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choisir entre Despréaux et lui : et ce n’est pas, comme nous avons vu, à Despréaux qu’on ferma la porte. Enfin il employait son crédit pour empêcher l'œuvre où il était diffamé de s’imprimer et de se vendre. En cela, comme dans sa dure poésie, le bonhomme était un réaliste.
Il importait de rappeler que les ennemis de Boileau s'étaient bien défendus : comme leurs diatribes sont parfaitement oubliées aujourd’hui, l’insistance de ses attaques en semble plus cruelle, et il fait l'effet d’avoir massacré des innocents, qui tendaient la gorge au fer. Les personnalités qu'il fait ont scandalisé plus d’une bonne âme, comme Dalembert ou Voltaire : car ceux-ci, comme on sait, ont pratiqué largement le pardon des injures, et tendu toujours l’autre joue, selon la maxime de l'Évangile. Sérieusement, ne voit-on pas qu'il n’y a plus de critique possible, ou bien Boileau avait le droit de censurer Chapelain ou Cotin, comme ceux-ci de riposter à Boileau ? Mais il a médit des personnes, fait de Colletet un parasite, de Saint-Amant et de Faret des ivrognes ; il a raillé la tournure de l’abbé de Pure. Tout est relatif en ce monde : etces injures sont bien petites, si on les mesure au ton des polémiques littéraires de ce temps-là, quand Chimène était qualifié d’impudique et de parricide, et que d'Aubignac et Ménage s'apostrophaient comme des cochers parce que l’un faisait durer quelques heures de plus que l’autre une comédie de Térence. Mais de plus, la littérature était le terme de toutes les pensées de Boileau, sa
passion et sa vie. Comme il ne pouvait souffrir les mauvais ouvrages, il en voulait aussi aux auteurs qui jetaient du discrédit sur la littérature par leurs mœurs et par leur caractère. Faire profession de littérateur, c'était pour lui faire profession d’honnêteté, de vie sérieuse et digne : et autant que la poésie de ruelle et de taverne, il détestait les poètes parasites et débraillés, les mendiants et les ivrognes. Bourgeois encore en ceci, il rejetait également la domesticité et la vie de bohème, et c’était pour rappeler les écrivains au sentiment de leur dignité, qu'après certains traits des Satires il écrivait, sans nécessité
apparente, le quatrième chant de son Art poétique. = Mais, peut-on dire encore, est-ce ‘user comme il faut de la critique que d’assommer les gens sans en dire la raison. Il se moque de Pelletier ou de Perrin : très bien; mais qu'y trouve-t-il à reprendre? Il ne daigne pas le dire, et c’est ce qu'il importerait à savoir. Ne nous arrêtons pas aux apparences. Il est très vrai que Boileau ne motive pas toujours toutes ses condamnations, et qu’il fait plus d’une exécution sommaire. Cependant, quand on l’a lu, ne sent-on pas bien la raison générale et commune de tous ces jugements particuliers? Et ce n'est guère que le fretin qu’il dépêche ainsi sans autre forme-de procès; quand il rencontre un auteur de marque, un chef de file, type d’un genre, ou représentant d’une classe, ne dit-il pas bien nettement ce qu’il y blâme? et doutons-nous qu’il condamne Chapelain pour sa dureté laborieuse, Scudéry pour sa fécondité stérile,
Quinault pour sa fade tendresse, et les romans pour le ridicule travestissement de l’antiquité ?
Il se peut qu'il y ait eu excès ou injustice dans certaines railleries de Despréaux : c’est une néces sité de la polémique. S'il se fût attaché à démêler finement le bien et le mal dans l’œuvre de Chapelain et dans celle de Scudéry, il eût brouillé les idées du public sans l’éclairer. Il fallait condamner en bloc ce qu'on admirait en bloc; il serait temps après de mettre les nuances et d'adoucir la sévérité. C'est ce que fit Boileau, quand, en 1683, ayant en somme gagné le fond du procès, il accorda de bonne grâce à Chapelain d’avoir fait « une assez belle ode »; à Quinault, beaucoup d’esprit et d'agrément; ” à Saint-Amant, à Brébeuf, à Scudéry, du génie. Et en 1701, le privilège du génie est étendu à Cotin même : c’est plus cette fois que nous ne demandons. Il est temps de cesser de s’apitoyer sur les victimes de Despréaux : nous qui savons ce qu’il voulait, ce qu’il a fait, et quels chefs-d'œuvre devaient le satisfaire, nous, pouvons lui pardonner de leur avoir nettoyé la place un peu rudement. Nous pouvons juger aussi le résultat de toutes ces « réhabilitations » que la ferveur romantique ou la curiosité critique ont tentées en notre siècle : on a exhumé des vers, des tirades, une courte pièce, pas une œuvre en somme qu'on pût accuser Boileau d’avoir méconnue ou étouffée. Toujours ce qu'il a loué, quoi que ce fût, était meilleur que ce qu'il censurait, ce qu'il rêvait que ce qu’il rejetait; et le plus chaleureux avocat de ses
« victimes, après tout, n’a pu trouver pour désigner leur groupe que ce nom, plus sanglant que toutes les railleries du satirique : les Grotesques.
La meilleure et peut-être la seule apologie de quelques-uns des auteurs ridiculisés par Despréaux, c'est de dire que sans eux il n’eût pas accompli l'œuvre qu’il a faite contre eux. Il fut à coup sûr un révolutionnaire en son temps; mais les révolutions ne sont-elles pas toujours des secousses qui précipitent une évolution contrariée ? La littérature était mûre pour l’art classique, quand Boileau parut; mais ceux même qui retardaient le mouvement étaient ceux par qui ce mouvement s'était transmis jusqu’à lui. Du jour où Boileau marqua le but, ils furent coupables de tâtonner et de dévier; comme il avait trouvé, ils étaient ridicules de chercher encore. Il y avait plus d’un siècle que se préparait la forme littéraire dont il devait fixer le caractère, et sa doctrine était le terme où l’on devait nécessairement aboutir,
lorsque les belles œuvres de l'antiquité païenne
eurent. éveillé le goût français, et lorsque en même eut ou à la raison moderne la hardiesse de marcher en liberté selon ses lois intimes. L’évolution fut achevée, quand, aux environs de 1660, dans le jugement ou dans l'instinct de quelques grands écrivains et de leur public, la conciliation fut faite entre l’admiration des anciens, maîtres de l’art et guides du goût, et l'indépendance de la raison, plus confiante chaque jour en ses
forces, et plus rebelle à toute autorité. Tous ceux qui aidèrent à faire connaître ou aimer les anciens, à dégager la formule où l’imitation docile et le libre examen se concilient dans le large culte de la vérité, Ronsard et Scaliger avant Malherbe et Balzac, Corneille comme Pascal, mais aussi l’Académie, mais même le monde précieux, et ses poètes si doctement guindés ou si délicatement faux : tous, avec plus ou moins de conscience, par des voies plus droites ou plus détournées, amènent insensiblement notre littérature au point où Boileau la prend pour la dresser d’un coup dans la pureté de son type. Combien de ses ennemis et de ses victimes, et ceux qui paraissaient le plus s’égarer à la poursuite d’un autre idéal, ou dans les caprices d’une fantaisie sans idéal, combien ont ainsi, malgré eux, et croyant faire autre chose, travaillé pour lui, aussi réellement que Malherbe ou Pascal qu'il admire! Et notamment si tout l'effort de la critique depuis Scaliger tendait à fonder en raison le culte et l’imitation des anciens, le vrai collaborateur et précurseur de Boileau, celui qui est comme l'anneau intermédiaire de la chaîne entre Malherbe et lui, c’est Chapelain.
Chapelain et Despréaux : ces deux noms semblent jurer d’être rapprochés; et cependant pour la postérité, qui voit de haut, ces deux irréconciliables ennemis sont les ouvriers de la même œuvre. Chapelain est un de ces demi-génies, plus confus que complexes, en qui l'avenir lutte avec le passé, et qui n'ayant pas une claire conscience du chemin qu'ils
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suivent, semblent souvent marcher au hasard, tant Le il y a d’arrêts, de reculs et d’indécisions dans leur ne allure. Ce bonhomme, érudit à la mode du xvi° siècle,
solidement et lourdement, lecteur de vieux romans, admirateur de Ronsard, critique sévère de Malherbe,
fait une ode à Richelieu qui est de la même étoffe que 108 l’ode à Louis XIII, et, dans son dogmatisme enve- ( loppé de pédanterie, indique déjà les deux grandes
lois classiques : autorité de la raison, et autorité des anciens. Îl affirme la nécessité de tout soumettre au > bon sens, au jugement, et il tire les règles absolues
des genres des ouvrages des anciens. Ilest vrai qu’il F ne définit pas le bon sens : et l’on entrevoit que 52 pour lui, le bon sens, sans qu’on sache pourquoi, se réduit à la stricte observance des règles, comme si c'étaient des moyens nécessairement efficaces, qui produisent les chefs-d'œuvre par une vertu intrinsèque. Il n’est aucunement artiste, et ne voitrien dans FA les poèmes des anciens qui ne puisse être répété
comme mécaniquement par l'emploi des mêmes pro-
cédés. Au reste, il estime, autant que Boileau, les
qualités d'ordre, de composition, de régularité.
Homme de nulle imagination, et de sensibilité
bornée, il est plus aisément plat à force de réalisme,
que faux à force de fantaisie. Chapelain, on
a contribué à fixer deux des traits essentiels de la, physionomie du xvu® siècle littéraire; il a converti Richelieu aux unités dramatiques ; et il a décidé du! rôle de l’Académie en lui assignant le travail du,
Dictionnaire.
Mais ce pauvre homme n’eut que des lueurs, de vagues instincts, et pas ombre de courage dans sa critique. Quand Boileau débuta, celui qui couvrait de son autorité toute la méchante littérature, précieuse, romanesque, où la nature et l’art étaient offensés également, c'était Chapelain. Nous voyons dans ses Lettres ce qu’il a de bon; mais il passait sa vie à démentir, par complaisance ou par intérêt, ses sentiments intimes. Il se dit revenu des Espagnols dès 1625, et les ampoulés disciples de l'Espagne le trouvent toujours prêt à se récrier sur leurs extravagances. Ce qu'est le Chapelain qu’on voit, le Chapelain officiel et public, jugez-en aux trois actes éclatants de sa vie littéraire. Il a fait, par gageure, la Préface de l’Adone, déraisonnable apologie d’un méchant poème. Il a rédigé, malgré lui, les Sentiments de l’Académie sur le Cid, mesquine critique d’un chef-d'œuvre. Il a composé, sérieusement, hélas! et par une volonté expresse, la Pucelle, le plus dénué de poésie des poèmes épiques du temps. À ce triple titre, et par l'autorité que ses lumières et sa facilité lui avaient value, il représentait pour Boileau le goût de l’école à laquelle il faisait la guerre. Il fallait le détruire pour atteindre les autres. Quoi qu’il eût de commun avec Boileau, et bien qu’il eût au fond plus aidé que nui à l’éclosion de l’art classique, il était devenu en 1660 un obstacle à son progrès : son rôle était fini; il fallait en débarrasser la littérature. Et de là la cruelle, complète et nécessaire exécution des Satires. |
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