M. CHA.NT.\L .MIT LE .NEZ A LA FENETRE
n'est pas drôle tous lei> jours, la vie que je mène à la Guerche !
Il pressentit que la conversation allait glisser sur une pente scabreuse, rompit les chiens, et s'esquiva sous couleur de faire un brin de toilette avant le dîner. Une fois chez lui, il écrivit le billet des-
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tiné ù madame des Rônis, s'habilla, et ne /edescendit que pour prendre place à la able. On dina lentement et, afin de détourner 1er soupçons, Jacques resta à deviser en famille jusqu'à près de neuf heures, puis annonçant qu'il comptait passer la soirée avec ses amis du cénacle, il embrassa ses parents et sortit en leur souhaitant le bonsoir.
La nuit était tiède, une nuit sans lune, mais laissant voir un ciel palpitant d'étoiles. Lentement, Jacques s'acheminait vers la côte de Polval. A mesure qu'il montait, la route devenait plus solitaire. Au long des murs de jardins, des lilas en fleurs penchaient au-dessus des chaperons leurs ramures épanouies; dans Tombre, les thyrses violets demeuraient invisibles, mais on les devinait à leur odeur. La douceur de l'air était imprégnée d'arômes printaniers, d'haleines de jacinthes et de narcisses. Le jeune homme se ynppelait, la veille encore au matin, avoir respiré ces mêmes parfums au bord des routes de la Touraine et, tout étourdi de cette brusque transplantation, se croyait presque le jouet d'un rêve.« Est-ce bien moi, se disait-il, et ces massifs d'arbres noirs qui se détachent là-bas audessous des étoiles, sont-ils vraiment les arbres du Pâquis de Juvigny? » Puis, ressaisi par un frisson d'angoisse, il songeait : '( Me revoici donc dans ce chemin parcouru tant de fois avec délice, à la même saison, et à la même heure, l'an dernier I Que vais-je y retrouver de triste )U de joyeux? Quelles surprises ou quels désenchantements m'y attendent ?... »
Et son cœur se serrait. Il ralentissait le pas, comme s'il eût craint de voir sortir de l'ombre quelque funeste apparition.
Il avait atteint l'étroit sentier montant à travers les vignes bourgeonnantes. Il s'y engagea, puis s'arrêta de nouveau, frémissant et prêtant l'oreille. Dans les vergers prochains et, plus loin, à l'orée des bois, des rossignols chantaient, ainsi qu'au printemps de l'an passé, et il se rappela avec quelle joie enfantine Sylvie et lui, penchés à l'appui de la fenêtre, jpiaient ces nocturnes chanteurs et se signalaient chaque nouvelle fusée de notes mélodieuses, à mesure qu'elle s'élançait dans la nuit muette. Ce ressouvenir lui remit un peu de confiance dans l'âme et y répandit une rosée de tendresse.
La nuit était toute pareille, et peutêtre, à ce moment, Sylvie, à sa fenêtre, écoutait-elle l'hymne d'amour des rossignols?... Il n'avait idIus que quelques pas à faire pour respirer le même air qu'elle ; il lui suffisait d'ouvrir la petite porte à claire-voie qui le séparait du verger, pour apercevoir peut-être la bienaimée et, qui sait? pour la serrer dans ses bras, pour sentir ses doutes, ses suspicions se fondre au contact de ses lèvres I...
« Pourvu, pensait-il, que cette porte de verger ne soit point fermée à c?'""? Tremblant, il tâtonna dans l'obscurité, et la barrière qui n'était que poussée céda sous ses doigts.
Maintenant, il se faufilait à pas de velours dans le verger. Entre les cerisie: o en fleurs, il apercevait déjà une lumière à la croisée de madame des Rônis. La jeune femme veillait encore, et sans doute, en agissant avec prudence, il pourrait appeler son attention et la faire venir à la fenêtre. Afin d'amortir le bruit de ses pas, il cheminait à tra\»ers la pelouse. Devant lui, la noire façade se dressait sur le ciel avec une tache lumineuse à cette unique baie du rez-de-chaussée. Il reconnaissait, dans l'obscurité, la porte du perron et son encadrement de clématite; se rapprochant davantage, séparé de la fenêtre éclairée par quelques mètres seulement, il pouvait distinguer à l'intérieur l'élégante silhouette de Sylvie. Elle étai' seule, et se tenait immobile entre la lampe et la cheminée. Il l'apercevait de profil, vêtue d'un peignoir blanc, avec ses blonds cheveux à demi dénoués et tombant en un chignon lâche sur la nuque. Accoudée à la tablette de la cheminée, elle penchait sa tête vers la pendule, dans l'attitude de quelqu'un qui attend. Un sursaut de joie poussa Chantai hors de la pelouse. Un irrésistible aimant l'attirait vers Sylvie. Coûte que coûte, il voulait lui parler, l'envelopper de ses caresses, ne fût-ce qu'une minute. Il franchit l'allée sablée, se haussa vers la fenêtre, et d'un doigt nerveux heurta à deux reprises contre la vitre. Il vit madame des Rônis tressaillL, puis se mouvoir dans la direction du vestibule, et, persuadé qu'elle accourait audevant de lui, il gravit rapidemen-^ les marches du perron. La porte était déjà ouverte, une main saisit la sienne, et la chère voix de la tMen-aimée murmura :
— C'est toi'i'
— Oui, moi ! chuchota-t-Jl, étourdi de bonheur, tandis qu'elle l'entraînait vers sa chambre.
Tout à coup, sous la lueur discrète de la lampe, la petite main de Sylvie lâcha la sienne. Les yeux agrandis, pâle avec une expression où il y avait plus d'effarement que de joie, Sylvie regardait Jacques et bégayait d'une voix à peine articulée :
— Vous I... Toi I...
— Moi-même, chérie ; ai-je Tair d'un spectre?... J'ai voulu te surprendre, mais je vois que tu m'avais deviné I... Tu «savais donc déjà que j'étais ici?
Elle semblait l'entendre à peine, uniquement absorbée par une mystérieuse préoccupation intérieure. Pourtant, pou à peu, avec cette présence d'esprit et cette maîtrise de soi-même qui, chez les femmes, sont une grâce d'état, elle surmontait son émoi, et d'un ton plus calme :
— Oui, oui, répondit-elle, je Tai su cette après-midi...
Dans sa première stupeur, elle avait laissé la porte ouverte derrière elle, Jacques voulut la fermer, mais, d'un geste effrayé, elle lui saisit la main :
— Inutile I... s'écria-t-elle précipitamment, tu ne peux pas rester... Il faut que tu t'en retournes !
— Méchante I garde-moi quelques instant seultmcnt, le temps de t'embrasser, de te dire quelle joie j'ai à te revoir, et de convenir avec toi du prochain rendezvous...
En parlant, il l'entourait de ses bras et l'attirait à lui.
— Cher imprudent, reprenait-elle en essayant de se dégager, pourquoi ne pas me prévenir? Je t'aurais indiqué une heure où nous aurions été tranquilles... Ce soir, impossible 1
— N'es-tu pas seule? insista-t-il.
— Impossible , répéta-t-elle avec un renaissant effroi ; il faut que tu partes tout de suite... Je t'en prie 1
— Ta mère n'est-elle pas couchée?
Est-ce elle que tu crains?
Un éclair passa dans les yeux épeurés de Sjlvie, et, comme un naufragé qui s'accroche à une planche, elle s'empressa d'affirmer énergiquement :
— Oui, c'est ma mère... Elle est montée dans sa chambre pour y chercher son paroissien, mais elle peut redescendre d'une minute à l'autre... Vite, sauve-toi, mon pauvre ami I
— Pas avant, du moins, que tious ne nous soyons embrassés 1
— Tiens, dit-elle hâtivement, en lui tendant ses lèvres et en l'amenant dans le vestibule... Maintenant, si tu m'aimes, je t'en supplie, ne m'expose pas à un danger certain... Je t'écrirai demain pour te fixer le jour où nous nous reverrons...
Elle lui prodiguait de suppliants baisers. Jacques, éperdu, amolli par ses caresses, cédait enfin et l'embrassait une dernière fois, en nmrmurant, navré :
— Alors, demain?
— Oui, oui, demain... Je t'écrirai... Adieu I
Elle l'avait conduit jusqu'au perron ; elle referma doucement la porte sur lui et disparut.
Lentement, il redescendait ces marches gravies tout à l'heure avec un si joyeux élan. Craignant d'être entenda par cette mère qui jouait fâcheusement' le rôle de trouble-fête, il marcbait de nouveau sur la pelouse et se dissimulait sous les arbres. Grisé par les baisers qui embaumaient encore sa bouche, furieux du contre temps qui l'arrachait à ces caresses un instant savourées, il avait peine à recouvrer son sang-froid. Les oreilles lui tintaient encore, et péniblement il se décidait à quitter le verger pour gagner la porte de sortie, quand le bruit d'un pas alerte attira son attention. Vivement, il se rcncogna dans un massif de néfliers. Au même moment, la barrière tourna sur ses gonds, une silhouette masculine se dessina au-dessus des ceps de vigne, et un choc foudroyant secoua Jacques depuis les talons jusqu'à la nuque. A la tremblante clarté des étoiles, il avait reconnu Maurice Courtois.
Celui-ci se hâtait vers le verger, quand Chantai lui barra brusquement le pvassage :
— Toi... toi? groramela-t-il entre ses dents serrées.
Interdit, Maurice s'était instinctivement reculé :
— Jacques 1
— Me diras-tu, poursuivit ce dernier, ce que tu viens faire ici, à pareille heure?
Par un violent effort de volonté. Courtois reprit suffisamment possession de lui-naême pour répondre avec assurance :
— Mais, tu dois t'en douter, puisque tu m'as constitué ton mandataire... Nous i>e savions plus rien de toi ; madame
Rônis. inquiète de ton silence, m'a écrit pour avoir des nouvelles... Et je venais lui apprendre que tu n'avais donné signe de vie à personne...
— Et tu ne craignais pas, en tombant ainsi chez elle à l'improvistc, de la trouver en compagnie de sa mère? objecta Jacques, soupçonneux.
— Non, puisqu'elle m'avait elle-même fixé un rendez-vous pour ce soir... D'ailleurs, sa mère a quitté Juvigny depuis hiiit jours.
Cette réponse entra comme un coup de couteau dans le cœur de Jacques : une sinistre lumière, pareille à celle que projette un incendie, l'éclaira cruellement et il comprit tout : les terreurs de Sylvie, les mensonges inventés pour Téloigner ; il se vit joué, trabi, poignardé par les deux êtres qu'il aimait le plus au monde, et rugit de douleur :
— C'était toi qu'elle attendait et vous me trompiez tous deux !
— Jacques, tu es fou !
— Je ne suis pas fou et je ne suis pas aveugle... Je viens de chez Elle... les choses que j'ai vues et entendues m'ont ouvert les yeux... Tu es son amant 1...
Maurice voulut ébaucher encore un gesie de dénégation ; mais Jacques lui saisit violemment le bras et répéta avec une rage froide :
— Tu es son amant 1,.. n'essaie pas de nier ta fourberie... Sortons d'abord d'ici, tu t'expliqueras ensuite, car tu me dois une explication, je la veux et tu "as me la donner... Après, tu retourneras chez elle, si tu en as le cœur !
Sans le lâcher, il l'entraînait hors du verger avec une telle véhémence que Maurice, jugeant toute discussion inutile, se décidait silencieusement à redescendre avec lui.
— Ah! grondait Jacques, en marchant, mes pressentiments ne m'abusaient pasl... Tandis que je lui envoyais mes plus chaudes tendresses, elle se lassait déjà de sa jsolitude et cherchait un consolateur... Toi... mon ami !... tu étais là à point, elle a jeté sur toi son dévolu et tu ne t'es pas fait prier... Comme vous deviez rire de moi en lisant mes lettres et en préparant de compagnie les perfides réponses qu'elle m'expédiait pour endormir mes spupçons !... Car elle a menti tout le temps ; tout à l'heure encore, quand je l'ai surprise, elle mentait... C'était toi
qu'elle attendait et les baisers qu'elle me prodiguait pour rrx^ congédier en douceur, c'étaient ceux-lù mêmes qui t'étaient réservés... Que ne puis-je les arracher de mes lèvres !...
Ils étaient arrivés sur la route obscure et déserte. Jacques, serrant de nouveau le bras de Courtois, reprenait sarcastiquement :
— Et maintenant parle 1 Défends-toi, si tu peux... Explique-moi, si tu en as le «ourage, comment tu as oublié l'amitié qui nous liait, de quelle façon tu as trompé ma confiance, en te substituant à ma place, traîtreusement, presque dès le premier jour où vous vous êtes vus...
— Soit, répondit l'autre, avec une résignation 'ennuyée, j'ai été coupable envers toi... Mais rappelle-toi, du moins, que j'avais tout d'abord refusé ce dangereux rôle de confident et que je ne l'ai accepté que contraint, cédant à tes supplications et à tes menaces. Nous avons agi tous les deux avec l'imprudente témérité de gens qui n'ont aucune expérience. Fort de tout l'amour qu'on t'avait montré, tu te croyais assuré de la fidélité de celle que tu quittais ; et moi, ne prévoyant pas le danger, je me figurais pouvoir remplir loyalement la délicate mission que j'acceptais. Nous avions l'un et l'autre compté sans l'humaine faiblesse... Dès la première entrevue, ainsi que je te l'ai écrit, madame des Rônis s'est révélée à moi tout autre que je me l'imaginais ; en la quittant, je ne pouvais plus déjà me dissimuler ce qu'avait de périlleux un tète-à-tète entre un garçon de mon âge et une jeune femme jolie, attirante et, pour tout dire, un peu coquette... Je me sentais, non pas séduit encore, mais moins cuirassé contre la tentation...
— Il fallait m' avertir alors, interrompit amèrement Jacques, et me mettre en garde contre toi-même !
— Tu ne m'aurais pas écouté... Aveuglé par ta passion et convaincu de l'impeccabilité de celle que tu aimais, tu m'aurais accusé d'obéir à des préventions et de la calomnier... Je t'en avais dit assez cependant pour éveiller ton attention...
Mais tu te leurrais, tu croyais qu'une femme qui a une fois goûté les joies de l'amour, est protégée par ;et amour même contre toute défaillance. Erieur; lorsqu'on a aimé, on veut aimer encore, et, à la première tentation, on faiblit-
Madame des Rônis et moi, nous en sommes les preuves. Un soir, nous avons succombé, Dresque inconscients, à une urprise des sens... A peine la faute a-t-elle té commise que nous en étions tous deux au désespoir, et pourtant, par la force des choses, nous sommes retombés dans notre péché...
Jacques écoutait, avec une stupeur indignée. Courtois déduire froidement les motifs de sa chute et, comme on démonte pièce à pièce un mécanisme, analyser les circonstances de sa trahison.
Une colère bouillonnait en lui : il avait •?nvie de sauter à la gorge de cet odieux raisonneur et de l'étrangler net.
— Quant à moi, acheva Maurice, j'étais déjà las de ma duplicité : après chaque nouvelle faute, le dégoût de moimême et le remords me montaient aux lèvres, et je me promettais de ne plus recommencer... Ce soir, je te l'affirme, quand tu m'as rencontré, j'allais chez Sylvie avec le désir de provoquer une rupture... Voilà toute la vérité.
— Misérable ! s'écria Jacques exaspéré par ce dernier aveu, tais-toi 1... Tu ne mérites pas d'avoir été aimé par une femme qui t'est cent fois supérieure... Au lieu de lui savoir gré de s'être abaissée jusqu'à toi, volontiers tu la traînerais dans la boue... Tu n'as même pas pour racheter ton crime l'excuse de la passion. Tu nous as sacrifiés tous deux à un caprice, à une surprise des sens, comme tu oses l'avouer... Ne me parle plus, tu me soulèves le cœur, je te hais I... Va-t'en, va retrouver celle que tu m'as volée et dis-lui ce que tu viens de me conter... Ce sera son châtiment I
Il s'éloignait avec horreur et marchait dans la'direction du Pâquis.
— Jacques I supplia Courtois en le rejoignant, ne te laisse pas emporter par ta colère... Pardonne-moi, songe à notre ■vieille amitié...
Chantai se retourna et le dévisageant dans l'obscurité :
— Il fallait toi-même y songer un peu plus tôt... Je n'ai plus de maîtresse, je n'ai plus d'ami... Tout est mort I...
Il tourna les talons, gravit rapidement la côte et disparut dans les ténèbres du chemin encaissé entre une haute muraille et le +alus du Pâquis. Il goûtait une amère volupté à se plonger dans ce noir et à perdre la notion du monde extérieur.
Marchant au hasard, sans rien voir, il cherchait à ne plus penser et. malgré tout, il était impitoyablement hanté par une ima?4e obsédante : dans la chambre de la rue du Tribel, sous la blonde lueur de la lampe, Sylvie pendue à son cou et l'ensorcelant avec des baisers dont D sentait encore la suave brûlure sur sa bouche. Du fond de l'obscurité épaisse, toujours cette fascinante vision venait à lui. Tout le temps, avec un martellement atroce, la même idée battait dans son cerveau : « Tu ne connaîtras plus les délices de ses baisers, ni la grâce enveloppante de son corps, ni l'enchantement de ses paroles... Tout est fini, tout est mort ! )) Il ne pouvait comprendre comment, en moins d'une minute, ce funèbre écroulement s'était produit, comment l'amour qui réjouissait sa jeunesse était devenu instantanément un amas de ruines. Il ne voulait pas croire à ce désastre, ni se résigner à ne plus jamais revoir madame des Rônis. La vie sans elle lui paraissait inutile et insupportable. Sa colère s'apaisait ; des velléités d'indulgence et de pardon lui amollissaient le cœur. Plutôt que de se passer de Sylvie, il se demandait s'il ne ferait pas mieux d'accepter l'irréparable, afin de savourer encore les blandices de ses lèvres... de ses lèvres si tendres, si câlines, grisantes comme une liqueur... Puis soudain, à la pensée de Maurice, un fougueux revirement s'opérait. Quoi 1 ces lèvres menteuses, ces lèvres souillées où il retrouverait la trace des baisers de l'autre? Non, ce serait trop vil I... -Ainsi qu'un vomissement, le dégoût lui remontait au gosier : il se révoltait contre sa lâche faiblesse et précipitait sa marche pour secouer cette honteuse défaillance.
Il allait droit devant lui, tantôt entre des murs et des haies de jardin, tantôt parmi de boueuses venelles, bordées de caves de tisserands. Peu lui importait la direction suivie à l'aventure, pourvu qu'il fatiguât son corps et son esprit. Un moment il s'arrêta devant une fenêtre éclairée et à la lueur projetée par le rayonnement d'une lampe fumeuse, il reconnut les misérables maisons du faubourg de Véel.
Derrière les vitres d'un cabaret louche, des rouliers, des filles et des ouvriers buvaient des godets d'eau-de-vie de marc et chantaient avec des voix pâteuses. Cette gaieté avinée, rejetant brutalement Jao
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Jans la réalité, lui causa uuc uousouffrauce. 11 se réfugia dans la solides chemins qui grimpaient vers la
--..i!.i;r. AU COIN d'un mur, une FrriME pleurait
Ville haute et tout d'un coup entendit des
sanglots dans l'ombre. Affalée au coin
d un nuir, une femme pleurait, la \ète
dans ses mains. Ses
- --"■ ■■■.'-| pleurs étaient entre-
j mêlés d'exclamations à peine articulées.
Jacques éprouva d'abord une égoïste sensation d'allégement en songeant que sous cette nuit bleue d'avril il y avait d'autres douleurs que la sienne. Puis, arraché à sa propre peine et apitoyé par ce bruyant désespoir, il s'inclina vers la pleureuse et l'interrogea doucement. Pressée de questions, elle finit par répondre « que son homme l'avait plantée là pour aller boire dans une mauvaise maison », et se répandit de nouveau en larmes et en lamentations. Il lui glissa de l'argent dans la main et, impuissant à la consoler, il s'éloigna. Le bruit de cette plainte obstinée le suivit obstinément dans sa course: « Cette femme est moins malheureuse que moi, songeait-il, elle peut pleurer. » Lui, le chagrin r étouffait, les larmes oppressaient sa poitrine, étreignaient sa gorge, sans trouverune issuepour jaillir au dehors.
Traînant son fardeau de détresse, il poursuivait sa marche dans le silence des rues sonores. Il erra ainsi longtemps, sarrs souci de l'heure, jusqu'à ce qu'une intolérable lassitude le ramenât à la porte
de son logis. Il pénétra chez lui avec l'efiroi qu'on ressent, lorsque, au retour du cimetière où l'on a enterré un être aimé, on rentre dans la maison que la mort a vidée.
Jacques s'éveilla, les membres brisés, et souffrant au cœur d'une brisure morale plus douloureuse encore. La matinée était très avancée. Pendant son tardif sommeil, le premier courrier avait été déjà distribué, et tandis qu'il achevait péniblement sa toilette, avec les gestes maladroits d'un homme dont la fièvre rend les mains tremblantes, la domestique lui monta une lettre. La vue seule de la guscription et de l'enveloppe lui donna un coup violent et ressuscita sa rancœur... « Que lui voulait-elle, et quels nouveaux mensonges avait-elle inventés? 1 Après un moment d'hésitation, il fit sauter le cachet et lut le billet de Sylvie. Il était court et ne contenait que ces deux lignes :
« J'ai une confession à te faire, et je t'attendrai demain soir, à neuf heures.
Jacques froissa l'enveloppe et le billet, puis les jeta avec colère sur la table.
— Une confession I grommelait-il entre ses lèvres. Courtois l'aura avertie et elle veut essayer de me leurrer encore...
Il s'était assis dans un fauteuil et se demandait s'il répondrait à cette audacieuse lettre, quand sa mère entra, portant un gros bouquet de muguets dans un vase.
— Bonjour, Jacques, dit-elle ; voici des muguets ; je les ai achetés ce matin au marché... Ce sont les premiers de la saison.
En posant le vase sur la table, madame Chantai avait aperçu le billet froissé.
Etonnée du silence de son fils, elle se retourna vers lui et remarqua ses traits tirés, son abattement et le cerne de ses yeux.
— Comme te voilà pâle 1 s'exclamat-elle ; es- tu malade?
— J'ai mal dormi, répondit Jacques en baissant la tête.
Madame Chantai regarda alternativement la lettre où couraient de fines pattes de mouche, et le visage bouleversé de Jacques :
— Mon pauvre enfant, reprit-elle, je commence à croire que tu as eu tort de revenir... Avoue que tu as revu cette méchante femme et qu'elle t'a fait de la peine?
Cette question formulée avec une inquiète tendresse fut la baguette de fée qui rouvrit la source des larmes. Les yeux de Jacques se remplirent d'eau, une soudaine explosion de chagrin crispa ses lèvres, et, accoude sur la table, il sanglota :
— Oui, oui, je suis malheureux 1...
Sa mère l'entoura de ses ^bras, l'attira contre son épaule et essaya de le consoler à sa façon. Mais jusque dans l'expression de l'affection maternelle, la prudence bourgeoise perçait :
— Ah ! mon fi, j'avais prévu ce qui arrive... Ces liaisons-là finissent toujours mal... Quand je t'ai vu arriver, j'ai deviné que tu venais pour cette créature... Ne pleure pas, mon Jacquot... Sais-tu quoi? Tu ne peux pas rester ici, l'air y est mauvais pour toi... Tu pâtirais trop, et je serais continuellement dans les transes.
Nous irons dans les Vosges, chez nos parents d'Épinal, que tu n'as pas vus depuis longtemps... Je vais en causer avec ton père, et s-il consent, nous partirons demain... Qu'en dis-tu?...
Il fit un signe d'assentiment, embrassa sa mère en silence et la reconduisit jusqu'à la porte. Quand elle fut partie, il prit le billet de Sylvie, le relut et le brûla ; puis ôtant de son cou la mince chaîne et la croix qu'elle lui avait données « pour qu'il pensât toujours à elle », il les inséra dans un papier plié, sur lequel il écrivit :
« Ne m'attendez pas, vous n'avez rie;, à me dire que je ne sache déjà. Courtois m'a tout appris. Adieu ! »
Il mit le paquet sous enveloppe, le cacheta et l'envoya par une personne sûre à madame des Rônis.
Le lendemain, il partit pourÉpinal avec sa mère. Pendant quinze urs, le milieu nouveau, les courses en montagne, le désir de montrer bon visage aux hôtes qui le recevaient, la nécessité de se mêler à leurs conversations et à leurs plaisirs, le contraignirent à sortir de lui-même. Quand il rentra à Juvigny pour prendre congé de son père et regagner la Touraine, il était non pas guéri, — sa blessure trop profonde saignait encore, — mais assagi et plus maître de lui-même.
Avant de s'en aller, il voulut dire adieu à quelques-uns des colons de Boisfleury. Il se rendit chez le Ténébreux, pour lequel il avait une particulière synqKUhie. 11 y trouva le cénacle entier réuni, à l'exception de Maurice Courtois qui avait jugé à propos de s'absenter.
— Bonjour, Sylvain, dit Monneron.
Nous désespérions de te voir et tu arrives à point... J'ai précisément convoqué les camarades pour une communication urgente... .Messieurs, oontinua-t-il, tandis que Jacques distribuait des poignées de main à la ronde, mauvaises nouvelles I... Le parent qui nous avait abandonné généreusement la jouissance de Boisfleury, m'écrit à l'instant qu'il a vendu son bois à un agriculteur, un barbare qui se propose de le défricher et d'y faire croître la betterave... Ce philistin entrera en possession dans la quinzaine ; en sorte que nous voilà forcés de déguerpir.
— Triste ! soupira Tacite.
Nous n'irons plus au bois.
Les lauriers sont coupés...
chanta sur un ton navré Claude Blouet.
Le docteur déclara, avec sa figure de pince-sans-rire :
— Mes amis, le judicieux Tacite avait |fidis écrit sur le livre d'or de Boisfleury : « Le jowr où une fille d'Eve mettra le pied dans la colonie, la colonie périra. » Eh bien I nous subissons la peine de notre défaut de surveillance... Souvenez-vous de la voilette révélatrice que j'ai brûlée le soir de la réception de Cœur-Volant... Une femme avait été subrepticement introduite dans le domaine ; à partir de ce jour-là, la colonie a été vouée à une ruine certaine... et, ajouta-t-il, avec un narquois coup d'oeil circulaire, ce sacrilège n'a porté chance à personne, pas même au coupable...
A la mine du docteur et aux airs poliment réservés de l'auditoire, Jacques comprit que son aventure et la trahison de Courtois étaient la fable du cénacle. Il se sentit mal à l'aise et se rembrunit. Le Ténébreux, qui compatissait à ses ennuis et déplorait l'intempérance de langue de Raillard, essaya de rompre les chiens:
— Messieurs, dit-il, avant de quitter le domaine d'où l'on nous chasse et en manière de protestation, je propose de nous
réunir à Boisfleury en un solennel dîner final.
— Le dernier banquet des Girondins ■ s'écria Claude Blouet ; en seras-tu, Jacques?
— Impossible, répondit ce dernier en se levant, je pars denuiin et je venais vous faire mes adieux...
On échangea assez mélancoliquement de nouvelles poignées de main, puis Jacques prit congé de ses amis. Les ironiques^ insinuations du docteur avaient irrité sa blessure et réveillé ses rancœurs assoupies. Le séjour de Juvigny lui était odieux; dans les regards de chaque passant il croyait lire une raillerie ou une mortifiante pitié, et, fuyant le contact pénible de ses compatriotes, il se dirigea vers la chalaide de Véel, afin de faire une suprême visite à Boisfleury.
Le domaine était dans toute sa gloire printanière. Les taillis revêtaient leur neuve robe verte ; les lilas, les pommiers et les cytises y étalaient la profusion joyeuse de leur fioraison ; les oiseaux l'emplissaient de leur music|ue de fête» Jacques, en foulant tristement les gazon$ étoiles de stellaires, songeait que la co-» gnée et la serpe des défricheurs allaient anéantir le bois cher à sa jeunesse, juste à l'heure où il fleuronnait et verdoyait en pleine sève. N'avait-il pas été ainsi lui-même frappé dans son bonheur au moment du complet épanouissement? Il puisait une égoïste consolation dans la pensée que ces arbres, témoins de l'éclosion de son amour, tomberaient en même temps que lui. Du moins, d'autres couples n'y abriteraient pas leurs brèves tendresses ; les acacias et les cytises ne prodigueraient pas à d'autres leurs fleurs et leurs chansons I...
Il s'était assis sous le charme et regardait, à travers les arceaux moussus, les bouleaux balancer au vent leurs flexibles branches frissonnantes, les sapins étirer leurs jeunes bourgeons pareils à des doigts verdoyants, les coquelicots ouvrir leurs rouges corolles au soleil. Il s'émerveillait de l'heureuse indifîérence de ces âmes de plantes qui, à la veille de disparaître, n'en continuaient pas moins la fête de leurs noces de mai. Que n'en était-il de même pour les âmes des hommes? Cette souriante insouciance de la nature le pénétrait peu à peu et infusait goutte à goutte dans son cœur une calUiC résigna-
tion aux mécomptes, aux erreurs et aux désillusions de la destinée humaine.
« Après tout, se disait-il, nous ne sommes ni plus clairvoyants, ni doués de plus de prévision que les fleurs et les arbres.
L'éblouissement de la vie, le tumulte de la passion nous aveuglent et nous enivrent comme une montée de sève. » Il se ressouvenait qu'à cette même place où il était assis, Sylvie des Rônis avait étalé sa gerbe de fleurs sauvages ; il revoyait la grâce de son attitude, l'attirante beauté de son blanc visage. Comme il croyait alors à la force et à la durée de son amour I... Et pourtant, s'il eût été moins troublé par la sensualité qui fermentait en lui, s'il eût su mieux voir et mieux réfléchir, il aurait compris que cette tendresse qu'ils juraient tous deux de faire durer toujours, était dès ce moment condamnée à mourir. Maintenant que le charme de l'illusion s'était évanoui, il apercevait clairement le germe mortel qui avait hâté la décomposition de ce fruit de volupté. Sylvie, passionnée et tendre, était née pour l'amour et ne pouvait se passer d'aimer. C'était ce besoin de chérir et de se donner qui l'avait si facilement amenée à accueillir la jeune et fervente passion de Jacques, dans sa réclusion étroite au fond de la petite maison de la rue des Tanneurs, et c'étaient encore ce même effroi de la solitude, ce même désir de tendresse, qui, après le départ de Chantai, l'avaient jetée dans les bras de Maurice. Jacques maudissait sa trahison et sa chute, mais n'avait-il pas stupidement préparé le désastre, en troublant Sylvie avec les brûlantes épîtres dont il l'accablait, à l'heure même où elle souffrait le plus de son isolement? Il l'accusait de perfidie et, à vrai dire, elle avait été avec lui aussi franche que la situation le permettait. Au lieu de se laisser aveugler par sa juvénile présomption, s'il eût su mieux lire les lettres de madame des Rônis, il aurait compris les confidences voilées qu'elles contenaient, il aurait pu constater jour à jour la faiblesse de ce cœur auquel « le souvenir et le rêve ne suffisaient pas », et qui se donnait matériellement à Maurice, tout en gardant à l'absent une repentante affection, une rétrospective tendresse.
Sous l'ombre pacifiante de Boisfleury, il voyait tout cela peu à peu, avec une méJancolique lucidité, et, à mesure, sa
colère se transformait en une indulgentepitié. Autour de lui, les fleurons des pommiers sauvages et les écailles des bourgeons s'envolaient à la moindre brise, tournoyaient et tombaient parmi les fourrés, comme de frêles symI)oles de la caducité de nos joies ; leur éparpillement continu, pareil à l'écoulement du sable dans le sablier, pleuvait à petit bruit dans le taillis et semblait marquer la fuitedes secondes.
On eût dit l'âme murmurante de Boisfleury, et Jacques entendait au dedans de lui une voix menue qui chuchotait :
« Pourquoi demandais-tu au plaisir une durée qu'il ne comporte pas? Tu t'es passionné pour le charme des créatures, pour la grâce des formes, la magie des couleurs ; toutes ces choses sont fragmentaires et transitoires ; une invisible beauté les crée, les harmonise et leur survit, et c'est celle-là qu'il fallait aimer et poursuivre. Tu t'es abandonné à la fougue de tes désirs et tu as cru que la vie consistait à les satisfaire l'un après l'autre, comme on cueille les fleurs aux branches ; mais ces fleurs arrachées se sont fanées dans ta main, et si tu regardes derrière toi, tu verras les sentiers jonchés de leurs débris. Jusqu'à présent, sur son passage, ta jeunesse n'a semé que des déceptions et des tristesses. Tu t'es épris de Claudette et tu n'as réussi qu'à faire connaître à ce cœur de dix-huit ans les fragilités et les mensonges de l'amour.
Tu as adoré Sylvie des Rônis, et les fruits de votre sensuelle tendresse vous ont laissé à tous deux la bouche pleine de cendre. De tes propres mains tu as renversé ton idole et, dans sa chute, elle a blessé à mort une vieille amitié de vingt années... Ne serait-il pas à propos que cette jeunesse dont tu étais si fier, se tournât maintenant vers l'activité généreuse et féconde, qui produit seule la pure beauté et le véritable amour?... »
Il se leva, secoué par les reproches de cette voix intérieure. Tandis qu'il quittait le chaume, il se souvint d'un fragment de Gœthe, le grand poète de la Beauté et de la Vie, et il entendit chanter dans sa mémoire ces vers du chœur funèbre de Mignon : « Enfants, retournez à la vie d'action. Le souffle léger qui s'éveille à la surface des ruisseaux limpides boira vos larmes... » Dans un long regard il embrassa la verdure lustrée et les ramuresépanouies de ce bois, paré de la poésie^
♦les choses qui vont disparnître : dans une commune pensée d'adieu il enveloppa les fantômes de sa première jeunesse : Claudette aux yeux de printemps, le cénacle de Boisfleury. et Sylvie la tant aimée, Sylvie au charme troublant comme l'odeur des magnolias en été ; puis il poussa la barrière et sortit du bois. A sa droite, le soleil se couchait au fond des jeunes blés de la plaine qu'il baignait d^une lumière d'or. Devant lui, entre la double rangée des collines, des fumées bleuâtres
et flottantes s'étendaient conîme pour cacher la vue de Juvigny. Dans le silence, im long coup de sifflet déchira l'aii" fraîchissant et on entendit au creux de la vallée le roulement sourd d'un train qui fuyait vers Paris.
Jacques boutonna nerveusement sa jaquette avec le geste d'un voyageur qui se ceint les reins. De nouveau, les vers de Goethe lui revinrent aux lèvres : « Et maintenant, en avant sur le chemin de la vie !... »