Boisfleury
Je suis revenu pour vingt-quatre heures dans ce pays du Barrois, qui a été le miei. jusqu'à ma vingt-troisième année.
J'y \oulais revoir un coin de bois où, en compagnie de quelques amis, j'ai vécu une vie de jeunesse, joyeuse, enthousiaste
.;; î' i-.crcmcnt inquiète. — Par une tiprès-midi mouillée du commencen.ent de novembre, j'ai gravi la clialaidc qui ser])ente entre des vignes, dont h) pluie délrempait l'argile rouge et grasse. Arrivé au sommet de la colline, j'ai cherché le taillis, clos de haies vives, où une sinueuse allée de sapins s'enfonçait parmi des saules et des cytises... Tout a disparu. Sur le plateau dénudé, à la place où frissonnaient les frondaisons légères de '< Bois/leury ••, des champs de betteraves couvrent maintenant le sol de leurs lignes régulières aux plates végétations. Il n'y a l)lus trace des allées fleuries de sauge et d'origan, ni des pelouses éloilées de coquelicots, ni des couverts où chantait la grive. On a rasé la ma-sonnette blanclu' et le chaume à la toiture de mousse, qui nous servaient de gite. De tout le décor d'autrefois un maigre sapin seul est resté. Ébranché et lamentable, grelottant sous la bruine, cet arbre unique se dressait en cette morne étendue, comme
pour attester les mélancoliques transformations apportées à ce qui nous fut cher, par la chute successive, de trentecinq années.
(".e sapin mutilé semblait tristement rêver, ainsi (jue moi. aux saisons de notre jeunesse, aux printemps évanouis où les arbres en i)leine sève enveloppaient de leur ombre fraîche la grâce des Heurs sauvages, et aussi la grâce riante des jeunes gens qui vivaient là en une si étroite communauté de goûts, d'asjjirations et d'espérances. Maintenant, où sont-ils '?... De même cjue les feuilles en automne, un âpre vent les a éparpillés aux quatre coms du pays. Quelques-uns sont morts ; d'autres sont vieux et solitaires, à l'exemple de ce sapin morfondu sous la bise, et peut-être, à cette heure, la vie est-elle pour eux aussi monotone et nue que ce plateau défriché où jadis verdoyait leur jeunesse.
.Je me suis assis sur l'une des bornes qui marcpiaient l'entrée du domaine et qui se soiit usées chaque jour sous le heurt des charrettes. Je voyais, de l'autre côté de l'étroite vallée, s'arrondir sur l'horizon gris la croupe rougeâtre des vignobles de Sainte-Catherine, et un peu vers la droite, surgir les clochetons d'une église. La petite ville elle-même, couchée au bas de la côte, ne révélait son existence que par de flottantes vapeurs bleuâtres, par de sourdes rumeurs entrecoupées de quelques sonneries de cloches. Le crépuscule toml)ait du ciel bas et mêlait son oml)re aux bruines épaissies. Les coteaux fumeux, la jjlaine solitaire, les vignobles où se tordaient les ceps noueux et noirs, m'aj)paraissaient maintenant comme au travers d'un rêve. Peu à peu, sous les brumes accrues, je perdais le sens du réel et la notion des années. xll me semblait que tout ce passé regretté était d'hier et que je touchais presque du doigt le moment de la durée où des fouillis d'arbres moutonnaient dans ce coin de plaine, où tout autour de moi s'agitaient les compagnons de jadis avec leur gaieté et leur iougue printaniêres. Les antiques années ressuscitaient dans leur verdeur. Tout ce qui datait de cette époque lointaine me redevenait cher, même les heures d'amertume, d'angoisse ou de colère. Je me retournais vers ces ombres de la vingtième année : je leur tendais aflectueus^ment les mains et je les aimais toutes également
encore. oul)liant les brouilles et les malentendus survenus au soutTle des passions humaines.
Le jour était tout à fait tombé. J'ai (juitté le plateau désert et dénudé et je me suis mis à redescendre vers Juvigny, croyant encore entendre, prés de moi, sonner sur la terre caillouteuse du chemin le pas des compagnons de Boislleury ; l'omme au temps où, le soir, nous nous en revenions en bande, tandis que les angélus tintaient à travers les fumées de la ville prochaine...
Aujourd'hui que me voici de retour et tout remué par les émotions de mon dévot pèlerinage, je ne puis m'empêcher de revivre en pensée avec les amis d'autrefois ; je les évoque de nouveau dans leur souriante jeunesse, et j'ai voulu conter ici l'histoire de c|uelques-uns d'entre eux.
Les voix familières des cloches de vêpres tintaient à l'église Saint-Antoine. Mêlées au vol des hirondelles, elles planaient légèrement au-dessus de la somnolente rue des Tanneurs, où luisait un clair soleil de septembre. Au milieu de la paix dominicale répandue sur ce quartier de fabriques, leur grêle timbre argentin pénétrait par la fenêtre ouverte d'un cal)inet de travail qu'il égayait de sa berceuse musicfue. Le maître et seigneur de celle chambre d'étude, Jacques Chantai, était en train de lire les Oiseaux d'Aristophane, et la chanson aérienne des cloches accompagnait à souhait le rythme ailé des chœurs de la comédie grecque, La pièce, simplement meublée et dont le papier bleu disparaissait prescjue sous les livres d'une bibliothèque de bois blanc, invitait à un recueillement studieux. Au long des rayons, des dictionnaires, une collection de classiques grecs et latins, coudoyaient des volumes de poésie, des romans modernes à couvertures jaunes et aussi quelcjues ouvrages de droit. Sur la table, parmi les brochures et les papiers épars, des clématites et des scabieuses dans un vase de grès répandaient un dùscret parfum \i automne. Accrochées au mur, deux sanguines de Boucher, représentant le bain fie Diane et la surprise d'Actéon, détonnaient seules parmi l'austérité des livres
et y mettaient , avec les fleurs automnales, une note de nature et d'arl.
Jacques Chantai avait vingt et un ans.
Il était petit, maigre et brun, robuste sous une apparence gracile. Une barbe noire naissante allongeait sa figure pâle au menton trop court et aux pommettes saillantes. Des cheveux brunissants encadraient son front carré. Des yeux verts enfoncés sous l'orbite, où s'allumaient de fugaces étincelles ; des lèvres charnues, encore mal cachées par la moustache, donnaient à sa physionomie une expres- ■sion de rêverie sensuelle.
Fils d'un fonctionnaire de Juvigny, clcvc avec une tendre sévérité par une mère très pieuse et très bourgeoise, il n'avait guère quitté la maison paternelle. A sa sortie du collège, où il montrait un goût fort vif i^our les lettres, il s'était d'abord préparé au concours de l'Ecole normale.
Mais, tandis qu'il piochait ses auteurs grecs, le coup d'État de décembre 1851 s'accomplissait brutalement, fauchant en herbe les illusions politiques de la jeunesse d'alors et faisant litière des libertés publique" Le spectacle de l'Université abaissée, sacrifiée aux rancunes du parti catholique ; les révocations de professeurs illustres, les règlements nouveaux qui réduisaient les libres études de l'École à un simple cours de pédagogie et de logique, .dégoûtèrent Jacques de la carrière de renseignement, et il annonça à son père qu'il désirait faire son droit. Il espérait de la sorte obtenir l'autorisation de s'installer au quartier Latin ; mais par des motifs d'économie, et aussi parce que madame Chantai redoutait pour son fils unique les dangereuses séductions de la capitale, on décida qu'il se bornerait à prendre ses inscriptions à la Faculté et reviendrait étudier le Code et les Institutes dan.^ sa famille.
1 iiUie de mieux, Jacques se résignait à ce moyen ternie. Chaque trimestre, il allait passer une semaine à Paris, puis rentrait sagement à Juvigny. Pendant trois 11. ois, il vivait, en ruminant les voluptés de cette délicieuse semaine parisienne : soirées de théâtre, promenades au Luxembourg avec des amis plus chanceux que lui, discussions d'art et de littérature autour de la table d'un café de la Rive gauche. Bien qu'il eût renoncé à l'École normale, il avait gardé le goût des lettres. 11 demeurait un amoureux de la
])oésie antique ; il s'était épris également de Gœthe et de Henri Heine, qui, avec un accent tout nioderne, concevaient la pas-sion et la beauté à la façon des lyriques grecs. En dépit de son éducation chrétienne, Jacques Chantai, par suite de quelque obscur atavisme, était un Daïen de cœur et d'espril. Il avait pour la l)eauté des choses eL des êtres une religieuse adoration. La majesté d'un granc arbre, la grâce d'une tleiu", les lignes harmonieuses d'un jeune corps féminin, la belle ordonnance d'un paysage, l'enthousiasmaient. Les formes,' les couleurs, la musique, l'enivraient comme un vin pur.
Dans la nature entière : parmi les herbes des prés, sous l'écorce argentée d'un hêtre, à travers la transparence des eaux courantes ou la fuite des nuages sur le l)leu du ciel, il croyait sentir palpiter des divinités cachées. Son âme conununiait tendrement avec l'âme verli' des i)lantes ef. des arbres. La vision de deux beaux yeux lui donnait de la joie pour toute une journée. La rencontre d'une ouvrière à la démarche souple et rapide, portant comme une fleur sa tête mignonne aux cheveux abondants, l'enamourait pendant vingt-quatre heures. A la vérité, cette griserie s'évaporait vite. Une impression nouvelle succédait avec une égale vivacité à l'impression de la veille. Le moindre heurt, une déception soudaine, un obstack imprévu, efïaçaienl l'image un moment adorée et laissaient la place vide pour une autre idole. Il y avait dans cette facilité à recevoir avec la même volupté tant d'impressions successives, un épicurisme égoïste qui était la tare de cette âme exaltée et mobile.
Pour le quart d'heure il jouissait pleinement de la joie de vivre en compagnie des belles idées et des beaux vers. La lyre d'or d'Aristophane, toute résonnante de mots mélodieux, suscitait dans son esprit de lumineuses apparitions. Il écoutait les chœurs des Oiseaux, « chantant sous l'épaisse frondaison des frênes, parmi les jardins consacrés aux Charités ». Pour lui, les minutes s'envolaient semblables « aux blondes abeilles, nourries de sucs ambrosiaques, qui passent, les ailes bruissantes de chansons heureuses... »
'^out à coup, dans le silence de la.rue, le tinlinnabulement des cloches recommença, annonçant la sortie dos vêpres.
Comme s'il obéissait à un myst'rieux
signal, .hicques quitta son livre pour se ra])procher île la fenëlre. Sa chambre d'éludé était située au secoMd étage d'une vieille maison bourgeoise datant du xvir' sièele. Au dire des historiens, du cru. ce logis avait été occui)é en \7 VA par le chevaier de Saint -ricitrges. .Iac(|ues-lulouar(I ■^tuarl. i)eiulant le séiour (lu'ij lit en Har-