II. T'Ti \iir
rois. On prelendail nieinc qu'une venelle en escalier, qui s'ouvrait en face et conduisait directement à la ville haute, avait été construite pour permettre au Prince de se rendre j)lus facilenient chez sa maîtresse, logée dans le (fuartier de la côte Saint-.Jeah. .Jaccpies se pencha sur la barre d'appui. En bas, tandis que mou-
raient les dernières sonneries, des groupes endimanchés s'éiiarpillaicnt au sortir de l'église ; des dévotes regagnaient à petits pas leur demeure ; des familles de bouti- ([uiers se dirigeaient joj'eusement vers les jardins des faubourgs, où elles complient achever leur dimanche en soupant .-.ous un bosquet. Mais le spectacle de la rue un moment animée n'attirait pas le jeune homme.
Il venait de prendre sur sa table une lorgnette et la biiqiait sur la ville haute, do it les vergers en terrasse s'étageaient en face de lui, au revers de la colline. Son regard se fixait plus particulièrement sur un des vieux logis dominant la cote Saint- Jean.
I.a façade en retrait, percée de fenêtres à petits carreaux, était précédée d'un ])arterre, dont on distinguait nettement les ifs taillés en boule, les bordures de buis et les massifs de phlox en fleurs. L'une des portes-fenêtres s'était entre-bâill.ée et une jeune fille en robe rose y apparaissait. Elle longea lentement les plates-bandes et s'accouda à la balustrade de "/ierre qui bordait la terrasse. Elle y demeurait immobile, le visage tourné vers les maisons de la rue des Tanneurs. La lorgnette était très bonne.
.Jacques pouvait contemplera sonaiselamignonn' figure et les cheveux châ Lains de la jeune personne qui semldait, du reste, n'être point amenée là par un simj)le hasard, mais bien plu- ^' tôt par une sorte de tacite
convention.
En effet, entre les deux spectateurs s'ébauchait depuis cinq mois un ingénu roman d'amour. La demoiselle en rose s'appelait (Claudette Le Mesnil. Sa mère, restée veuve avec peu de fortune, habitait le rez-de-chaussée de cette vieille maison dont le jardinet surplombait au-dessus de la côte Saint- Jean. Ils
s'étaient rencontres pour la premiéri' fois dans une sauterie chez le principal du collège, dont la fille était une amie de Claudette. Les élèves étant partis pour les vacances de Pâques, on avait organisé le bal dans l'un des dortoirs. \h\ ample rideau de cretonne dissinudail les lits de fer empilés au fond de la vaste pièce. L'orchestre très sommaire, composa d'un violon, d'une basse et d'une clarinette, était juché sur une estrade en encoignure. Les iuères faisaient tapisserie le long d.'s m'irs blanchis à la chaux. Les lampes du dortoir éclairaient la salle d'une lumière si discrète qu'on apercevait sur le jîarquet les losanges bleuâti'cs dessinés par la pleine lune à travers le^ .
carreaux des fenêtres .
Frôlée ])ar un de ces rais de lune, Claudette était assise sur la i^remière ])anquette à côlé de son amie.
Dès son entrée dans le bal, .Jacciues la remar- (piaik. Klk était .ètue d'une robe grise unie et montante, dont \\n bonquel de muguets des bois, ])rs.sé dans la ceinture, relevait seul la simplicité.
-Modestement coiffée de ses cheveux cliâtains retroussés et crêpés sur le front, elle avait de jolis yeux rieurs, couleur noi sette. une bouche tendrement malicieuse et un teint d'une blancheur rosée ([ui rapi>elaitla nuance ., v des fleurs de pommiers.
Il l'invita pour un qua drille Dans les intervalles des ligures, elle causait avec un naïf abandon. Il apprit ainsi qu'elle courait sur ses dix-sept ans, qu'elle venait de quitter le couvent des Dominicaines et qu'elle habitait la maison dont le jardin en terrasse s'appuyait au grand mur de la côte Saint-Jean. La franchise de son babil, la caresse de ses yeux, le frais parfum de jeunesse qui s'exhalait de son mignon corps, gagnèrent le cœur de .Jacques. Il l'invita de nouveau
pour une mazurka, i)uis pour une valse (pi'elle lui accorda en faisant faux bond i\ ui^ autre danseur. Avant la fin du l)al, il se sentit ])our la première fois sérieusement amoureux. Il s'enllamma d'autant plus vivement qu'il crul deviner que Claudette avait également du penchant pour lui. Les sympathies se trahissent sans le secours des paroles. Ils s'étaient séparés sans rien se dire ; néanmoins.
Mt
depuis ce bal, Claudette venait, à certaines heures, s'accouccr au parapet de sa terrasse, et .Jacques, de sa fenêtre haut perchée, guettait chaque jour son apparition.
Ce dimanche de septembre, il pressentait qu'elle descendrait au jardin après vêpres ; et, tandis qu'il la contemplait amoureusement à travers la lorgnette, il se remémorait pour la ecniiénie fois les menus incidents de la
sauti'rio du follOgo : los porolos insiiinifinnU's i-n niiparonro. mais ciui prenaionl, ■A la façon (lonl ollos élaionl pioiioncccs, riinporlanc:' d'un aveu ; les furtifs roiianl: (|ui valaient des promesses ; la poiiiiuc -lo main échangée au dépari et
ir, I, INVITA POl.K UN qi.adhillv
dont l'étreinte longuement appuyée semblait sceller un pacte de tendresse.
La magie de l'amour qui commence embellissait pour Jacques le paysage de la ville haute. Sur le bleu fin du ciel de septembre, les vieux logis profilaient leurs faîtes inégaux ; la massive tour de
rilorloge y détachait sa toiture en éleignoir ; les vitres du couvent des nominicaines étincelaient déjà à l'irradiation du soleil plus oblique; sur le vert foncé des ifs de la terrasse, la robe de Claudette s'épanouissait comme une rose. Jacques repensait alors au chevalier de Saint-Georges, à ce Sluarl qui avait occupé la maison <le la rue des Tanneurs cl qui, le soir, escaladait les marches des Quatre-vingts degrés pour aller rejoindre sa maîtresse logée à la ville haute... Lui aussi, aurait voulu l)âtir dans Uair nn escalier féericiue pour mon 1er, invisible., jus- (ju'à la terrasse où Claudette s'accoudait vu ce moment, et pour baiser l'ourlet de sa 1(1 ije rose.
L n coui- frappé à la porte de la cham- Vre le tira brusquement de sa conteml)lation ; en même temps l'huis s'ouvrit l)our livrer passage à son ami Maurice Courtois. Jacques dissimula vivement sa lorgnette sous les paperasses de la table et nne rougeur lui empourpra les joues.
Maurice Courtois Hait un ami d'enfance. Ils avaient de- |)uis leur plus jeune âge joué et étudié ensemble. La communauté des conditions, des goûts et des idées les liait intimement, leur amitié s'était parachevév sur les bancs du collège où ils partageaient les mêmes plaisirs et les mêmes déboires, où ils édifiaient déjà des jjrojets d'avenir. Leurs camarades, témoin' ie cette constante et chevaleresque confraternité, les avaient baptisés « Nisus et Euryale ».
Rien n'avait pu rompre cette étroite intimité — plus expansive et enthousiaste de la part de Jacques, plus jalouse et plus tendre de la part de Maurice. Ils en savouraient le charme avec cette ferveur, ces inquiètes préoccupations, cette effusion qu'on met plus tard dans l'amour. Ils ne s'étaient quittés qu'à la îortie du collège. Plus âgé de deux ans — et plus favorisé, — Maurice avait pu faire son droit à Paris, d'où il ne revenait qu'aux vacances ; mais ils s'écrivaient fréquemment. Maurice envoyait à son ami, dans ses lettres, un peu de l'atmosjihère parisienne. Il le tenait au courant des nouvelles littéraires ou mondaines, lui contait les manifestations du Quartier, les détails de sa vie d'étudiant. Tout cela faisait venir à Jacques l'eau à la bouche. A son tour, il se soulageait en confiant à Maurice la chute de ses illusions politiques, les mesquineries de l'existence provinciale, le désarroi jeté dans son esprit par la réaction qui avait suivi le coup d'État... Depuis le mois d'avril, les lettres de Chantai étaient plus espacées, plus écourtées. Une secrète ])udeur un scrupule de délicatesse, l'avaient empêché de révéler à son ami son amoureuse aventure. Il lui répugnait de s'expliquer par écrit; il réservait ]iour la saison des vacances les confidences auxquelles Maurice avait droit. Mais, bien que ce dernier fût revenu depuis quinze jours, Jacques n'avait pas encore osé s'épancher, soit par discrétion, soit par crainte d'effaroucher l'ombrageuse amitié de Courtois.
Celui-ci, en entrant, avait surpris le geste de Jacques pour dissimuler la lorgnette. La rougeur de son camarade n'avait pas non plus échappé à sa clairvoyance.
— Bonjour ! dit-il avec un accent légèrement goguenard ; je venais te chercher pour une promenade, mais je vois que tu es occupé et que je te dérange...
En môme temps il fixait un regard ironique sur la lorgnette, qu'on entrevoyait sous les papiers parmi lesquels Jacques l'avait gauchement cachée.
Asse'' grand, mince, de tournure élégante Maurice Courtois affectait la tenue soignée et correcte d'un jeune doctrinaire. Cela lui donnait au premier abord quelque chose de froid et de guindé. Mais sa froideur n'était qu'apparente ;
il avait le cœur ardent et le sang vif, en dépit de ses airs réservés. Pour s'en convaincre, il suffisait d'observer attentivement ses yeux bleusau regard pétillant, son teint coloré où montaient de soudaines chaleurs, et, sous sa moustache retron.sjée, une bouche aimable, à l'expression passionnée.
— Depuis quand, reprit-il, as-tu besoin d'une lorgnette pour examiner les jardins de la ville haute ?
— Mais, répliqua Jacques en rougissant de nouveau, le paysage qu'on a d( ma fenêtre est assez pittoresque pour qu'on le regarde de près.
— Voyons! repartit Courtois.
Il prenait la lorgnette et la braquait à son tour sur les maisons en amphithéâtre.
— En etïct, ajoutu-t-il railleusement, c'est très intéressant... surtout cette rob*" rose au coin d'un mur noir !
— Je... ne comprends pas.
— A quoi bon ces cachotteries, mon vieux .Jacques? continua Maurice avec une nuance de dépit. J'ai trop l'habitude de lire en toi pour n'avoir pas deviné quelque anguille sous roche... Pourquoi, lorsque dans nos promenades nous arrivons au pied de certain mur tapissé de giroflées, tes yeux se lèvent-ils vers la balustrade qui le couronne, comme i)our y chercher quelque chose... ou quelqu'un? Jacques, tu es amoureux de la petite Le Mesnil?
— Eh J)ien ! oui, je l'aime et je suis un sot de te l'avoir caclié... .Je l'aime depuis un soir de printemps où j'ai dansé avec elle chez le principal... Ah ! mon cher, après l'avoir rencontrée, j'ai mieux compris la beauté et je me suis convaincu que l'amour est le seul bien désirable au monde. C'était comihe une coupe enchantée qu'on tendait vers moi et je brûlais d'y poser mes lèvres, pour savourer tout ce qu'il y a d'exquisement voluptueux dans la tendresse et la grâce féminines !
— C'est du Musset que tu me réc"'es là... Jadis tu avais un autre idéal !
— Possible, mais le 2 décembre m'a ôté mes illusions sur la justice, la liberté et le progrès... D'ailleurs je ne suis pas un ambitieux comme toi, et la politique me répugne. Je n'en ai jamais mieux compris la laideur et le néant qu'après deux tours de valse avec Claudette. Le
Mcsnil... Ah ! Maurice, quoi cliarimingénu dans sa petite personne!... Quelle caresse dans ses yeux clairs, (|uel délice dans k* sourire de sa bouche... Je l'adore il je crois qu'elle m'aime !...
- Mlle te Ta dil"? s'écria Maurice choqué.
— Non. répondit .Iac(|ues. devenant ,1 mesure plus eNjJansif : nuiis il y a des indices <|ui ne trtunpent pas : de menus actes, cpii |)araissent puérils à des indilïéronts et qui, pour un cœur épris, or.t la valeur d'un aveu... Ainsi, par exemple, i)eu lie temps après la sauterie où j'ai connu Claudette, je me suis trouvé dans une partie de campagne avec Rosine Sainlol, la lille du principal. Nous nous lironmnions à la lisière d'un bois et je lui ai cueilli un boucpiet de ])crvcnchcs. Au retour. P.osine a eu la visite de mademoiselle I.e Mesnil. et elle lui a avoué que les pervenches venaient de moi. J'ai su depuis ([ue Claudette, profilant d'une absence de sou amie, avait chipé la moitié des fleurs en les cachant au fond de son ombrelle... Chère enfant ! quelle âme charmante !... X'est-ce pas plus significatif et i)lus délicieux qu'une déclaration?...
A CCS enfantines confidences, murmurées <run ton t|uasi lyr'ique, Maurice Courlois ne souriait pas. Il se bornait à hocher la télé et à froncer les sourcils. Celte rivalité d'une femtne s'installant eu souveraine dans le cœur de son ami alarmait son amitié jalouse. Il s'attristait en constatant les progrés de ce fâcheux amour, et prenait déjà en grippe la jeune fille en train d'occuper une place qu'il croyait exclusivement sienne. Il dissimulait à graud'peine son dépit et ses lèvres gardaient un pli chagrin.
— Et après? objecta-t-il enfin avec amertume, où cette belle passion te mènera-l-ellc? Tu as vingt et un ans ; mademoiselle Le Mesnil, dix-sept. Tu es sans position et elle est sans fortune... Tu ne jjeux songer à l'épouser : ce serait une folie à laquelle, d'ailleurs, tes jjarenls s'opposeraient, \lors... quoi? Je te suppo.se trop honnête pour "ouloir faire de Claudette ta maîtresse, et je la crois trop bien élevée pour se laisser séduire... Tu la compromettras inutilement, tu en souffriras, et ton aventure se terminera par quelque éclat regrettable... Est-ce là où tu vîux en venir?
Mais .Jacipies sui^portail mal les oI)jeclions. Il n'entendait pas, quand il prenait son essor eu plein azur, qu'on le forçât à retomber dans le terre à terre de lu réalité.
Tu m'ennuies ! répli(pu\-t-il impatienté, cl ta logique correcte me lait l'roid dans le dos... J'aime Claudette, je suis heureux de l'aimer el de me croire aimé... Voilà !... Si c'est déraisonnable, laisse-moi déraisonner à mon aise !
— Au fait, s'écria Maurice en haussant les épaules, je suis t)ien bon de perdre mon temps à prêcher un fou 1 L'expérience se chargera suffisamment de te corriger... En attendant, viens faire un tour à la fête de Combles. On y danse on plein air. Tu y trouveras des grisettes qui ont déjà jeté leur bonnet par-dessus les moidins et avec lesquelles, puisque lu es d'humeur amoureuse, tu pourras galantiser à ton aise... Ce serait peut-être pour toi le remède le i^lus efficace, car, comme dit le vieux Mathurin Régnier :
II n'est rien qui guérisse
Un hoiniiu' vicieux comme son jiroprc vice...
C'était le jour de madame Chantai.
Le salon, situé au premier étage, — un froid salon de fonctionnaire, dont le meuble de fabrication moderne jurait avec les boiseries blanches datant du XVII I' siècle, — avait l'aspect inhospitalier et inconfortable des pièces qu'on n'habite qu'excei)tionnellement. Les sièges de velours grenat, méthodiquement rangés ; le piano droit surmonté d'une corbeille de fleurs artificielles ; les médiocres lithographies, encadrées de baguettes dorées et maladroitement accrochûes au mur ; le parquet miroitant ; la cheminée de marbre noir avec ses candé labres de simili-bronze et sa pendule à sujet, accroissaient encore ras])ect frigide de l'appartement, que le feu allur.è trop tard ne parvenait pas à réchauftVr. Il avait neigé dans la matinée et, à travers les fenêtres drapées de rideaux fk' damas broché, la blancheur des toits se reflétait, baignant dans un jour blafaid les têtes des visiteuses cmmitontlées ue fourrures.
Boisfleurv
— Chère madame, disait dune \()i\ légèrement zézayanle madame Daumance dont les mains ne (iniltaient pas un manchon de chinehilla, et donl la tète menue était cngoneée dans les enroulements tiu boa, notre Soeiété maLernelle esL tout à fait lancée. Pendant l'année dernière, nous avons secouru trente-deux pauvres femmes en couches, et cette année, avec l'aide de Dieu, nous ferons mieux encore... D'abord nous organisons une fête de charité au profit de l'œuvre...
Madame Daumance était une petite brunette de vingl-buit ans, dodue et mignonne, avec une figure rose, un nez en l'air, une bouche d'enfant et des yeux bruns fort éveillés. Très mondaine au début de son mariage, elle avait été touchée par la grâce en écoutant les sermons d'un Père jésuite et avail entraîné son mari dans le mouvement de réaction religieuse, détermine par le coup d'État. Elle était devenue dévote, mais parfois le naturel reparaissait, et on ])ouvait observer en elle un mélange piquant de religiosité et de coquetterie.
— Oui, continua-t-elle, ce sera fort beau ; nous aurons une messe en musique à Saint-Antoine, avec un sermon olu Père Hcnnequin...
— Le Père Hennequin est un habile prédicateur, interrompit malignemeni madame Herbillon. grande femme osseuse à figure chevaline, portant avec dignité une toilette cossue, et ayant le verbe doctoral ; il a eu le don de ramener à Dieu plus d'une brebis égarée...
— Il est plein d'une onction toute eéleste, reprit madame Daumance en baissant les yeux, et de plus il est homme du monde ; aussi n'a-t-il élevé aucune objection contre le concert de charité qui aura lieu, le soir, au théâtre. Il nous faudra des commissaires pour placer les billets et s'aboucher avec les artistes... Nous comptons sur monsieur votre fils, ma chère madame (Miantal.
Madame Chantai, douce, calme, au.v gestes sobres, inclina en signe d'assentiment sa tête grisonnante, encapuchonnée dans une mantille noire. Elle était sujette à de fréquentes migraines, ce qui donnait à ses traits tirés quelque chose de souffreteux et de résigné.
— Jacques, murmura-t-elle, sera heureux de vous être utile, madame Daumance ; je vais le faire prévenir.
\a\ iiunu' temps elle sonnait ot glissait (luelcfues mots à l'oreille de la servante (pii venait d'entrer.
-Monsieur Jacques est de* retour?
demanda madame Herbillon.
- Oui, il était allé à Paris pren(li'c une inscription et passer un examen... Tout a l)ien marché, Dieu merci ! il est revenu à notre grande satisfaction, après trois semaines d'absence.
— Vous êtes heureuse de pouvoir le conserver |)rès de vous ! ajouta son interlocutrice en secouant son chef empanaché de plumes violettes ; Paris est un séjour si dangereux pour les garçons de son âge ! Quand j'y songe, je me réjouis de n'avoir ([ue des filles.
Sur ces entrefaites. .Jacques Chantai se présenta. Dès ciu'il eut salué les visiteuses, madame Daumance l'accapara.
Elle l'avait fait asseoir auprès d'elle, et, avec de discrets chuchotements, comme si elle eût été au confessionnal, elle lui exposait ses projets charitables, en le ])ressanl «l'accepter les fonctions de commissaire. S'apercevantquele jeune homme manquait d'enthousiasme, elle le catéchisait longuement, entremêlant ses i)ieuses exhortations de vives œillade^ décochées en dessous.
On annonça madame et mademoiselle de Velaines. La mère, une femme remuante, au nez proéminent, ' aux yeux fureteurs, souple et onduleuse comme une chatte, eniijrassa câlinement madame Chantai. La fille — seize ans, la taille longue, sans hanches, les épaules et les coudes pointus — ressemblait à sa mère avec la souplesse et la vivacité en moins. Elle avait des yeux de mouton rêveur, un menton fuj-ant, une bouche constamment enlr'ouverte où deux incisives saillantes, penchées sur la lèvre inférieure, semblaient chercher où était passé le menton.
A peine assise, madame de Velaines annonça qu'elle sortait de la préfecture et cpie, décidément, le préfet donnerait deux grands bals, cet hiver : le premier le jeudi, et le second le mardi gras. Alors la conversation dévia et des sujets pieux on passa aux sujets i)rofanes. Ces dames discutèrent la question des toilettes ;^ préparer en vue des fêtes préfectorales.
— Le bal du jeudi gras, dit madame de Velaines, sera le plus brillant ; on a invité les officiers de la garnison de Verdun ;
Boisfleurv
bcaucoui) lie jeunes filles y débulerDiil : entre autres, Charlotte, que je conduirai pour la première fois dans le monde...
La pauvre enfant en est tout émue, el'f' ne connaît pas de danseurs et craint di faire tapisserie.
— Oh ! déclara madame Chantai empressée, je suis sûre que les cavaliers ne lui manqueront pas... D'abord voici Jacques qui sera charmé de danser le premier (piadrilleavcc madenjoiselle (Charlotte el (pii la reconnnandera à ses amis.
Jacques s'elïorcait île Irouxer un geste
prétexte de la reconduire. Jacques quiLtà le salon el se hâta de regagner son cabinet de travail. De toute cette conversation féminine il n'avait retenu qu'une phrase : plusieurs jeunes filles devaient faire leur tléhut au hal du jeudi gras... Pourquoi (Jaudette Le Mesnil ne serait-elle na.
parmi les débutantes? Madame Le Mesnil, à la vérité, vivait fort retirée ; mais elle
EI.Li; LVI EXPOSAIT S T. S l'dO.IF.TS Cil MÎITABL T. S. ..
et un mot pour ralificr la ])r()nu'ssc de sa mère.
— (>jml)icn je vous en serai reconnaissante ! déclara madame de Velaines ; ainsi c'est clu)se convenue... Charlotte. tu inscriras monsieur Jacques en télé '"1" ton carnet !
- — Puisfpi'on fait des invitations d'avance, zézaya madame Daumance, je vous réserve la première mazurka, monsieur Chantai... A l'exception de la valse, mon confesseur ma |)ermis les danses tournantes.
— Votre confesseur, chère Madame, remarqua ironiquement madame Ilerbillon. me paraît avoir toutes les indulgences...
Elle se levait et prenait congé. Sous
apparlenail à la bonne bourgeoisie du pays et elle devait être inscrite d'ofTice sur les listes d'inVités. Seulement, se soucierait-elle de conduire Claudette à ce bal ofTiciel, qui devait l'etïaroucher un peu?... Au surplus, tout dépendrait des disj^ositions de la jeune fille ; si elle désirait sérieusement aller au bal, elle saurait triompher des résistances de sa mére^ et (pielque chose disait à Jacques que Claudette profilerait de cette nouvelle occasion de se rencontrer avec lui.
Tandis qu'il se posait ces questions, il s'était rapproché de la fenêtre, et contemplait les maisons de la ville haute aux toits capitonnés de neige. On distinguait dans le jour vaporeux de l'aprèsmidi d'hiver la terrasse poudrée h blanc
Boisi leur j
du jardin Le Mcsnil. Les gelées de décembre et les frimas de Janvier avaient forcément snpprimé les stations de la jeune fille près du parapet de la côte Saint-Jean. L'ne seule fois, Jacques avait eu la chance de la revoir et de lui parler, ("était à la fm des vacances, chez le principal, auquel il était allé rendre visite. M. Saintot l'avait conduit près de sa fille Rosine, qui travaillait en plein air en compagnie de Claudette Le .Mesnil.
Le jardin du collège liordait un petit bois planté sur la pente déclive qui s'éteiul jusqu'aux terrasses de l'ancien château ducal. Tandis qu'on fiânait dans les allées montantes. .Jacques élail reslé un momeid seul avec Glaudelte et il avait fait allusion aux pervenciies dérobées à Rosine Saintol. Mademoiselle Le Mesnil, rougissante, avoua son méfait :
— .le les ai encore, dit-elle.
.le suis si iieureux ([uc vous les ayez prises ! murmura Jacques; je les avais cueillies en pensant à ■^'ous...
Il lui confessa que la nouvelle de cet aimable larcin lui avait inspii-é des vers l(mt remplis du souvenir de Claudette.
- Vous les avez sur vous ?
— Oui, ils ne me quittent pas.
— l)onnez-les-moi...
Il tira de son carnet une ^, ^1,
mince feuille de papier ; Claudette s'en saisit, la ^ l)lia, la repUa et la glissa datis son ganl. Le retour de Rosine Saintot ne leur l)ermit pas d'en dire plus long, mais Jac- ([ues sortit du collège ayant au cœur une jaillissante source de joie. Pendant toute la soirée, il se répéta ses vers, en songeant <[u'à cette même heure Claudette devait être sans doute occupée à les relire. Il avait mis toute la chaleur de sa jeunesse en ces strophes, où il célébrait l'enviable destinée des pervenches écloses
Dans la foret d'avril frissonnante d'amour,
et auxquelles mademoiselle Le Mesnil
avait àcnné l'hospitalité. 1 Fleurs heureuses, s'écriait-il, vous avez vu à la nuit se dénouer librement ses cheveux et vous avez assisté pendant les claires matinées de mai à sa virginale toilette... »
QueKiui-s-unes do vous encore plus fortunées Ont trouvé le eheniin de son rose pcifînolr, lît lorsque s'est flétri le l)(iu<inet, un tiroir A logé tendrement vos reli<iiu's fanées Dans un coin embaumé du meuhle de bois noir..
Il conjurait les pervenches d'infuser
dans le jeune c(cur de l'adorée un peu de la sève amoureuse des arbres au renouveau, et de lui remémorer les joies de son premier bal :
[.es bouquets cfTeuillés pendant les valses lentes, i:t les aveux muets et les rougeurs troublantes Que voilait mal le frêle abri de l'éventail...
Depuis cette unique rencontre de l' arrière-saison. Us ne 'j'ét.qjent plus revus ([ue deux ou trois fois, par hasard, au détour d'une rue, et un furtif regard, rapidement échangé, n'avait pu renseigner (jue très vaguement Jacques sur lelïet
ROSINE TllAVAILL/.l'. EN PLEIN AIR..
produit par sa poésie. Son juvénile amour en était réduit à se nourrir de sa propre substance. Il ne lui restait même plus la ressource d'en enl.relenir son nmi (Courtois, car ce dernier avait quitté Ju Vigny ei.
octobre. L'obligalioi où il était de tout concentrer en lui mêmeenllammail sor imagination et redoublait l'ardeur de son amour pour (^audette.
Par ce soir hiver nal, il contemplait nostalgiquement les toits neigeux de la ville haute. Il les voyait se confondre dans les vapeurs du crépuscule, et, tandis que les vitres commençaient à s'étoiler.
il se demandait anxieusement si Claudette viendrait au bal de la Préfecture...
Mélancolies de l'attente, fiévreuses angoisses des premières tendresses, ce sont vos tourments dont (SU sf souvient avec le plus de délices ; c'est de vos transes et de vos doutes que la poésie de l'amouv est faite !...
L'appartement de réception de la Préfecture se composait de quatre pièces en enfilade : un grand salon, une salle de billard également livrée aux danseurs, un petit salon pour les joueurs, et la salle à manger où se dressait le buffet. Une spacieuse galerie régnait le long de ces quatre pièces et communiquait avec elles par de larges baies. On y avait installé l'orchestre à demi dissimulé derrière des
plantes et des arbustes. Bien que le local fût vaste, dès neuf heures et demie il était encombré et les dames avaient, déjà du nuil à se caser dans le salon cen-
f^J!P~n^\~'^^'fT**^ ^
...LES TOITS NEIGEUX Db LA V'ii.LK H.VV
tral OÙ recevaient les maîtres du logis. L, ■ préfet, M. Juhellé, ancien -ommandiin de dragons, avait déployé au 2 Décembre un zèle énergique qui enthousiasmait les conservateurs et inspirait une sage terreur aux fonctionnaires. On tenait à lui plaire ; on le craignait et on lui obéissait d'autant
mieux qu'on le savait bien en cour.
C'était un préfet à poigne. ;\ la fois aimable et autoritaire. Il avait gardé des allures militaires, portait ses moustaehes coupées en brosse et parlait d'une voix de commandement ; mais sa physionomie était ouverte, ses manières courtoises.
Dés qu'il ne s'agissait plus de politique, il se montrait charmant et dépensait généreusement ses frais de représentation pour amuser ses administrés, .\ussi les femmes l'adoraient et on accourait à ses bals de tous les coins du département.
Sur trois rangées, les dames garnissaient trois côtés du grand salon. Peu à peu, en dépit de l'ariluence, elles avaient réussi îi se grouper en petits clans bien distincts, séparés par d'invisibles démarcations, se classant d'après un ordre de préséances tacitement établi et proportionné à l'importance de chaque coterie.
Bien qu'à .Juvigny la noblesse ne soit plus guère représentt'c que par quelques familles casanières et I)oudeuses, il y existe néanmoins une aristocratie recrutée dans la magistrature, parmi les chefs de services et les riches familles bourgeoises indigènes. Au centre de ce groupe prépondérant se détachaient en belle vue madame Ilerbillon, madame et mademoiselle de Velaines. et la petite madame Daumance. Cette dernière avait-, reçu sans doute une dispense spéciale pour se décolleter, car elle exhibait libéralement des épaules et une poitrine fort blanches sous les dentelles d'un corsage très échancré. Un peu plus loin se tenaient des fennnes d'officiers, reconnaissables à leurs robes plus tapageuses et à leurs façons moins réservées ; sur les banquettes voisines de l'orchestre se tassaient, plus modestes, les familles de petits fonctionnaires et de petits rentiers.
Mais, à quelque groupe qu'elles apoartinssent. jeunes femmes et jeunes illes avaient fait montre de fraîches toilettes. La claire lumière des lustres caressait mollement les rubans et les joailleries des corsages ; les velours, les moires ou les frêles tarlatanes des jupes ; les têtes brunes ou blondes des danseuses, et aussi les coqufo blanches ou grisonnantes des mamans assises en arrière. La tonalité variée et chantante des roses vifs, des verts tendres, des mauves argentés, des jaunes d'or et des bleus pâles, se mouvant et se fondant parmi la vaporeuse
blancheur des tulles et des gazes, était une fête pour les yeux ; et c'était aussi \ine caresse pour les sens, ces rangées de femmes, laissant voir, au gré du va-etvient de l'éventail, tantôt unt nuque penchée et un chignon enguirlandé de Heurs naturelles, tantôt deux prunelles allumées par l'attente du plaisir, tantôt la rondeur pulpeuse d'une épaule nue.
Perdu dans la foule des habits noirs et des uniformes, Jacques Chantai fouillait du regard cette triple guirlande féminine et y cherchait en vain Claudette Le Mesnil. Il commençait à craindre qu'elle ne vînt pas, et, pour lui, toute la joie du i)al s'évanouissait. L'orchestre donnait le signal du premier quadrille. Trop agité par la fièvre du doute, Jacques, oubliant qu'il avait promis cette contredanse à mademoiselle de Velaines, passa dans la galerie, d'où l'on pouvait apercevoir l'entrée du vestiaire. Quelques retardataires arrivaient encore, et il se reprit à espérer. Il songeait que les voitures montent difficilement à la ville haute, et que ces dames avaient dû sans doute descendre à pied. Tout en cherchant à se rassurer, il guettait anxieusement les invités qui débouchaient de l'antichambre. Le quadrille était terminé ; on jouait maintenant une mazAirka, et les couples lentement tournaient, glissaient, se balançaient sous les lustres ; quelques-uns même, trop bousculés, dans le grand salon, gagnaient la galerie et passaient de là dans la salle de Jnllard. Jacques, planté dans une embrasure, ne les voyait même pas. II consulta sa montre : dix heures un quart !... C'était fini, elle ne viendrait sûrement plus... Les derniers accords de la mazurka résonnaient, l'n noir désenchantement lui tombait sur le cœur, et il se demandait s'il ne ferait pas mieux de rentrer chez lui. Tout à coup, à la suite des couples qui regagnaient leur place, il aperçut dans l'antichambre le capitaine de gendarmerie escortant madame Le Mesnil et, derrière eux, Claudette, vêtue d'une simple robe de tulle, avec des rangs de jais blan-c^ tordus dans ses cheveux.
La figure de Jacques s'éclaira et il respira plus à l'aise ; il lui semblait qjue tout un jardin de roses s'épanouissait en lui. Il rentra dans le salon, juste au moment où, grâce à l'insistance de leur cavalier, les deux dames réussissaient à se caser h
l'extrémité d'une banquette. Dès qu'elles furent assises, il courut les saluer, et invita Claudette pour la première contredanse dont on venait précisément de jouer le prélude. La jeune fille se leva et s'éloigna au bras de son danseur.
La musique éclator->îe et allègre du quadrille résonnait aux oreilles de Jacques comme un hymne nuptial. Serrant doucement le bras nu de mademoiselle Le Mesnil, il croyait marcher au milieu d'une avenue enchantée et fleurie, menant à (juclque château d'amour. Ce fut la jeune lille qui l'arrêta en lui touchant la main du bout de son éventail :
— Eh bien ! où allezvous?... Voici votre visà-vis...
La première figure commençait ; ils furent séparés par les traversés et les chassés- croisés, mais dès qu'ils purent enfin causer pendant une pause, Jacques dit ù Claudette :
— Je me désespérais tout à l'heure, je m'imaginais que vous ne viendriez pas.
— Quelle idée ! Il y a des semaines que je pense à ce bal... Je l'attendais avec impatience ; j'aurais voulu pousser les journées les unes sur les autres et les faire choir comme des capucins de cartes 1...
J'étais prête dès neuf heures... Mais le capi taine Nivard, qui nous
chaperonne lorsque nous allons en soirée, s'est mis en retard et nous avons croqué le marmot jusqu'à dix heures...
— Quel idiot, ce capitaine !... Et pourtant, tout à l'heure, quand je l'ai vu apparaître avec votre mère, je l'aurais volontiers embrassé... A propos, avez-vous lu mes vers?
— Mais oui, naturellement... -
Ils furent interrompus par leurs vis-àvis qui s'impatientaient.
En avant deux, balancé, en avant quatre. Enfin ils se retrouvèrent l'un prés de l'autre :
— Vous ont-ils plu ou déplu, mes pauvres vers? Dites-moi franchement votre ojunion.
Claudel le baissa les yeux, et un clair sourire courut sur ses lèvres :
— Vous tenez à la connaître?
ESCORTANT MADAI." --£ MKSML...
— Certes !
— Soit, je vais vous la dire, au risque de paraître pédante... Il y a dans Bérénice un passage qui m'a toujours charmée :
Dc)niis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois...
Eh bien ! en changear^t quelques mots, je pourrais dire la même chose de vos vers : je les sais par cœur et je crois toujours les lire pour la première fois...
— \ raimoiil ! siHria-t-il radieux.
Il y eut un silence, puis il demanda : — Vous connaissez donc Bérénice?
— Oui. je suis une liseuse... Mon père avait une hihliothèque assez hien montée, et j'en ai dévon^ une bonne partie.
La pastourelle les sépara de nouveau, mais, avant le galop linal, Jacques re prit :
— Vous m'accorderez encore une danse ou deux?
— La prochaine mazurka, si vous »"oulez, puis une polka, mais tout à la fin du bal, pour qu'on ne le remarque pas trop.
Le quadrille terminé, il la reconduisit à sa place et alla s'embusquer dans une embrasure d'où, mêlé à un groupe d'hommes mûrs, il pouvait contempler Claudette tout à son aise. Elle était assise devant sa mère, près de la porte du salon de jeu. La lumière blonde d'une torchère, placée derrière elle, l'éclairait de haut en bas, faisant scintiller les jais blancs de sa coifTure et veloutant d'une ombre mystérieuse ses yeux rieurs. La chaleur rosait les contours fermes de ses joues ; son éventail agité découvrait ou voilait alternativement son fin visage, sa naissante poitrine. La sensation du plaisir franchement savouré, la grâce de la jeunesse fraîchement éclose, émanaient de son mignon corps. Des souvenirs païens remontèrent à la mémoire de Jacques ; il la comparait à Hébé à la couronne de violettes », ou bien à la nymphe de Théocrite, à cette Nichéia « qui avait le printemi)S dans les yeux >. Absorbé dans sa contemplation, il ne voyait qu'elle.
Derrière lui, le procureur impérial causait politique avec un vieux magistrat nommé M. C.hanoineau, qui passait pour avoir été un enragé dénonciateur des républicains, à l'époque du 2 Décembre.
— Les avoués, affirmait l'homme du parquet, sont animés d'un mauvais esprit...
— Bah ! répliquait le juge Chanoineau, on en a raison avec un bon dîner... C'est ce que j'avais l'honneur de répondre, Fautre jour, au préfet. Comme vous, il les accusait d'être ions des républicains rouges : « Moi, lui disais-je, monsieur Iç préfet, je ne les ai jamais vus que gris...
En une autre occasion, ces propos auraient indigné Jacques ; il les écoutait
à peine. L'orchestre s'était remis à jouer. Claudette se levait, partait au bras d'un danseur, et d'un regard admiratif il la suivait dans la foule. Mais tandis qu'il ne la quittait pas des yeux, iî^se devinait guetté à son tour, et surprenait les glauques prunelles de madame de Velainei, curieusement fixées sur lui. Il se souvint tout à coup de s'être, dix jours auparavant, engagé pour le premier quadrille avec Charlotte de Velaines. Au milieu de ses préoccupations au sujet de Claudette, il avait totalement oublié sa promesse. Confus de s'être rendu coupable d'une impolitesse, dès que la musique eut cessé, il alla s'excuser près de l'amie de sa mère. Celle-ci raccueillit avec des lèvres pincées :
— En effet, dit-elle aigrement, vous devez avoir votre faux bond sur la conscience, monsieur 1... C'est sans doute mademoiselle Le Mesnil qui vous a troublé la mémoire... Enfin !... Charlotte heureusement n'en a point pâti ; elle a trouvé des danseurs plus empressés que vous.
Il balbutiait de piteuses phrases, et le ricanement de madame de Velaines le décontenançait de plus en plus. Madame Daumance, assise dans le voisinage, eut pitié de lui et l'appela :
— Vous m'avez oubliée aussi, murmura-t-elle en lui coulant une œillade ironique. C'est fort vilain de votre part I Mais je consens à me montrer clémente, à condition que vous réparerez vos torts et que nous danserons la prochaine mazurka.
— Hélas I madame, vous me voyez navré... Je l'ai déjà promise.
— Bah ! insista-t-elle câlinement, vous aurez un faux bond de plus à votre passif... Vous me devez bien ce dédommagement.
— Impossible I répondit-il brièvement, excusez-moi...
Il salua et s'esquiva vivement, mais la petite madame Daumance, vexée, ne le perdit pas de vue. Quand l'orchestre attaqua la mazurka convoitée, elle aperçut Jacques donnant le bras à mademoiselle Le Mesnil et, avec un hochement de tête significatif, elle chuchota quelques mots à l'oreille de madan-r de Velaines, en lui montrant le couple qui s'éloignait.
Jacques n'en avait cure. Il enlaçait la taille dé Claudette et savourait le plaisir de la sentir ployer sur son bras.
Boisfieury
— Si vous m'en croyez, insinua la jeune fille, nous gagnerons la galerie et le billard... Je devine là-bas des yeux peu charitables qui nous espionnent...
Bercés par le rythme tantôt ralenti et tantôt précipité de la mazurka, ils pénétrèrent dans la galerie d'où l'invasion des danseurs avait chassé les spectateurs. Il ne restait plus, près d'une fenêtre, que le juge et le procureur causant à mi-voi.v comme des gens qui complotent. Les deux amoureux se taisaient, tournant lentement, les regards fondus l'un dans l'autre. Un joli sourire errait sur la bouche de Claudette et la joie donnait à ses |)runelles l'humide éclat des fleurs mouiJiées. Jacques, grisé par l'odeur des plantes, la langueur du rythme et le brouhaha du bal, contemplait d'un œil charmé les épaules de Claudette, où les jais de la coiffure émiettaient sur la chair satinée une poudre scintillante comme le givre. Ils étaient seuls en ce moment à danser autour du billard un désir inonta au cerveau du jeune homme, un désir fou d'effleurer de ses lèvres cette blanche chair virginale.
La subite arrivée d'un second couple débouchant du salon l'empêcha de commettre cette folie ; mais en regagnant la galerie, il murmura :
— Je vous aime, Claudette !
Elle rougit de plaisir plus que
de confusion, et du !)out des lèvres elle balbutia :
— Bien vrai?... sérieusement?
— De toute mon âme !...
Dans leur embrasure, les deux magistrats continuaient -de dresser des listes ie proscription :
— Ce professeur, disait le juge, prêche des doctrines subversives...
— C'est un homme dangereux, répondait le procureur, il faudra trouver un biais pour le faire révoquer...
Jacques et Claudette passaient indifférents. Enlacés, heureux de vivre, ils glissaient à travers la foule, laissant derrière eux comme un sillage d'amour. La mazurka était finie, qu'ils dansaient encore, étourdis par cette sève montante de la jeunesse qui les grisait ainsi qu'un VÎT d'Orient. Ils s'en revinrent par le
buffet où un doigt de Champagne acheva, comme disent les Allemands, < de leur faire entendre des violons dans le ciel ». .Jacques ramena Claudette prés de sa mère el bavarda complaisamment avec madame Le Mesnil, dont il espérait ainsi captef les bonnes grâces ; puis il alla se mêler aux jeunes gens qui stationnaient au milieu du salon, lorgnant les dames ou consultant d'un air affairé la carte sur laquelle ils inscrivaient leurs invitations. Les yeux brillants, le visage épanoui, Jaccpies se sentait léger, emporté en plein 'déal et détaché de la terre. Il '"? -'^ ic ne sais quel air maussade e[
- - II, rVlDUV TJIOLVER UN BIAIS.J
prosaïque aux gens qui l'entouraient, et les prenait tous en pitié.
Quelqu'un lui frappa sur l'épaule et, se retournant, il reconnut un de ses anciens condisciples, Marcel Lafrogne, fils d'un banquier de Juvigny. Riche, oisif, grand chasseur, Marcel était la fleur des pois de la petite ville et le point de mire des grisettes aussi bien que des filles à marier. On racontait tout bas ses l)onnes fortunes et on vantait l'élégance raffinée de ses toilettes. Jacques, bien qu'il ne partageât ni ses goûts ni ses plaisirs, restait lié avec lui parce qu'il le savait bon enfant et aimable compagnon.
— Mon cher, dit Marcel, tu as Ta' 'p
planer au sepUi-inc ciel et de rire aux anges... Esl-ee le plaisir d'avoir dansé avec la petite Le Mesnil qui te donne celte mine de saint en extase? En ce cas, mets une sourdine à Ion allégresse, car il y a déjii des dames cpii en jasent derrière leur éventail... Maintenant redescends uu moment de Ion image et écoute-moi... Maurice Courtois vient j)asser les jours gras à .Juvigny...
— Connnenl ! il ne m'en a pas prévenu? interrompit Jac(pies. un peu froissé.
— C'est une surprise... 11 est arrivé ce soir et s'est trouvé troj) las pour paraître au bal ; mais demain il doit clore la chasse avec moi dans les l)ois de la Pentière... Es-tu homme à te lever matin et à te joindre à nous?
— Certainement.
— Parfait... Sois jjrél à huit heures, j'irai te prendre dans mon char à lûmes... Sur ce. bonsoir, je vais me coucher, et, si tu m'en crois, tu en feras autant...
Mais Jaccpies n'était pas d'humeur à quitter le bal. Claudette ne lui avait-elle pas promis la dernière polka? 11 ne voidait pas se retirer avant de danser encore une fois avec elle. Il lui restait tant de choses à dire I... Pour lromi)er son impatience, il invitait quekjues jeunes femmes qu'il connaissait peu ou prou. Cela lui procurait la chance de hgurer de temps à autre en face de mademoiselle Le Mesnil.
Sa persévérance fut mal récompensée, car, vers une heure du matin, il vit tout à coup les dames Le Mesnil traverser le salon et se diriger vers la sortie, sous l'escorte du capitaine Nivard. Il n'eut que le temps de les rejoindre au vestiaire, et son unique consolation fut d'aider la jeune fdle à s'envelopper dans sa pelisse, tandis que le capitaine rendait le même service à la mère.
— Et ma polka? murmura Jacques à oreille de Claudette.
— Je suis désoléx !... C'est la faute de :e maudit capitaine, qui est un couchetôt.
— Quand vous reverrai-je maintenant?
Elle secoua sa mignonne tête encapuchonnée, puis chuchota :
— A la soirée du mardi gras... Dimanche, après la grand'messe, je descendrai sur notre terrasse.
— A dimanche 1... En attendant, je vais rêver de vous...
A son tour, il endossa son pardessus et
s'esquiva. Arrivé sur la place, il s'arrêta ini moment i)our suivre au clair de lune, dans la rue du Bourg solitaire, le groupe formé par les deux femmes emmitouflées et par le capitaine de gendarmerie, dont la silhouette obèse s'arrondissait sous la lumière bleuâtre qui baignait la rue.
Un vaporeux et froid matin de février.
A travers les taillis de la Pentière, le soleil coulait de timides rayons sur les herbes givrées des sentiers et sur les cépéeî de chênes où frissonnaient encore les feuilles mortes de l'automne dernier.
Au-de,ssus du bois, des nuées blanches couraient sur un ciel blevi pâle, où le vent d'est les cfTdochait comme def flocons de laine. Il faisait bon marcher sur la terre gelée, parmi les feuilles sèches craquantes et les lierres enchevêtrés au ras du sol. Jacques Chantai et Maurice Courtois, tous deux médiocres chasseurs, étaient heureux, après une heure de voiture, de se dégourdir les jambes en tournant autour de la maisonnette qui servait de rendez-vous de chasse.
Ils entendaient très loin, au cœur de la forêt, les appels des tireurs et les abois des chiens courants. Parfois le vent apportait par-dessus la futaie des sonneries d'églises de village, et cette argentine musique tintait délicieusement aux oreilles de Jacques, encore entrepris par les émotions de sa nuit de bal. Il lui semblait que les cloches carillonnaient -tout exprès pour fêter ses amours avec Claudette. Ces sonorités, tantôt réveillantes et allègres, tantôt assourdies et fuyantes selon le caprice du vent, étaient comme un écho de la joie qui chantait dans son cœur. Il se trouvait pleinement heureux et ne pouvait s'empêcher de manifester au dehors cette félicité intérieure. Il agitait triomphalement sa canne, humait avec délices l'air vif du matin et s'écriait :
— Comme on respire à pleins poumons I On sent déjà un souffle de printemps I
— Hum 1 répondait Maurice, en relevant le col fourré de son paletot, le vent est frisquet... Ce que c'est que l'imagination des amoureux I Tu as intérieure-
Boisfleurv
ment un itvi qui te réchaurfc et met du I)rintenips dans tes veines... moi, pas.
— Mor vieux, je suis heureux I... J'ai passé hier une adorable soirée...
— Je m'en doutais... Et mademoiselle Le Mesnil se trouvait au bal, naturellement?
— Oui, elle y était... Nous avons dansé ensemble plusieurs fois... Ah ! mon ami, quel charme, (|uelle fraîcheur d'âme, quel naturel ! Ce n'est pas une jeune fille, c'est la personnification de la jeunesse I
— Mazette, quel lyrisme!... Cela si- }*ni(îe probablement en lion français cpie tu lui as déclaré ton amour et que sa tendresse répond à la tienne?
— Oui, nous nous ainuuis et pour toujours.
— Toujours... un bien gros mot! objecta Maurice en riant.
— Pourquoi ris-tu? demanda Jac([ues vexé.
— C'est vrai, j'ai tort ; je devrais plutôt m'apitoyer.
— Je ne suis pas à plaindre...
— Aussi n'est-ce pas toi ([ue je plaindrai, mais cette j)auvre lille naïve, qui sera bien vite éveillée de ses illusions et qui seule L'n pâtira... Tiens, vois-tu cette branche couverte de givre?... Tout à l'heure un rayon de soleil l'atteindra et changera en gouttes d'eau les Heurs de glace... En moins d'une minute elles se dissoudront, et ce sera fini... Ton bel amour n'a pas plus de consistance... Ce sera un déjeuner de soleil.
— Qu'en sais-tu?... Pourquoi doutes-tu de ma tendresse ?
— Parce que vous êtes tous deux dupes de votre inuigination surchauffée... Mademoiselle Claudette a dix-sept ans ; elle sort du couvent où sa petite tète a travaillé, après la lecture de ((uelque roman sentimental. Comme toutes les jeunes filles, elle aimait l'amour avant même de rencontrer un amoureux. Elle t'a vu, tu représentes pour elle sous une forme concrète cet amour abstrait dont elle rêvait... et voilà tout. Quant à toi, qui n'as guère vécu que dans tes livres, rien d'étonnant à ce que tu te sois entiché d'une jolie fille, limable, coquette, et qui aamire tes vers. Ce que tu prends pour de la tendresse, c'est la jeunesse qui te monte au cerveau, comme la sève d'avril, et qui se transforme en bourgeon. Si seu-
Icnu'nt lu avais vécu à Paris six mois, tu serais déjà \\\é sur la banale sensualité de cette sève printanière ; elle se serait vile extravasée en de vulgaires aventures galantes. Il est nuilheureux que ce ])hénomène tout naturel et tout physique se soit d'abord |)roduit à la vue d'une honnête fille... Enfin, ce qui me rassure, c'est que la force des choses fera tomi)er vos illusions, de même qu'une gelée blanche grille les boutons trop précoces...
— Me* cher, ton discours est plein d'ingénieuses métaphores, mais il n'a pas le don de me convaincre.
— - (>'est bon, la réalité se chargera de te décharmer.
— .le serais curieux de savoir par quel jirocétlé !
— Oh ! nu)n Dieu, ce sera très simple... A .Juvigny, comme dans toutes les petites villes, on est curieux et cancanier. On connaîtra vite votre passionnette ; on en jasera, on avertira madame Le Mesnil ou tes parents, qui s'effaroucheront. La nuiman sermonnera sa fille et lui enjoindra de te tenir à distance ; au pis aller, on cherchera à vous l)rouiller et on y réussira. Claudette pleurera d'abord, puis, comme tu n'es pas d'âge à songer* aux justes noces, il se présentera un jour un éi)ousein' sérieux et elle le prendra, (iela jettera une douche sur ton beau feu et tu reconnaîtras alors que. dans le domaine des sentiments affectifs, rien ne ^aut encore une amitié solide comme la nôtre... Ce jour-là tu seras guéri.
— Amen !
Ils étaient revenu-s vers la maisonnette où le groom de jNIarcel Lafrogne était en train d'éventrer des bourriches d'huîtres, en surveillant la cheminée brasillante où un gigot rôtissait à la ficelle.
— Messieurs, dit le groom, il y a douze douzaines d'huîtres et je ne viendrai jamais à bout de les ouvrir toutes pour midi... Puisf[ue vous êtes de loisir, vous seriez Ijien gentils de me donner un coup de main.
— Tiens, bel oiseau bleu, reprit railleusement Maurice, voici un exemple de la façon dont la vile prose succède sans transition à la plus idéale poésie... Après avoir célébré les grâces de Claudette, tu vas écailler des huîtres !
Il lui jeta un tablier, et tous deux, assis près de la table dressée devant la portCj,
commencèrent à vuU-r ks i)ouirklK's.
Jacques agacé par les plaisant erk's de Courtois, acceptait la corvée sans sourciller. Celle l)eso!j;ne niulérielle le disi)i'nsait de causer et lui permet lail de savourer Iraniuiilieuieiil les souvenirs de sa