogue^ il y a encore la farce de Chapelain décoiffé, parodie d'une scène du Cid, qui pour le cadre est de Furetière, mais à laquelle Boileau et Racine fournirent des traits; celui-ci est de Boileau :

En cet affront La Serre est le tondeur, Et le tondu p're de La Pucelle !

Cette parodie eut une suite, à l'occasion de la comète qui parut en 1664 : la Métamorphose de la Perruque de Chapelain en comète^ imitation de la Chevelure de Bérénice *.

1. Bérénice, fille de Ptolémée Philadelphe, roi d'Egypte, épousa son frère, Ptolémée Évergète, et occupa le trône avec

Eh bien» dans ces attaques renouvelées sans cesse, n'y a-t-il pas un peu d'excès? Mais la jeunesse est sans pitié , et la verve critique ne songe qu'à percer, aux dépens de qui il appartiendra.

Une autre victime sur laquelle s'acharne l'auteur des Satires y c'est l'abbé Cotin, — ridicule, il est vrai , et que Molière aussi bafoue dans les Femmes savantes y le nommant d'abord Tricotin, et puis Trissotin (triple sot); — cependant, quel que fût le personnage et comme poète et comme prédicateur, on ne saurait excuser ni de la part de Bdleau, ni de celle de Molière, ces attaques injurieuses. Il y a toutefois à distinguer : Molière a eu le tort d'attaquer l'homme même; Boileau ne Ta pas fait.

Cotin, quoique sot d'ordinaire , parfois ne manquait pas d'esprit, et le fit voir au satirique, en répliquant par la Satire des Satires, où il disait, faisant

lui. Ayant fait vœu de consacrer sa chevelure à Vénus, elle la suspendit dans le temple de la déesse. Au bout de quelque temps, la chevelure fut volée et disparut. Alors, l'astronome Gonon publia par fatterie qu'elle avait été changée en astre, et donna le nom de Chevelure de Bérénice à une constellation , qui a depuis lors conservé ce ncm. Cette princesse fut mise à mort par son propre fils, Ptolémée Philopator. — Dans la poésie de Catulle, imitée peut-être de quelque poète alexandrin, Zéphyr pose la chevelure de Bérénice sur les genoux de Yénus, pour loi assurer une beauté éternelle.

allusion à ses nombreuses réminiscences et à son manque d'invention :

U applique à Paris ce qa*il a lu dans Rome; Ce qu'il dit en français, il le doit au latin. Et ne fait pas un vers qu'il ne fasse un larcin . Si le bon Juvénal était mort sans écrire , Le maliik Despréaux n'eût point fait de satire.

Ce n'était vraiment pas mal touché ; mais Boi^eau riposta bien joliment aussi , faisant parler ses adversaires :

Gardez-vous , dira l'un , de cet esprit critique ; On ne sait , bien souvent , quelle mouche le pique ; ^lais c'est un jeune fou qui se croit tout permis, £t qui pour un bon mot va perdre vingt amis.

Il ne pardonne pas aux vers de la Pucelle , Et croit régler le monde au gré de sa cervelle. Jamais dans le barreau trouva-t-il rien de bon ? Peut-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon ? Mais lui , qui fait ici le régent du Parnasse , N'est qu'un gueux revêtu des dépomlles d'Horace ; Avant lui Juvénal avait dit en latin :

Mc Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Gotin '. »

1. Satire ix, vers 119 à 130. — Ici même, il imite Horace et Régnier :

Horace, Satires, i, iv, vers 33 à 35 :

Omnes hi metuunt versus, odere pœtas :

c Fcenum habet in cornu , longe fuge ! Dummodo risum

Excutiat sibi, non hic cuiquam parcet amico. »

Et Régnier :

... Fuyez... cet homme à la satire , Qui perdrait son ami plutôt qu'on mot pour rire.

Outre Chapelain, Cotin, Scudéry, c'est CoUetet qu'il attrape çà et là, avec plus de violence que de flnesse :

Tandis que CoUetet, crotté jusqu'à Téchine,

S'en va chercher son pain, de cuisine en cuisine '.

De telles attaques sont brutales : ce n'est plus de la critique, cela ressemble à des voies de fait. Boileau a beau alléguer, dans son Discours sur la Satire (1668), l'exemple de Lucilius qui, à Rome, n'épargnait ni petits ni grands, et en les nommant par leur nom; puis l'exemple d'Horace, celui de Perse, celui de Juvénal. Ces libertés romaines, renouvelées des Grecs, choquent les mœurs modernes. Régnier a eu tort de les imiter ; Voiture également; et Boileau encore plus, lui si honnête et si sensé en tout le reste. Sa jeunesse l'entraînait ; plus tard, il se calma.

1 . Satire !'• , vers 77 et 78. — On prétend que ce CoUetet (François), épousa successivement trois cuisinières. C'était une vocation. Il était le fils de CoUetet (Guillaume) , Tacadémicien , qui, mort en 1659, avait été, avons -nous dit, remplacé ;\ l'Académie française par GUles BoUeau, frère de notre auteur.

Si encore ces attaques se limitaient aux choses de la littérature, on plaiderait les circonstances atténuantes. Mais elles se prennent à toutes choses et à toutes gens avec le même excès. Tout à l'heure c'était à un archevêque ; maintenant c'est à un pauvre diable de poète meurt -de -faim; ailleurs, c'est à une autre sorte de personnage, le sieur Jacques Mignot, pâtissier traiteur, maîtrequeux de la maison du Roi, écuyer de la bouche de la Reine . Vous savez comment il le qualifie :

a Ma foi I yive Mignot et tout ce qu'il apprête , 9 (Dit rhôte). — Les cheveux me dressaient à la tête : Car Mignot, c'est tout dire, et dans le monde entier Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.

Mignot porta plainte en diffamation contre Fauteur de la Satire , mais ne put obtenir justice. Alors il se la fit lui-môme, assez spirituellement, enveloppant ses gâteaux et ses tourtes dans une feuille par laquelle Cotin venait de répondre à Boileau et qui avait pour titre : la Critique désintéressée. Ce coup fourré amusa le public. La vogue de Mignot s'en accrut, et sa fortune également.

Ces vers sont dans la Satire m, le Repas ridicule. En tout cas, on ne peut pas dire que ce Repas fût chiche. Si les mets sont mauvais, et les vins frelatés, la quantité remplace la qualité, Lorsqu'après s'être diverti des descriptions très élégamment tournées, on s'amuse à noter les plats, statistique réaliste à la mode d'aujourd'hui, voici ce qu'on trouve :

Le potage, avec un coq au milieu * ;

1. Anciennement « la poule au pot » était ce qu^on nommait potage ; et on la servait sur la table dans le pot ou dans le plat creux, où Ton mettait tremper en son jus mainte tranche de pain, en espagnol mpa, d'où vint chez nous le mot soupe , — surtout lorsque le jus, allongé et étendu d*eau, •devint bouillon, — et on servit la poule à part, que Ton mangea après la soupe. Voilà Thistoire du potage. Ici on en est encore à la vieille mode ; si ce n'est qu'en guise de poule dans le potage on a un coq, ce qui ouvre plaisamment le festin ridicule. — Régnier, en sa dixième Satire intitulée le Souper ridictde, avait déjà traité ce sujet, imité d'Horace, et trouvé j>lus d'un joli détail ; notamment sur le potage :

Devant moi justement on plante an grand potage, D'où les mouches à jeun se sauvaient à la nage.

ten

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Une langue en ragoût ;

Un godiveau (ou vol-au-vent) ;

Un lièvre , \

Six poulets , I Ces dnq articles

Trois lapins , V sur

Un long cordon d'alouettes, i un même plat;

Six pigeons, /

Deux salades;

Un jambon ;

Des ris de veau aux champignons ;

Des pois verts (ou petits pois)...

Du dessert il n'est pas mention , parce que le poète ayant eu l'art d'encadrer dans ce repas une dispute littéraire qui tourne en querelle et en bataille, les convives se jettent les assiettes , les plats, les verres et les bouteilles à la tête ; ce qui interrompt le festin par une fin animée ; effet naturel des fumées du mauvais vin : car, pour arroser tous ces mets, il y a les « quatorze bouteilles » annoncées dès la veille avec tant de fanfare, au moment de l'invitation :

N'y manquez pas au moins... J'ai quatorze bouteilles D'un vin vieux...

A peine ai-je senti cette liqueur traîtresse Que de ces vins mêlés j'ai reconnu l'adresse...

Quant au nombre des convives, il paraît être de

sept OU huit environ : l'amphitryon , désigné par la lettre A ; le malheureux qui fait le récit de ce repas ridicule, c'est-à-dire Boileau lui-même, quoique certaines éditions le désignent par la lettre P ; les deux nobliaux de province, « grands lecteurs de romans » ; le parasite flatteur ; un poète jaloux; peut-être deux ou trois autres convives, désignés collectivement avec les précédents par ces mots : « tous mes sots » , « tout le monde » , « toute la troupe ». Point de femmes : chose à noter. Absence qui permet les criailleries brutales*. Remarquons aussi que tous gardent le chapeau sur la tête: c'était alors Tusage, môme en cérémonie*. Cependant la chaleur est accablante ; c'est , ne l'oublions pas, dans une chambre haute, autrement dit d'un étage élevé, (peut-être une mansarde : car la mansarde existait avant l'architecte de Louis XIV dont le nom la baptisa,)

Où , malgré les volets , le soleil irrité Formait un poêle ardent au milieu de Tété.

On raconte qu'un ami de Despréaux , l'avocat Fourcroy, s'amusa à réaliser le menu de ce Repa^

1. C'est donc à tort que, dans une gravure en tête de cette Satire, une édition moderne, fort belle d'ailleurs, met quatre femmes parmi les convives.

2. Nous le voyons lorsque l'archevêque de Cambrai, Féne Ion , d'une courtoisie exquise , reçoit à sa table l'abbé Le Dieu , ancien secrétaire de Bossuet.

ridictUe. U avait invité M. de LamoignoDy avocat général* ; M. de Ménars, maître des requêtes, plus tard président à mortier ; Despréaux lui-même , et quelques autres personnes. Les convives, tout en riant de leur mieux, demeurèrent d'accord qu'un repas de cette sorte est meiUeurà décrire qu'à manger.

La Satire v, sur la Noblesse^ est imitée de Juvéna^, Slemmata quid faciimt?... C'est un riche lieu commun , qui a fourni à l'un et à l'autre poète de fort beaux vers, comme aussi de fort belle prose à Molière et à Massillon.

La sixième Satire, sur les Embarras de Paris, est une série de jolies descriptions. Juvénal avait peint les Embarras de Rome ; Boileau , prenant ce cadre ancien, y a mis un tableau nouveau, d'une couleur moderne très agréable; luttant aussi contre Mathurin Régnier en quelques détails, mais sans l'éclipser ; par exemple, dans la peinture d'une averse diluvienne :

Souvent, pour m'achever, il survient une pluie. On dirait que le ciel, qui se fond tout en eau, Veuille inonder ces lieux d'un déluge nouveau. Pour traverser la rue , au milieu de Forage , Un ais sur deux pavés forme un étroit passage :

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