JACQUES ERRAIT AI.\SI, FATIGUANT SON CORPS
prit, beaucoup de charme, et n'est nullement bourgeoise. Je suis enchanté d'avoir eu l'occasion de la mieux connaître... »
Et c'était, tout. Mais ces Ugnes brèves et peu explicites n'en empoisonnèrent pas moins la vie de Jacques. Elles jetèrent dans son âme de funestes semences qui y germèrent comme des pousses de ciguë-
«t l'imprégnèrent de leur vénéneuse liqueur.
Ainsi, Maurice avait été trois fois chez Sylvie, et de ces trois visites celle-ci n'eu mentionnait qu'une. Sur les deux autres, elle gardait un étrange silence. Chantai s'alarma, et avec une sourde irritation, il écrivit à madame des Rônis, pour lui demander une explication. Cette fois^ la réponse ne se fit pas attendre :
« D'abord, il me faut me défendre contre tes accusations, et je veux le faire, tout de suite, avant de t'adresscr une seule parole affectueuse ; tu pourrais croire que je cherche à capter ton indulgence. Dieu merci I je n'ai pas besoin de recourir à cet expédient pour avoir l'absolution. Je vais te donner les explications que tu demandes, et qui te satisferont, je l'espère. Je commence par te déclarer que la mémoire de ton ami est sans doute plus précise que la mienne, car je ne saurais être aussi affirmative que lui. Est-il venu cliez moi deux ou trois fois? je ne m'en souviens plus au juste. En tout cas, je te jure que je ne songeais pas à t'en faire mystère. Il est plus probable que sa dernière visite n'a eu lieu qu'après le départ uu courrier. Voici comment cela est arrivé. Quand je l'ai vu pour la première fois, il m'a dit en me quittant : « Au cas B où j'aurais une lettre, comment m'y » prendrai-je pour vous en informer?...
» Voulez-vous me permettre de revenir s d'aujourd'hui 'en un mois, à la même » heure ; il est probable que d'ici-là, j'aurai » quelque chose pour vous... » J'ai consenti à cet arrangement, et un beau soir, à l'heure fixée, il s'est présenté chez moi. Pendant qu'il était là, ma mère est rentrée, et j'ai été forcée de cacher monsieur Maurice dans une pièce voisine, où il s'est morfondu, justju'au moment où j'ai pu le délivrer... Il s'en est allé presque aussitôt après, et c'est tout. Je ne vois plus rien dont j'aie à m.'excuser, et je pense que tu peux maintenant m'absoudre, car, dans cette aventure, rien n'a été prémédité, et il n'y a en somme de reproches à adresser qu'au hasard... »
Ces explications, formulées sur un ton moitié; moqueur et moitié agacé, avaient une apparence d'exactitude, et cependant elles ne satisfaisaient pas complètement Chantai. Il ne suspectait point la sincérité de Sylvie, mais il était tourmenté <;'une vague inquiétude. Les visites répé-
tées de Maurice lui déplaisaient. Il avait beau se dire que son ami était seul juge des moyens à employer pour assurer la remise de sa correspondance, et qu'il agissait sans doute pour le mieux. Il n'en était pas moins effrayé des dangers auxquels s'exposait imprudemment madame des Rônis. La lettre de celle-ci se terminait par de moroses réflexions qui prouvaient, du reste, combien cette situation fausse oppressait douloureusement Sylvie : « Je voudrais, continuait-elle, t'avoir près de moi pour éclaircir de vive voix tous ces malentendus qu'on ne fait qu'embrouiller par écrit, mais quand te verrai-je, et, lorsque tu viendras, pour combien de jours?... Ensuite oe seront de nouveaux déchirements et de nouvelles incertitudes. Tout cela me désole et trouble la sérénité de mon affection. Il y a des moments où je voudrais ne plus t'aimer, car puisque nous sommes désormais séparés, l'attachement que j'ai pour toi ne peut que me rendre malheureuse. T'aimer toujours follement, et ne plus te voir, et n'avoir de tes nouvelles qu'à de longs intervalles, quand je voudrais être mêlée à toutes tes pensées, initiée à toutes tes occupations, c'est ne plus possédei de la passion que les orages et les amertumes... Pour vivre, près de toi, je renoncerais volontiers à l'amour, et j'accepterais d'être uniquement et chastement ta sœur... Pardon de cette lettre maussade et ennuyeuse, mais il m'est très difficile d'être gaie maintenant, quand je t'écris ; il me prend aussitôt un irrésistible désir de te voir, comme jadis, entrer chez moi, te débarrasser de ton chapeau, et me tendre les bras... Comme je m'y pFécipitais et comme je serais heureuse de m'y précipiter encore I... Mais tu es loin, ma seule ressource est de t'embrasser en imagination, et tu sais ce que je pense de l'inanité des rêves !... »
La tristesse dont ces dernières lignes étalent empreintes toucha Jacques et l'inclina à la mansuétude. Il eut honte de ses suspicions et se reprocha d'avoir ajouté aux souffrances de son amie en l'obligeant à se défendrecontredes griefs certainement imaginaires. Ainsi qu'elle le lui écrivait, l'éloignement était la seule véritable cause de ces malentendus, que quelques minutes d'entretien auraient vile réduits à néant. En résumé, pour remédier à cette situation pénible, pour réchauffer d'un
rayon de soleil ce languissant amour, il importait de hâter le moment où ils pourraient se retrouver l'un près de l'autre. Avec plus d'emportement et d'impatience, Cliantal aspirait à ce congé libérateur qui lui permettrait d'accourir h JuNigny. Plus que jamais, les journées lui semblaient se traîner avec lenteur ; il aurait voulu les effacer toutes du calendrier. Quand on est jeune, on ressemble à ces prodigues qui, se sentant les poches pleines d'or, s'imaginent (jue leur trésor ne s'épuisera jamais et qu'ils pourront le semer sur les chemins sans compter ; on fait bon marché de ces heures de printemps qui paraissent ne devoir point finir. Si on était le maître, on les pousserait d'une main hâtive dans le goulTre qui les dévore ; on ne songe pas qu'avec ces journées abolies, c'est un fragment de notre jeunesse qui s'en va, c'est un morceau de notre vie si courte qui s'écroule.
Au milieu de ces mélancolies, de ces doutes et de ces angoisses, janvier s'écoula, puis février. A travers les giboulées de mars, Jacques, un matin, entendit les merles siffler dans le parc du château. Un peu de joie lui remonta au cœur : il se dit que le printemps allait reverdir et, avec le printemps, l'époque du congé tant désiré. En Touraine, le renouveau est précoce ; déjà, parmi les vergers dénudés, les amandiers et les pêchers fleurissaient ; leur épanouissement semait de taches blanches ou d'un rose vif la terre brune des coteaux. Les premières feuilles se dépliaient, encore chiffonnées, aux marges des haies d'aubépine. A Juvigny également, le souffle tiède du printemps se faisait sentir et madame des Rônis écrivait :
« Je viens de jouir d'une exquise aprèsmidi : aujourd'hui, l'air était si doux et le soleil si invitant que j'ai décidé ma mère à sortir. Sournoisement, j'ai dirigé notre promenade vers votre domaine, monsieur le Sylvain de Boisfleury, et, là, tout m'a parlé de vous... J'ai revu le chaume, j'ai revu la maisonnette avec les noms des 'colons, inscrits sur la porte, et les vers de la chanson de Boisfleury crayonnés sur un panneau du volet. Je les ai fait lire à ma mère qui ne se doute de rien et les a trouvés très jolis. Les arbres bourgeonnaient à peine, mais les chatons des saules montraient leurs houppettes grises et jaunes, douces comme du velours et qui sentent le miel. Les pelouses étaient
pleines de pâquerettes ; à défaut de marguerites, j'en ai cueilli deux ou trois, et, au risque de passer pour sentimentale, je les ai consultées. La première m'a dit que tu m'aimais passionnément : j'en ai efl'euillé une seconde à l'intention de ton ami Maurice... J'étais en veine, car elle m'a répondu : Beaucoup. Tu le vois, tout est pour le mieux : je suis aimée passionnément par celui que j'aime plusîque tout, et beaucoup par celui que j'aime bien aussi. Ce sont deux affections de nature différente, mais qui me sont chères toutes deux. L'une est logée au plus profond de mon cœur; l'autre, plus à la surface, m'est précieuse tout de même, parce qu'elle est en quelque sorte une émanation de toi... Après cette consultation, comme le reste du monde m'est indifférent, je n'ai plus cherché à savoir autre chose, et je suis rentrée chez moi, enchantée... »
A la lecture de ce passage, Jacques froissa la lettre et tressaillit, comme si une épine aiguë était entrée dans sa chair. Que signifiaient cette étrange allusion et ce parallèle entre deux affections de nature différente? S'était-il donc établi entre Sylvie et Maurice une telle intimité qu'elle eût besoin de l'expliquer, à ''aide d'une distinction dont la subtilité n'avait rien de rassurant? Comment se faisait-il que Courtois n'en eût jamais parlé dans ses lettres? Cette amitié devenue si chère et si précieuse n'avait pu se développer ainsi, après deux ou trois entrevues. Fallait-il en conclure qu'ils se voyaient plus souvent? Alors, pourquoi en avoir fait mystère? Comme une eau trouble, la jalousie s'infiltrait dans le cœur de Jacques. Il pressentait, sous les derniers aveux de madame des Rônis, un danger prochain, je ne sais quoi de suspect, et il était plus violemment tenté d'accourir à Juvigny.
Sans rien montrer des soupçons qui le déchiraient, il écrivit le lendemain à Sylvie pour lui déclarer qu'il souflrait trop de son isolement, qu'il avait hâte de la revoir et qu'il comptait demander son congé aussitôt que possible. La réponse tarda une quinzaine, puis arriva, singulièrement embarrassée, et peu faite pour réjouir Chantai, dans la situation d'esprit où il se trouvait.
« Mon bon ami, mandait madame des Rônis, tu m'avais dit, et je comptais que tu demanderais ton congé au commencement de mai. Tu m'annonces maintenant
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ton wtourpour les premiers jours d'avril... Tu dois penser, naturellement, que je serai heureuse de ce que l'époque de ton voyage est avancée... Et pourtant non. Voici pourquoi : Je vais me préparer à faire mes pâquos. Ma mère étant près de moi, il lui semblerait inexplicable que je ne remplisse pas le devoir pascal, et, si tu venais en plein carême, je ne pourrais te recevoir, ce qui serait un grand chagrin... Tu comprends, n'est-ce pas? pourquoi je désire que tu attendes jusqu'en mai. A cetteépoqued-'ailleurs.nous pourrons nous voir plus tranquillement, car ma mère m'aura quittée pour retourner en Touraine. Pèse bien tout cela, mon cher petit, et, en tout cas, écris-moi pour m'informer de la date précise de ton départ. »
Loin d'abattre la résolution de Jacques, cette réponse dilatoire ne réussit qu'à l'exalter. Il était trop entrepris par sa jalousie naissante, trop énervé par l'inquiétude pour s'arrêter aux raisons alléguées par Sylvie. Plus il les examinait de prés, moins elles lui paraissaient sérieuses. En relisant la lettre de madame des Rônis, il fut péniblement affecté par l'inaccoutumée froideur qui s'en dégageait. Dn y démêlait la contramte et le malaise d'une personne qui, n'osant être sincère, se torture l'esprit pour inventer un faux-fuyant. Cette objection du devoir pascal n'était que spécieuse. Si réellement Sylvie, tourmentée de scrupules, se décidait à se confesser et à faire pénitence, sa conscience l'obligeait à s'éloigner de son ami, aussi bien après qu'avant les pâques ; alors à quoi bon fixer des dates?.. Mais ce n'était là qu'un prétexte. Jacques en avait l'intime conviction. Il savait madame des Rônis faible contre l'amour, et il était persuadé qu'en le revoyant, elle oublierait vite ses pieuses résolutions. Il connaissait sur ce point son indulgente casuistique : elle estimait que le péché d'orgueil est le seul vraiment damnable, et que, pour les péchés de la chair, l'Église est pleine de mansuétude. Sylvie avait donc un autre motif plus grave pour désirer qu'il retardât son voyage; ce motif caché, Jacques voulait à tout prix le découvrir, et il ne le pouvait qu'en allant à Juvigny.
<( Non, se disait-il, je ne resterai pas plus longtemps dans cette mortelle incertitude"*: je veux voir et juger par moi-
même, et, si elle m'a vraiment gardé son amour tout entier, dès que je serai près d'elle, elle sera la première à m*^ pardonner de lui avoir désobéi. »
Le même soir il demanda officiellement son congé et. sûr de l'obtenir, commença dès le lendemain ses préparatifs. En effet, huit jours après, il recevait l'autorisation sollicitée et procédait immédiatement à la remise du service entre les mains d'un intérimaire. Aussitôt, sans répondre à madame des Rônis, sans informer de son départ ni sa famille, ni Maurice, il se fit voiturer jusqu'à Port-de-Piles,où il monta dans le premier train qui se dirigeait sur Paris. Une fébrile impatience le dévorait : bien que l'express ne s'arrêtât qu'aux principales stations, il le trouvait encore trop lent à son gré. Il avait formé le projet d'arriver nuitamment à Juvigny. Aussi, débarqué à quatre heures à la gare du quai d'Austerlitz, se hâta-t-il de traverser Paris pour se rendre à la gare de l'Est et se jeter dans un tr^in direct qui partait quelques minutes ^près. A onze heures, le convoi s'arrêtait à la station de Juvigny. Jacques revoyait le profil familier des collines où la ville haute s'étage en amphithéâtre, et, ainsi qu'il l'avait désiré, il gagnait sans être vu le logis de la rue des Tanneurs.
La porte de la rue était déjà close, et les maîtres de la maison allaient se coucher. Au vif coup de sonnette tintant dans la sonorité du couloir, M. Chantai mit le nez à la fenêtre et poussa une exclamation de surprise, en r.econnaissant son fils. Il descendit lui-même ouvrir à Jacques, qui s'élança dans le vestibule, y déposa sa valise, puis sauta au cou de son père, tandis que madame Chantai accourait en boutonnant liâtivement son peignoir. Après un premier moment consacré aux embrassades et aux toridres effusions, la réflexion amena des questions étonnées, presque alarmées. Les deux époux craignaient toujours quelque coup de tête, et se demandaient intérieurement quelle pouvait être la vraie cause de ce retour inattendu.
— As-tu un congé, au moins? dit le vieux fonctionnaire, d'abord préoccupé de la correction administrative.
— Rassure-toi, répondit Jacques, tout est en règle.
— Mais alors, ajouta madame Chantai inquiète, en introduisant son fils dans la salle à manger, pourquoi ne nous as-tu pas prévenus? Je t'aurais préparé à souper, tandis que tu vas être obligé de manger des restes... Pourquoi n'as-tu pas télégraphié l'heure de ton arrivée?... Ta chambre serait prête...
Jacques expliqua qu'il avait été pris de court. Son directeur l'avait informé que le seul ititérimaire capable de le remplacer ne pouvait disposer que de la quinzainedePâques,et celte raison l'avait obligé à brusquer son départ.
Tandis qu'il soupait des reliefs du dîner, sa mère s'afTairait à mettre en ordre la chambre du second étage. Puis, comme il se sentait enfiévré, autant i)ar l'émotion que par ses douze heures de chemin de fer, après une nouvelle embrassade, il monta se coucher.
Le lendemain, il s'éveilla fort tard et, prétextant un peu de fatigue, déclara qu'il demeurerait tranquillement au logis. Il ne tenait pas à se montrer au dehors avant d'avoir imaginé un moyen de correspondre avec Sylvie, et il passa la journée en compagnie de sa mère. La bonne dame, heureusf l'avoir son fils tout à elle, le couvait des yeux et l'accablaitide questions pleines de sollicitude maternelle. Elle voulait tout savoir : l'emploi de ses soirées, le menu de ses repas, si ses vêtements étaient en bon état, et si l'on soignait son linge... Jacques répondait distraitement, au hasard, et souvent de travers. Constamment, sa pensée vagabondait du côté de la ville haute. Il cherchait de quelle façon il informerait madame des Rônis de sa présence et la mettrait à même de lui assigner promi)tement un rendez-vous. A la fin, il s' arrêts à ceci ; le soir, à la nuit serrée, il pénétre rait pat le sentier des vignes chez Sylvie, et glisserait, sous le volet de sa chambre, un coiu-t billet, qu'elle trouverait le lendemain, en ouvrant sa fenêtre...
— Jacques, tu ne m'écoutes pas ! soupirait madame Chantai.
— Si fait, maman, je t'assure que je ne perds pas un mot... Tu me demandais si je dînais à table d'hôte à mon auberge?... Non, pour une excellente raison, c'est que je suis l'unique pensionnaire... Je mange tout seul, comme un ermite.
— Jaccfues, pourrais-tu me jurer que tu n'es venu en congé que pour nous?...
— Certes, répliqua-t-il en rougissant, pour vous d'abord, et puis aussi pour me dés<^ncroûter, en voyant mes an^is... Ç^k
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