‹ Boileau et Silvie; Mlle de Bertouville et les PoncherChapitre 1 sur 9 · A PARIS CHEZ H. CHAMPION, LIBRAIRE · texte numérisé non relu

A PARIS CHEZ H. CHAMPION, LIBRAIRE

5, Q.UAI MALAQUAIS, ^ I913

APR25 1968 i;

MtLE DE BERTOUVILLE ET LES PONCHER

Le Supplément des Antiquités de Paris, publié en 1639, peu avant le temps qui va nous occuper, donne, sous le titre : « Du lieu de Saint-Prix », la page suivante (^) :

A cinq lieues de Paris, et deux de Montmorency, du même côté, est le village de Saint-Prix, célèbre pour la dévotion qu'une bonne partie de la France a à ce saint martyr, vu qu'au mois de juillet, le douzième, jour de sa fête, et le dimanche ensuite, il s'y trouve si grande quantité de peuple, tant de Paris que de divers endroits, qu'il n'est presque pas possible d'entrer en l'église, et, tout le long de l'année, ce ne sont que pèlerinages pour des personnes impotentes des bras et des jambes, dont plusieurs, selon leur foi, en ont ressenti de grands soulagements ; beaucoup de miracles s'y sont faits, qui rendent la vénération plus ardente ; son autel est tout entouré de potences [béquilles], mains, jambes et pieds de cire, les uns les y ayant laissées après avoir reçu guérison ; les autres, pour l'accomplissement du vœu qu'ils y font, y laissent ces jambes et bras de cire.

Le sanctuaire de Saint-Prix, fréquenté surtout par le peuple, nous dit-on, attirait aussi parfois les beaux esprits. L'un d'eux a conté son pèlerinage... et sa déconvenue, extraordinaire assurément, mais qui ne prouve rien contre la foi des autres : il n'avait pas, au fond, le désir d'être guéri. Il était poète ; écoutez sa plainte :

J'ai beau m'en aller à Saint-Prit.

Ce saint, qui de tous maux guérit, Ne saurait me guérir de mon amour extrême.

Belle Philis, il le faut avouer.

Si vous ne prenez soin de me guérir vous-même, Je ne sais plus du tout à quel saint me vouer.

I. SuppUmetit des Antiquités de Paris, avec tout ce qui s'est fait et passé de plus remarquahle depuis l'année léio jusqu'à présent ; par D. H. I., avocat au parlement (Jobert ?). Paris, I 639, in-4<>, p. 96.

Quel rimeur a tourné cela ? — Chaulieu ?... Benserade ? Sûrement quelque profès en l'art des ruelles. — Non, vous en êtes à la fois très près et très loin. L'auteur de cette épigramme, ainsi parlait-on alors, ne la récitait que pour s'en moquer, et pour en faire voir le ridicule : « Quand je mourrai, disait-il en riant, je veux la laisser à M. de Benserade. Elle lui appartient de droit ; j'entends pour le style. » Le tour de main était en effet celui de Benserade ; mais la main, — qui l'eût dit ? — celle de Boileau. Ainsi le satirique du grand siècle,

De tout faux bel esprit l'ennemi redouté,

confessa-t-il que, dans un écart de jeunesse, il avait dérobé une fleur au jardin des Précieuses.

Le zèle indiscret d'un Brossette, l'avocat lyonnais, commentateur et confident de Boileau, a conservé le madrigal ; n'osant pas, cependant, après cette condamnation qu'il rapporte lui-même, le mettre au rang des oeuvres avouées, il l'a relégué dans le demi-jour d'une note, au bas de la page. Mais ce n'est pas à nous de railler sa dévotion, puisqu'elle a perpétué le souvenir de cet événement : Boileau est venu à Saint-Prix (').

§ I. Origines Je Boileau.

Boileau, ai-je dit, est venu à Saint-Prix : en quel temps? En quelle compagnie? Belle matière pour l'historien du village. Que les personnes de haute littérature ne se hâtent pas de sourire de sa gravité et de sa découverte. Les petites choses tiennent à de plus grandes ; il est possible que tout ne soit pas à dédaigner, pour les commentateurs et les biographes de Despréaux, dans le mince tribut offert par Saint-Prix à la mémoire du poète.

Relisons ce quatrain bien connu, à la page précitée :

Sur le portrait de Rocinante, cheval de don Guichot.

Tel fut ce roi des bons chevaux,

Rocinante, la fleur des coursiers d'Ibérie,

Qui, trottant jour et nuit, et par monts et par vaux,

Galopa, dit l'histoire, une fois en sa vie.

1. Œuvres de M. Boileau- Despr eaux, avec des éclaircissements, etc., rédiges par M. Brossette, alimentés, etc., par M. de Saint-Marc, Paris, David et Durand, 1747, S vol, petit in-8. T. II, p. 389.

Brossétte en prend occasion pour raconter cette anecdote : « L'auteur fait ici le portrait d'un méchant cheval, sur lequel, étant fort jeune, il avait été voir sa maîtresse au village de Saint-Prix, près Saint-Denis (voyez Poésies diverses, iv). 11 avait fait de ce voyage une relation en vers et en prose, et M. de la Fontaine, auquel il la montra, s'arrêta principalement aux quatre vers qui sont ici. Il supprima le reste. 11 se souvenait pourtant d'une autre épigramme qui faisait partie de cette relation. » C'est celle que nous avons transcrite plus haut.

Les éditeurs de Boileau datent ces bluettes de 1656 a 1660: environ 1658. Remarquons, en passant, que 1656 est l'année où. Chapelle et Bachaumont firent leur voyage aux Pyrénées, et en donnèrent ce récit, moitié prose, moitié vers, qui devint le point de départ d'une mode et d'un genre, et fut imité par la Fontaine lui-même !') ; l'idée était dans l'air. Boileau faillit enlever cette gloire, qu'il jugeait médiocre d'ailleurs, de tourner un voyage en vaudeville. Il trouvait que son ami Chapelle avait acquis à bon marché sa renommée (*) : en quoi il a eu raison, malgré Voltaire. Le genre a vieilli ; les modernes ne l'ont pas renouvelé (^).

« Voyez Poésies diverses », disait Brossétte, tout à l'heure, pour abréger. En s'y reportant, on saura quelle était la « maîtresse » que le jeune cavalier allait voir à Saint-Prix : « une fille fort spirituelle, nommée Marie Poncher, qu'on appelait dans le monde M"* de Bertouville. Cette aimable et vertueuse personne... » Mais j'interromps l'auteur au milieu de sa phrase, parce que de ce peu de mots naissent plusieurs questions qu'il faut éclaircir avant de le laisser poursuivre (4).

« L'aimable et vertueuse personne » dont il parle était ainsi une fillé du meilleur monde, digne du pur hommage des vingt ans de Boileau. « Maîtresse » doit s'entendre dans un sens très usité au xvii^ siècle,

1. Jean delà Fontaine, Relation d'un voyage de Paris en Limousin, Paris, Delagrave (dans la collection des Voyages des Poètes français).

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