‹ BoileauChapitre 9 sur 19 · LES THÉORIES DE L' ( ART POÉTIQUE · texte numérisé non relu

LES THÉORIES DE L' ( ART POÉTIQUE

L'Art poétique répondit aux doutes de ceux qu: avaient pu hésiter sur le but des Satires : Boileau y exposait toute sa doctrine, ramassée en un corps de préceptes. C’est cet Art poétique, bien entendu, qu'il faut prendre pour base en essayant de dégager le véritable caractère de la théorie de Boileau; mais comme il s’agit moins d’analyser un ouvrage que tout le monde à peu près sait par cœur, que d'en indiquer l'esprit et la portée, je mettrai à profit dans cette exposition toutes les indications, parfois d’une importance capitale, que nous fournissent les autres ouvrages de notre critique, comme la Satire II et l’Epitre IX, la Dissertation sur Joconde et le Dialogue des héros de roman, enfin les Réflexions sur Longin, surtout la septième, dont l'intérêt est tout particulier.

Jamais écrit n’a été plus populaire et plus incom-

pris que cet Art poétique, et il n’y a pas d'ouvrage doctrinal dont on ait plus méconnu ou défiguré le sens. En voici tout d’abord une raison : c’est que la langue, qui n'a pas beaucoup changé depuis que le xvni® siècle s’est flatté de la fixer, a pourtant changé un peu : en sorte que, quand nous lisons Boileau, ou Racine, ou Corneille, leurs expressions ne suscitent plus en nous tout à fait les mêmes représentations qui surgissaient dans l'esprit des contemporains, et la traduction mentale que nous en faisons en courant, n’est qu’une suite d’à peu près, d’inexactitudes et de faux sens. Et quand il s’agit de termes abstraits, qui expriment des concepts tout intellectuels, associés dans l’idée de l’auteur par certaines relations logiques, l’inexactitude perpétuelle finit par devenir une erreur considérable, un contresens total. C’est notre cas, quand nous parcourons Boileau des yeux. Tous ces mots qu’il emploie, raison, vrai, sublime, pompeux, et tant d’autres, qui sont comme les étiquettes de sa doctrine, ont été affectés par nous à d’autres emplois ou correspondent à des cases de l’esprit, dont nous avons renouvelé le contenu. Il faut une transposition continuelle d’idées et de termes pour obtenir la pensée de Boileau en son vrai sens, dans son vrai jour. On s’aperçoit alors que cette pensée est singulièrement moins étroite et moins choquante qu'on ne croyait, et que l'Art poétique n’a pas été écrit précisément pour susciter l'abbé Delille ou M. de Jouy.

La cause d’erreur peut-être la plus considérable,

c'est ce mot de raison, qu’on voit revenir presque à chaque page du poème. Et de là, d’abord, vient le reproche si souvent adressé à Boileau, de n'avoir point fait à l'imagination sa part dans l’œuvre poéüque. Voilà un poète, dit-on, qui, pour faire des chefs-d’œuvre, ne connaît qu'un secret : être bien raisonnable, bien sage, bien obéissant aux règles. De l'imagination pas un mot, ou, s’il y pense, ce n’est que pour l’emmailloter de préceptes, à la rendre incapable de bouger. Et l’on rappelle que Boileau n'avait pas d'imagination; c’est donc pour cela qu’il défend aux autres d’en avoir : on sait la fable du renard qui a la queue coupée. Mais, on l’a vu, Boileau n’a jamais pris dans son tempérament particulier la règle de l’art. S'il est vrai — et c'est vrai — qu'il se défie de l'imagination et lui trace rigoureusement sa voie, nous verrons au nom de quel principe général. Mais il n’en faut pas conclure qu’il réduise la poésie au métier, ni qu'il estime que les règles sont les agents mécaniques de la perfection : il nous a dit assez nettement sa pensée dans les premiers vers de l’Art poétique, dont on s’obstine toujours à ne pas tenir compte. Avant tout, il demande à celui qui veut faire des vers d’être né poète, d’avoir le génie. Ce don naturel, cette faculté créatrice que donne « l'influence secrète du ciel », n'est-ce pas l'imagination? Mais alors, loin de s’en passer, personne ne l’a plus fortement exigée que Boileau, puisqu'il en fait l'élément primordial, la condition sine qua non de la poésie. Il distingue

même les formes variées de l'imagination, qui correspondent à la diversité des genres : tel a l'invention dramatique qui n’a pas l’élan lyrique, ni le sens épique. Sans la nature, l’art ne peut rien : il donne la façon, mais elle fournit l’étoffe. Qui veut se passer d’elle, ou la dévier, quand il aurait toute la science et toute la patience du monde, ne fera rien qui vaille.

Mais alors, imagination, génie, don du ciel, de quelque nom qu’on veuille appeler cette source première de poésie, d’où vient que Boileau n’en parle jamais? Tout simplement parce qu’une fois posée, il n’y a plus rien à en dire. On naît poète : il n’y a pas de procédé, d'hygiène ou de gymnastique par où l’on puisse se donner une nature de poète. Mais on peut faire un mauvais emploi de la natüre qu’on a : de là tous ces préceptes, qui ont l'air de gêner et de resserrer l'inspiration, car ils sont forcément négaüfs. D'autre part, si bien doué qu'on soit, on ne naît pas avec la science du métier : en poésie, comme dans tous les arts, il faut apprendre la technique par où la nature s'exprime et manifeste son originalité; bien rares sont les génies faciles en qui l’inspiration est immédiatement infaillible, et pour qui l’enfantement des chefs-d'œuvre est l'affaire d’un jour et d’un accès de fièvre. Enfin tout le monde sait combien les vrais artistes sont sobres à l'ordinaire de considérations générales, et qu’ils ne se lancent pas à l'ordinaire dans les hauteurs. nuagèuses de l'esthétique : ils laissent le développement littéraire

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aux littérateurs, et soit en enseignant, soit en jugeant, ils se jettent de prime abord dans la technique : ce n’est pas qu'elle soit tout pour eux. Mais ils aiment la précision, et la technique, comme ils en parlent, révèle et contient tout le reste. Ils lisent dans la facture de l’œuvre la pensée de l'artiste, et par leur analyse minutieuse des procédés d'exécution, ils atteignent les sources mêmes de l'originalité créatrice. Or Boileau est éminemment artiste, il faut sans cesse le redire : pour lui, l’art, sans lequel il n’y a pas de chefs-d’œuvre effecti’s ct complets, l’art implique et suppose tous les dons naturels qu’il met en œuvre.

Cependant après que les Grecs nous ont enseigné que l’enthousiasme poétique est une ivresse, un délire, une divine manie, après que nos romantiques, envoyant par les plaines et par les monts les poètes « sacrés, échevelés, sublimes », nous ont confirmés dans l’idée qu’il est de leur essence de ne point être raisonnables comme le commun des hommes, nous nous -étonnons d'entendre Boileau rappeler incessamment les poètes à la raison. La raison! il n’a que ce mot à la bouche.

Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime...

Au joug de la raison sans peine elle (la rime) fléchit.... Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d’elle seule et leur lustre et leur prix, Tout doit tendre au bon sens...

La raison pour marcher n’a souvent qu’une voie.

Et tout cela dans une vingtaine de vers ! Mais prenez-y garde, la raison de Boileau n’est pas cette

chose revêche dont la froideur des vieillards éteint l'enthousiasme de la jeunesse, et que l’utilitarisme des bourgeois évoque pour condamner les poètes et les artistes : ce n’est pas la raison qui envoie Chatterton au suicide, et fait épouser cinq cent mille francs de dot aux jeunes premiers de Scribe. Non, la raison de Boileau n’a rien de commun avec l'esprit positif, calculateur, prosaïque, de la bourgeoisie de 1830. Ce n’est pas non plus la raison des idéologues et des philosophes, la raison raisonnante, analytique et critique, qui loge tout l'univers en formules abstraites dans l’esprit humain, et réduit toute l’activité de l'intelligence à une sèche algèbre : ce n’est pas la raison de Voltaire et de Condillac. Mais c’est la raison cartésienne, dominatrice et directrice de l'âme humaine, dont elle règle toutes les facultés sans en empêcher aucune : c’est celle qui, par essence, distingue le vrai du faux.

Mais qu'est-ce qu'une pensée vraie, en poésie? La poésie est un art, et la vérité n’y est pas d’un autre ordre qu’en peinture et en sculpture : c’est la vérité de l’imitation, la conformité de la représentation figurée au modèle naturel. Dans le style, c’est l’équivalence du mot à l’idée : dans la conception, l'équivalence de l’idée à l’objet. Nous n'avons qu'à rapprocher deux ou trois vers épars dans l’œuvre de Boileau, et sa pensée se dégagera avec une netteté parfaite :

Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Donc la raison fait la beauté. Mais la beauté, c’est la vérité :

Rien n’est beau que le vrai.

Mais le vrai, c’est la nature :

La nature est vraie...

Raison, vérité, nature, c’est donc tout un, et voici le terme où l’on aboutit. Sous ces mots abstraits de raison et de vérité, ce n’est pas la froideur de l’imagination ni la sécheresse scientifique que Boileau prescrit aux poètes : c’est l'amour et le respect de la nature. Ainsi cette théorie de la poésie classique, dont on accuse le plus souvent l’étroitesse, et qu’on fait presque consister dans l’horreur du naturel, est une théorie essentiellement et franchement naturaliste : c’est tout ce que veut dire, ou du moins c’est ce que veut dire d’abord l’appel incessant qu'il fait à la raison.

On comprend maintenant la portée que prend, dans l'Art poétique, après la Satire IT, l'éternel débat de la rime et de la raison. Sacrifier la raison à la rime, c'est chercher la beauté ailleurs que dans la vérité, c’est tourner l’art contre son but, qui est de créer dans la forme un équivalent sensible de l'idée. Et l’on ne s’étonnera plus, aussi, de tous ces préceptes, où l’on ne voulait voir que de mortels éteignoirs de l'imagination, un effort antipoétique pour réduire le beau à la mesure du bon sens bourgeois. Mais non : tout doit tendre au bon sens, cela veut

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