IL N EUT QU A TRAVERSER LE JARDIN
pressé le retiendrait, le dimanche, jusqu'à quatre heures.
Dés après le déjeuner, tandis que carillonnaient les cloches dominicales.
il procéda minutieusement à sa toilette, essaya cinq cravates avant d'en choisir une à son goût, puis, incapable de rester en place, il arpenta nerveusement son cabinet de travail en ruminant ce qu'il répondrait aux questions et peut-être aux reproches de sa voisine. Quand sonna le dernier coup des vêpres, il s'esquiva sur la pointe des pieds, car il craignait que sa mère ne l'appelât au passage et
ne lui fit perdre en conversations oiseuses un temps précieux. Il avait calculé que s'il traversait la rue tout de go pour se rendre chez la voisine, il risquait d'être aperçu par madame Chantai. Il sortit donc ]>ar une porte de derrière et, après un détour, rentra dans la rue des Tanneurs en rasant les murs de l'église. « La grille sera-t-elle fermée, et serai-je obligé de sonner? » se demandait-il. La perspective d'attendre sur le seuil, exposé en plein aux regards des voisins, le tracassait. Il fut vite rassuré : la grillf^ de la terrasse était entrebâillée, il n'eut qu'à la pousser, a gravir le perron et à traverser eu biais le jardin pour attein dre la maison. Là, il s'arrêta à une porte vitrée en verres de couleur. Un cordon de sonnette pendait au long de l'embrasure; il l'agita timidement, et presque aussitôt madame des Rônis elle-même vint lui ouvrir.
Elle n'avait pas de domestique, et son service "était fait par une femme c'e ménage qu'elle congédiait dès midi.
— Entrez, monsieur ! dit-elle en répondant au salut de Jacques.
Sa voix était bien timbrée, musicalf et tintait comme un rire d'enfant Madame des Rônis introduisit le visiteur dans un petit salon modestement meublé de chaises et de fauteuils, tendus de reps havane. Sur la table oblongue, dans une potiche; un gros bouquet de ces œillets blancs et roses qu'on nomme des « mignardises » répandait une fine odeur poivrée. Les branches retombantes des aristoloches de la façade voilaient à demi la fenêtre et laissaient la pièce dans une pacifique pénombre. La veuve indiqua un fauteuil au jeune homme, et s'asseyant elle-même :
— Monsieur, commença-t-elle, quelle est cette comnumication dont on vous a chargé?
— Madame... balbutia .Jacques.
Fort embarrassé de répondre, il leva
les yeux vers .sa voisine et devint tout à fait muet. Il ne l'avait point vue encore de si près, et la regardait avec une admiration émue. Dans la robe de deuil très ajustée, la taille souple et le buste d'ui: exquis modelé montraient mieux l'é'égance de leurs courbes savoureuses. Le
Boisfîeury
vêtement noir mettait en valeur la blanche délicatesse du cou, l'éclat du teint, la vivacité des yeux et les vaporeux frisons des cheveux l)londs.
— Eh bien I insista Sylvie des Rônis, qu'avez-vous à me dire?
— Madame, avoua-t-il confus, je vous ai trompée... Je ne suis chargé d'aucun message.
Un sourire retroussa les coins de bouche de la veuve cl elle reprit :
- Je m'en doutais bien un peu...
Enfin, puisque vous voici, je ne puis vous renvoyer tout de suite... Reposez-vous un instant.
— Pardonnez-moi ! murmura-t-il av*^" un redoublement
d'émotion, je voulais uniquement vous voir, entendre votre voix, vous admirer à mon aise... Vous êtes si belle I... Je n'avais à vous dire que ce que je vjus ai écrit déjà... Je vous aime !
En même temps il s'agenouillait à ses pieds, mais d'un geste impératif elle lui enjoignit de se relever et il obéit.
— Vous êtes fou comme tousles jeunes gens de votre âge !
déclara-t-elle d'un ton qu'elle s'efforçait dr* rendre sévère... En me voyant passer, vous vous êtes dit :
« Voilà une jeune femme qui n'est pas trop laide ; elle vit seule et doit trouver les journées longues ; je vais essayer de la désennuyer et de m'amuser moi-même en lai faisant la cour. »
— Oh ! madame...
— Et vous n'avez pas réfléchi que, veuve ec seule, j'étais obUgée plus qu'une autre à une grande réserve, et que la moindre étourderie pouvait gravement me compromettre.
— Pardon !... J'ai agi en effet comme un égoïste, mais c'était plus fort que moi... Je vous aime tant î
Il avait les yeux humides ; elle les vit briller et, touchée elle-même, redevint indulgente :
— Vous m'aimez comme un enfant qui désire ce qu'on ne peut lui donner... Quel âge avez-vous?
— Vingt-trois ans.
— J'en ai vingt-huit, moi, et auprès de vous je suis une femme presque mûre... raisonnable du moins... J'ai le devoir de me demander ce que durerait cette belle passion qui vous aveugle... M'aimeriezvous seulement aussi longtemps que vous avez aimé mademoiselle Le JMesnil?...
Il eut un mouvement d'effarement :
— Quoi, vous savez ? murmurat-il, interdit.
— Oui, répliqua-t-elle en souriant, je vous connais mieux que vous ne me 3r.-