‹ BoileauChapitre 17 sur 19 · ARS, NES RE DM · texte numérisé non relu

ARS, NES RE DM

au milieu de ces violences? Le sujet, à vrai dire, n'est pas traité. Il y avait au moins dans les Parallèles une thèse développée d'un bout à l’autre de l'ouvrage : rien de pareil dans les Réflexions sur Longin. L'idée générale du respect que méritent les anciens, s’y affirme violemment; jamais Boileau n'essaye de l’établir par un raisonnement décisif.

Il réduit même le débat à une dispute sur Homère et Pindare, les deux auteurs peut-être que le xvu® siècle pouvait le moins goûter dans leur particulière originalité, et ceux assurément dont Boïleau, qui les sentait grands, pouvait le moins dire par où ils étaient grands. Et, sans même invoquer les principes excellents qu’il avait ailleurs énoncés, il se rabattit sur de puériles contestations et des chicanes ridicules. Il parut plus occupé de contredire Perrault et d'opposer une négation absolue à chacune de ses affirmations légères, que de mettre en évidence la vraie beauté d' Homère et de Pindare. Il s’acharna sur le détail, et sur tous les exemples dont Perrault avait illustré sa thèse. Il réussit à mettre, au début de la Première Olympique, une banalité plate à la place du parfait galimatias que Mme la présidente Morisset y avait trouvé. Il tint à démontrer qu'Homère parlait congrûment de l’anatomie et du battage de l'or, qu’il savait la géographie et la durée ordinaire de la vie des chiens, et qu'il ne faisait pas tenir aux princesses des propos de corps de garde. Il s’épuisa à défendre ici une épithète, et là, une hyperbole, et surtout à laver ces

4 deux sublimes poètes du reproche d’avoir employé des termes bas. Il ÿ a un sentiment fin et juste de - la couleur, si l’on peut dire, des expressions et des langues dans la démonstration que Boileau entreprend; mais la gaucherie de la forme est plus sensible que la vérité du fond, et l’on ne peut s’empêcher de sourire, quand on voit Boileau alléguer Thalès, Empédocle et Lucrèce, pour faire valoir la dignité de l'eau dans l’antiquité, quand il ne veut pas qu'Homère ait parlé du « boudin » : un « ventre de truie », à la bonne heure, voilà qui est noble; ou quand enfin il aime mieux mettre aux pieds de Télémaque une « magnifique chaussure » que de « beaux souliers », et maintient obstinément qu'il ne faut pas appeler « cochons » ou « pourceaux » les animaux de nom « fort noble », en grec, dont avait soin le « sage vieillard » Eumée, qui n'était pas un « porcher ».

On s'explique du reste la mauvaise humeur et la polémique chicanière de Boileau. Il était dans une situation fausse, et toute sa colère venait d’un embarras dont il avait le sentiment plus ou moins obscur. D'abord, pour défendre l'antiquité, il n’était pas un érudit : à un tel point que les érudits lui déniaient même le droit de se faire l’avocat des anciens, et qu'il se trouva pris à un moment entre deux feux, et obligé d'écrire sa Dixième Réflexion contre le docte Huet. Puis, en dépit de tout, il ne pouvait faire qu'il ne fût Français, et Français du grand siècle, épris de politesse et de décence, homme

de réflexion et de raison. On n'échappe jamais à son temps, et nos défenseurs des anciens étaient au fond « modernes » jusqu’à la moelle. Jugez-en par Racine, un des deux ou trois écrivains du siècle à l’âme desquels la Grèce a vraiment parlé : qui s’attendrait que Racine voulût retrancher du Banquet de Platon, comme inutile et scandaleux, tout le discours d’Alcibiade, ce portrait de Socrate, ce pur chef-d'œuvre où l’enthousiasme et la moquerie se mêlent avec une grâce subtile ? Qu'eût fait de pis Perrault? Et Boileau, voyez-le tailler, rogner, changer, abréger son Zongin, sans autre loi que son goût et le désir d'éviter de la peine à son lecteur, écartant les « antiquailles » (entendez ce qui suppose une teinture d'histoire ou d'archéologie), supprimant ce qui est « entièrement attaché à la langue grecque » (entendez ce qui suppose la connaissance du grec), substituant, dans une citation de Sapho, un « frisson » à une « sueur froide », parce que « le mot de sueur en français ne peut jamais être agréable, et laisse une vilaine idée à l'esprit ». En un mot, il se fait à chaque moment juge du. sens et des mots de son auteur, il le « rectifie » sans scrupules, « à la française ». Et voilà comment Perrault trouvait Longin plus beau dans Despréaux que dans Longin même! Rappelezvous encore ce « Vous n'avez pas failli, Messieurs », que Boileau lisait dans son Démosthène, au fameux endroit du serment par les morts de Marathon. On conçoit dès lors combien il était difficile à Boileau de tout repousser dans la thèse que soutenait Per-

rault; à quelles chicanes, à quelles subtilités, ou à quelles contradictions brutales et sans preuves il était réduit, pour justifier les anciens et condamner Perrault sans réserve et sans nuances. Il eût fallu à l’honnête Despréaux plus d’agilité et de souplesse d'esprit, plus de légèreté de main qu'il n’en avait, pour sortir à son honneur de cette poléniique. Il sentait bien qu'en dépit de tout les anciens étaient beaux : mais il s’obstinait à démontrer qu’ils avaient la noblesse, la politesse, de bons principes, de bonnes facons, tout l'extérieur enfin et le fond des « honnêtes gens », et il ne se rendait pas compte que de les défendre ainsi et se montrer incapable de se déprendre des mœurs et du goût de son siècle en ces matières, c'était une autre façon d’être « moderne », mais c'était être aussi « moderne » que les plus acharnés détracteurs de l’antiquité.

Au reste, si Perrault était imbu de l'esprit cartésien, Boileau ne l'était pas moins. La doctrine de Perrault, c'était la conséquence du rationalisme cartésien, non contenu et dirigé par l'étude de l’anti-

-quité : mais celle de Boileau, c'était le même cartésianisme interprétant et classant les principes et les impressions que fournissait la pratique assidue des littératures antiques. Si, en effet, les anciens ont mené Boileau à définir l’art une imitation de la nature, on sent à chaque moment une conception nouvelle de la vérité, une conception presque scientifique, dans les formules que le critique français emploie : et c'est en cartésien, ou, si l’on veut, en classique, enfin

en homme de sa race et de son temps, qu’il a substitué au naturel aisé des anciens son « naturalisme » rationnel et conscient.

On ne s’étonnera donc point que les meilleures pages que Boileau ait écrites sur la Querelle des anciens et des modernes, soient celles où 1l entre dans les vues de son adversaire : je veux parler de la lettre qu'il écrivit à Perrault en 1700, après que le grand Arnauld, leur ami commun, les eut réconciliés. S’élevant cette fois au-dessus des petites chicanes, et renonçant aux dénégations absolues, il prenait le sujet de haut et l’embrassait d’une vue large et pénétrante. Il montrait à Perrault que les vrais admirateurs de l'antiquité n'étaient pas les pédants en us, mais les honnêtes gens, les gens du monde même dont le goût est fin et exquis. Et il reprenait pour son compte la thèse des Parallèles : il refaisait le livre à son goût. Il s’engageait à faire voir que le siècle de Louis XIV était non pas plus grand à lui seul que tous les siècles passés, mais supérieur à n'importe quel siècle pris à part, même à celui d’Auguste. Il esquissait largement ce parallèle, donnant et reprenant l'avantage tour à tour aux anciens et aux modernes, avec un vif amour pour ceux-là, une large sympathie pour ceux-ci. Avec une netteté admirable de vues, il disait les écrivains qui devaient recommander leur siècle à la postérité. C'était là le point faible des argumentations de Desmarets et de Perrault, qui opposaient plus volontiers les Benserade et les Scudéry que les Racine et les La Fontaine

aux anciens. Boileau, judicieusement,remettaitchacun à sa place, et dressait la liste qui fait loi encore au bout de deux siècles.

Mais Boileau, en écrivant ces pages excellentes, abandonnait sa position. Il prétend que Perrault ne fut pas content de sa lettre : Perrault, vraiment, était difficile. Que pouvait-il souhaiter de plus que de voir son antagoniste se charger de lui gagner son procès ? Et que devait lui importer que ce fût par un autre plaidoyer que le sien?Ilest vrai qu’en

cinq pages Boileau disait plus de vérités que Per-

rault en quatre volumes : mais enfin, avec toute la vénération possible pour l'antiquité, l’auteur de l'Art poétique et des Réflexions sur Longin confessait qu'il était réellement un « moderne ».

Il l'était si bien qu'il ne renversait la théorie moderne du « progrès » dont l'application à la littérature lui paraissait fort aventureuse, que par une théorie plus moderne encore, qui contient en germe les principes d’une critique toute « relativiste » et même « évolutionniste ». Lisez la Septième Réflexion sur Longin et la Lettre à Perrault, Vous y verrez Boileau, pressé d'échapper à l'argumentation de Perrault, introduire dans sa doctrine une notion nouvelle et bien inattendue, celle du temps et du développement successif et continu des formes littéraires, et chercher s’il n'y a pas quelque explication rationnelle de la richesse des genres et de la beauté des œuvres, en dehors et à côté du génie individuel, imprévu, indéterminé, inexplicable. Il entrevit alors

cette vérité importante : que le mouvement général de la littérature se compose d’un grand nombre de mouvements particuliers, de vitesses très inégales; qu'il y a pour une langue, et qu'il y a pour chaque genre des points de perfection qui sont atteints à des moments très différents : le progrès commence à peine d’un côté, que la décadence se fait sentir de l’autre. Ainsi le français n’a point été toujours apte à tous les genres. Ronsard et ses imitateurs ont été bientôt décriés, parce qu'ils n'avaient point attrapé dans notre langue « le point de solidité et de perfection, qui est nécessaire pour faire durer et fixer à jamais des ouvrages ». Bertaut, Malherbe, Lingendes et Racan rencontrèrent « dans le genre sérieux le vrai génie de la langue française, qui, bien loin d’être en son point de maturité du temps de Ronsard, n’était même pas sortie de sa première enfance ». Ainsi Ronsard devait échouer dans l’ode et dans la grande poésie, non faute de génie, mais parce qu'il venait trop tôt. Au contraire, Marot, plus ancien que lui, a fixé, la langue s'y prêtant, « le vrai tour de l'épigramme, du rondeau et des épîtres naïves ». À Rome, Cicéron et Virgile ont marqué « le point de perfection de la langue » par leurs écrits : mais plus d’un siècle avant eux, la comédie avait trouvé assez de ressources dans cette langue encore imparfaite pour atteindre sa perfection propre, et depuis elle ne faisait que décroître, quoique l’idiome latin et la littérature générale fussent en progrès. Même remarque, si l’on compare les langues

entre elles; certaines langues sont en quelque sorte

de meilleurs terrains de culture pour certains genres. Ainsi ni l'épopée, ni l’éloquence, ni l’histoire, n1 la satire, ni l’élégie n'ont atteint en France la même hauteur qu'à Rome. Mais « pour la tragédie, nous sommes bien supérieurs aux Latins »; et aussi pour le vaudeville. Il y a même des genres de poésie que les Latins n'ont pas connus, comme « ces poèmes en prose que nous appelons romans ».

On voit combien Boileau améliorait la théorie de Perrault, en substituant à cette loi de fer du progrès constant, universel, qui fait violence aux faits par la régularité mécanique et monotone de son jeu hypothétique, un principe infiniment plus flexible, plus voisin de la réalité, et qui s’y adapte sans peine pour l’exprimer : distinguer dans le mouvement général du monde intellectuel une pluralité de petits mouvements, des séries partielles ascendantes ou descendantes, se succédant, s’enchevêtrant, s’ajoutant, se contrariant, se figurer la marche de la littérature, non plus comme offrant la rigidité d’une ligne droite, mais comme une quantité de lignes brisées ou courbes du dessin le plus capricieux, c'était prendre la notion du rythme ondoyant des choses, et ni plus ni moins qu'introduire dans la critique la doctrine de l’évolution. Mais si l’on songe que jusque-là, dans l'Art poétique et ailleurs, Boileau n'avait jamais regardé les œuvres littéraires que dans leur relation au genre, sorte de type analogue aux idées platoniciennes, seul élément d'estimation, et seul

principe de classification, dont chaque ouvrage tirait et sa raison d’être et sa valeur, selon qu’il le réalisait plus ou moins complètement : si l'on songe qu'il n'avait jamais demandé que la connaissance des règles et le génie pour la création des chefs-d'œuvre poétiques, et ne croyait pas avoir besoin d’une autre considération pour expliquer que la Pucelle n’égale pas l’Zliade, on comprendra tout le chemin que Perrault fit faire à Boileau. Selon ses nouvelles vues, à vrai dire, toute son œuvre était à refaire : il y avait un autre Art poétique à écrire. Boileau ne le fit pas, et n’alla point au delà des idées littéraires proprement dites : il ne regarda point les réalités psychologiques qui se cachent derrière ces abstractions, une langue, un genre : il n'y vit point les expressions de ces consciences collectives qu'on appelle des peuples, et ne se rendit pas compte que chaque nation façonne sa langue à son image, et que l'apparition et la disparition, la perfection et la décadence de ces formes organiques qui sont les genres, représentent la succession des états d'âme, la diversité des aptitudes intellectuelles et des aspirations morales des divers groupes de l'humanité. Quand Boileau eut mis les genres en relation avec les langues, il s’arrêta : là, en effet, il était sur le seuil même de la littérature; la philologie, l’histoire, s’ouvraient devant lui. Eutil peur de s’y lancer? Ou plutôt ne se douta-t-il pas qu'il avait devant les yeux un monde nouveau? Les mots dont il s’est servi nous offrent sans doute plus de sens qu'ils n’en avaient pour leur

auteur. Us tirent hr leu à à notre égard des pen- sées qui nous sont devenues familières, des doctrines où notre siècle a enfermé ses croyances et son génie : tandis que Boileau, en les écrivant, croyait seulement défendre ses chers anciens, et avec eux tout son Art poétique, aussi éloigné de

soupçonner qu il était « ROSE » que saint

Augustin se doutait peu d’être cartésien le jour où il rencontrait la fameuse formule : Je pense, donc je suis.

Page 1